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Bacurau, une claque jouissive de résistance collective

Tout juste sorti en salle, le film Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles décoiffe, dérange, et fait du bien. Entre le western, le drame et le film d’anticipation, ce projet, fruit de plusieurs années de travail, remporte le Prix du jury à Cannes, 11 nominations, et lance un cri d’alarme face à la montée en puissance de l’extrême-droite au Brésil. 

Un camion-citerne traverse un paysage désertique, où on aperçoit sur les bas-côtés de la route les vestiges d’une civilisation perdue. A « quelques années d’ici », au village de Bacurau, les habitants se sont rassemblés pour honorer la mort de leur matriarche. En près d’un siècle de vie, elle fut mère, grand-mère et amie d’une communauté bien plus large que les limites d’un territoire national. Criminel recherché, docteur, prostituée, professeur, jeune et vieux, sobre et ivrogne, il n’y a pas de héros unique ici, mais une collectivité hétéroclite, tolérante et dont l’ingéniosité à faire face aux problèmes extérieurs repose sur leur force de cohésion. Qu’un politicien extérieur vienne cracher au mégaphone son discours de campagne vide de sens, les villageois se feront un plaisir de l’accueillir par des rues désertes et quelques insultes anonymes. Que l’eau leur soit coupée pour des « raisons budgétaire au-dessus de leur compréhension », ils riposteront par des actes de résistance. Mais lorsque leur territoire et leur identité sont vendus à une chasse à l’homme organisée par des étrangers, ils répondront par une vengeance sanglante.

Le film de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles est un coup de poing bien placé et sans détour dans le visage de la politique brésilienne, dans sa gestion du territoire et son laisser-aller face à l’interventionnisme américain et européen. Entre Mad Max, Les Chasses du Comte Zaroff et From Dusk till Dawn, pour ne citer malheureusement que des références hollywoodiennes, ce film brésilien mélange les genres et surprend. Techniquement, Bacurau est un ovni. D’un côté, il découpe ses images avec audace et techniques d’une autre époque, passant d’un style intimiste, intrusif même, à des scènes d’action explosives où se retrouvent les codes du western et du thriller. D’un autre, il joue sur les échelles de plans comme sur les thématiques pour transmettre une situation de crise dont les causes sont autant internationales que nationales et citoyennes. Quant à l’histoire, qui se situe entre le drame, le western et la dystopie, elle se présente en deux souffles. Une entrée en matière lente et presque documentaire pose le décor de cette communauté, de leur mode de vie et des leurs difficultés. Puis, dans un deuxième temps, une escalade de la violence, physique comme symbolique, mène à l’offensive sans pitié. 

La seule critique négative que l’on peut adresser à Bacurau est la représentation de l’envahisseur. Symbolisant tour à tour la spéculation financière, l’hyper-technologie, la surveillance généralisée, l’Américain moyen et violent, ou le traître qui veut lui ressembler, les antagonistes perdent en crédibilité à endosser tous les maux de la société capitaliste. Néanmoins, quand ces maux sont bien réels et leurs contours aussi flous que peut l’être un ordre d’exécution anonyme dans un écouteur, on pardonne et on se régale. 

“Si c’est le cas, venez en paix”

D’ouverture, un message textuel annonce que « ce film a créé plus de 800 emplois dans le Sertão», région où a été tourné le film, et que le cinéma est d’une importance capitale à la pérennisation de la culture et de l’identité du pays. Ce message, qu’il soit adressé au gouvernement en place ou au précédent, car l’écriture du projet avait commencé bien avant les dernières élections brésiliennes, est sans équivoque : le cinéma brésilien est en danger. À peine arrivé au pouvoir en ce début d’année 2019, Jair Bolsonaro, chef de file de l’extrême-droite ultra-conservatrice, supprime le ministère de la Culture pour le fusionner avec celui de l’éducation et diminue drastiquement l’aide au financement des projets artistiques. Accusant ceux-ci de propager un marxisme culturel, Bolsonaro lance depuis son élection une croisade pour un retour aux valeurs conservatrices dans l’art. Le cinéma brésilien, qui dépend en grande partie des subventions publiques, a été l’une de ses premières victimes.

Mais en 2018 déjà, c’était le Musée national de Rio qui partait en fumée par manque de subvention. C’est peut-être à cela que le film fait écho en énonçant à de nombreuses reprises le fameux « Musée de Bacurau » qui n’intéresse personne à l’exception des villageois. Pourtant, ce sera sur ses murs que les habitants trouveront les armes pour combattre l’envahisseur. A l’image de ses personnages, ce n’est pas la première fois que le réalisateur Kleber Mendonça Filho s’empare de la culture pour signaler les atrocités politiques de son pays. À Cannes en 2016, lors de la sélection de son précédent film Aquarius, il dénonçait les manigances apparentées à un coup d’Etat constitutionnel qui avaient destitué l’ancienne présidente Dilma Rousseff. 

Comme une dernière mise en garde envers la vague de censure qui s’abat sur le cinéma brésilien, les réalisateurs choisissent le nom de Bacurau. L’un des personnages du film en explique la signification à deux touristes. Il s’agit d’un oiseau, « pas petit, pas grand non plus, c’est un animal nocturne. Il sait se cacher pour ne pas être aperçu, mais il est bien présent dans la région. » Espérons que cela s’applique aux réalisateurs, car après un film pareil, on attend le prochain avec impatience. 

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