Chroniques Belgradoises – Partie 3

Le réalisateur Pierre Merejkowski nous propose sa Chronique Belgradoise. Issus d’un voyage en Serbie, ces textes courts illustrent par une série de rencontres le passage de l’ex-Yougoslavie à une économie de marché. Nous en publions deux épisodes chaque lundi.

 

Belgrade/conversation / la taverne

L’inscription No Passaran est peinte en rouge sur le mur crépis à la chaux de la taverne. Nadejda pianote sur les touches de son mobile.  Un christ crucifié retenu par une chainette en argent  oscille sur la vareuse verdâtre de L. B. m’explique qu’il a quitté la Yougoslavie depuis une dizaine d’années et qu’il a fondé une société d’importation de parfum des Balkans  dans une ancienne imprimerie qu’il a racheté pour une bouchée de pain dans un quartier rénové de Bruxelles.

« L’insupportable est en nous » constate L.

« Tu devrais aller visiter l’ancienne résidence de Tito. Le présent s’inscrit dans l’histoire » ajoute B.

« Que penses-tu de la religion ? » interrompt  L.

« Pour des raisons qui me sont personnelles et qui sont directement liées à de grandes souffrances, j’ai fini par comprendre que j’avais eu tord de nier notre part de  spiritualité, ajoute L. sans attendre ma réponse

« L. a été la responsable de la communauté Gay et Lesbienne de Belgrade, interrompt Nadejda

« Je ne suis ni meilleure, ni pire que toi. Les membres du parti communiste yougoslave se sont reconvertis dans le nationalisme. Ils ont cautionné par leur silence le jeu pervers de l’extrême droite qui a favorisé l’élection d’un juif à la mairie de Belgrade et ainsi que cela était prévisible le nouveau maire élu  avec un taux d’abstention de plus de quarante cinq pour cent des voix  s’est empressé de donner des appartements à ses proches, non pas parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’il est maire

«Contrairement à vous, je ne crois pas qu’il soit juste de considérer que l’ensemble des juifs puisse être tenue pour responsables de l’esprit de collaboration de certains juifs

«L’espoir communiste s’est transformé en un cauchemar nationaliste et donc antisémite. Certains parmi nous ont rejoint les supporters des clubs de foot afin de trouver un substitut à leur quête d’un mouvement collectif  et comme je n’ai en ce qui me concerne aucune inclinaison pour  la lutte et pour le mérite,  je fréquente la Cathédrale Orthodoxe de Belgrade

« L. aimerait être convaincue que les films que tu as projeté ce soir à la cinémathèque de Belgrade correspondent à des intentions profondes ou si tu cherches simplement à adopter une posture cynique pour échapper à tes peurs, interrompt Nadejda

« Nos peurs  sont  le reflet de notre narcissisme, ajoute B.

« Je ne dis pas que j’écoute ce que dit le Pope, parfois j’écoute, parfois je n’écoute pas »poursuit L.

« L. agit souvent par provocation, ajoute Nadejda

« Je croyais sincèrement que l’église orthodoxe considérait l’homosexualité comme un acte contre nature,  dis-je en réprimant un fou rire nerveux

«Je ne suis encore une fois ni supérieure, ni différente de toi. Je veux juste te faire comprendre qu’une fois par semaine j’ai la possibilité de m’interroger sans être interrompu par des propos à connotation sexuelle qui sont devenus l’unique sujet de nos soirées belgradoises

« Je participe moi aussi à un groupe de réflexion crée par des juifs qui se sont convertis au catholicisme par souci d’intégration  et  je comprends maintenant pourquoi ils me proposent souvent de  participer  aux cérémonies du Sabah dans une synagogue. Ils sont certainement persuadés comme vous que la lutte contre la marchandisation  passe par une infiltration des lieux de culte qui accueillent des groupes qui ne se reconnaissent plus dans les valeurs du syndicalisme ou dans une auto appropriation d’un idéal communiste qui s’est transformée en un camp de travail. Mais contrairement à vous, sans doute parce que le quotidien est plus facile à Paris qu’à Belgrade, je ne me résigne pas à accepter la négation  d’un rêve au nom d’un réel présupposé. Je n’ai jamais pensé que les points de repère idéologique s’apparentaient à un contrat d’assurance qui serait le garant contre une dépression nerveuse personnelle ou collective » dis-je évitant de croiser le regard de Nadejda

« L. agit souvent par provocation, répète Nadejda

« L. agit  par provocation surtout quand elle a bu »  précise B.

 

 Belgrade/conversation/ la chroniqueuse de Radio Belgrade 

« Je vous propose d’abandonner le jeu habituel des questions-réponses qu’il convient  d’adresser à un réalisateur de cinéma de passage dans une ville étrangère » ajoute  la chroniqueuse de Radio Belgrade

« Ils ne m’ont pas confisqué mon passeport.  La gare de Belgrade est fermée pour une raison qui n’est pas connue et sa réouverture n’est pas annoncée. La gigantesque annonce lumineuse des assurances Generali illumine la porte tambour de l’Hôtel de Moscou. La Mairie a conservé en l’état les traces des frappes que l’Otan avait ordonnées contre une caserne de Belgrade. Je ne suis pas un réfugié. J’ai projeté mon film « Que faire ? » à la cinémathèque de Belgrade. Je n’ai pas passé la nuit dans une cave. Un visage  s’était collé contre les barreaux  encastrés sous les voûtes d’une cour intérieure de Saint Petersburg pendant que je répondais à la gardienne que j’étais à la recherche du cinéaste Pavel Lougin afin de lui demander d’appuyer ma demande d’exilé politique. Samsung et Orange,  leurs bagnoles et leurs vacances ont envahi les places centrales de la ville de Belgrade. Les larbins ouvraient et refermaient  les portières des berlines devant les discothèques de la Perspective Nevski. Ils vivent dans des caves du centre de la ville de Chicago. Les autorités ne connaissent ni leur répartition par sexe, ni par classe d’âge.  Ils se sont retirés des valeurs des règlements des copropriétaires et ils échapperont ainsi au brouhaha de la panique que provoquera la gigantesque coupure d’électricité engendrée par l’uniformisation de la pensée cybernétique. J’ai renoncé à retrouver la taverne où m’attendait Nadejda. Le timbre de Janis Joplin s’est fondu dans les rires qui se déversaient entre le christ enchaîné de  L. et le visage poupin de B. Les barbelés posés précipitamment devant le terrain vague qui s’étendait en contrebas du Palais du Peuple inachevé de Ceausescu ont été arrachés. L’obscurité de la  cave sera l’agora qui s’opposera à la douceur des éclairages distillée dans  les étages supérieurs occupés en toute légalité par  des familles qui subliment leur désespoir dans leur alcoolisme. Nous nous sommes engagés dans des impasses. Je vais fonder dans une cave de Belgrade une nouvelle église  qui se réunira  tous les jours de la semaine et qui examinera sans aucun tour de parole minuté les sujets de son choix en s’appuyant sur les textes qui seront sacrés parce qu’ils seront commentaires et non prescription médicale » dis-je en reposant mon verre à moitié vide.

«Je ne diffuserai pas sur Radio Belgrade la fin de notre entretien. Le commerce  et le tourisme peuvent pleinement se satisfaire de la gestion de ce qu’ils nomment la diversité mais je sais par expérience que l’Eglise appartient au pouvoir en place et qu’ils ne tolèreront aucune plaisanterie concernant de près ou de loin la foi orthodoxe » affirme la chroniqueuse de Radio Belgrade en fixant ses yeux noirs sur les yeux verts de Nadejda.

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