Documentaire “Présumés coupables, l’affaire Mis et Thiennot” : 60 ans après, la lutte continue

À l’occasion de la projection du documentaire de Dominique Adt Présumés coupables, l’affaire Mis et Thiennot au Cinéma Le Rio ce vendredi, Léandre Boizeau et les membres du comité de soutien Mis et Thiennot reviennent sur une affaire vieille de plus de 60 ans. Alors que la lutte continue pour réclamer l’innocence de ces personnages tristement célèbres, l’histoire de ce procès dévoile les mécanismes et les débâcles d’un appareil juridico-policier qui refuse encore aujourd’hui d’avouer ses fautes.

Ce vendredi, l’Institut d’Histoire Sociale de la CGT Puy-de-Dôme et le Cinéma le Rio invitent Léandre Boizeau, auteur de nombreux livres et président d’honneur du comité de Soutien Mis et Thiennot, à présenter l’un des plus controversés procès du siècle dernier. Révélateur de l’époque d’après-guerre, il montre aussi les vices de l’appareil judiciaire actuel. En 1946, il a été utilisé par le patronat et la police contre des innocents, coupables du seul fait d’être rouges, militants, ouvriers, étrangers, ou les quatre à la fois. Mais l’affaire dévoile aussi une machination de la bourgeoisie pour orienter l’enquête et le procès par l’achat des témoins, des cadeaux aux enquêteurs et la disparition de preuves à conviction. Cette pression de la bourgeoisie conjuguée aux médias a servi ainsi à amalgamer les présumés assassins aux grévistes, aux étrangers, aux communistes ou aux anarchistes sans réel travail de contre-enquête.

Mais revenons rapidement sur les événements qui avaient fait la une des journaux de la région pendant plusieurs années. Tout commence le dimanche 29 décembre 1946, alors qu’un groupe composé d’une dizaine de personnes se retrouve pour une partie de chasse dans le département de l’Indre. Ils y passent l’après-midi et rentrent chez eux avec un maigre butin : un lapin attrapé sur une parcelle privée, dans le domaine de quelques 2800 hectares du riche industriel Jean Lebaudy du château du Blizon. Le lendemain, à 4h du matin, la gendarmerie reçoit un appel pour signaler la disparition du garde-chasse, Louis Boistard. Les recherches sont immédiatement mises en œuvre. Les chasseurs sont interrogés et clament n’avoir rien vu. Néanmoins, Thiennot, gauchiste notoire, est mis en garde à vue et les frères Mis, d’une famille polonaise, sont assignés à résidence surveillée par les gendarmes et le personnel du Blizon.

Le corps du garde-chasse est finalement découvert mardi, là où des recherches avaient déjà été menées la veille. Il est criblé de 4 balles dans le dos, deux à distance, deux à bout portant. Les preuves trouvées sur le garde, dans le périmètre et chez les suspects sont bien minces, et dignes d’une nouvelle d’Agatha Christie : une montre arrêtée, une trace de pas, un vêtement recouvert de sang (de lapin) chez les frères Mis et un fusil correspondant à l’arme du crime chez Thiennot. Elles serviront néanmoins de preuves accablant les présumés coupables sans réel travail d’investigation et sans attendre les analyses du médecin légiste.

La plupart des chasseurs sont alors eux aussi mis en garde à vue et interrogés pendant 8 jours. Ces interrogatoires se déroulent de nuit, usant de menaces et de tortures. Pendant ce temps, Jean Lebaudy, propriétaire du domaine et employeur du garde-chasse, verse une somme de 100 000 francs aux gendarmes et à la police justicière, les approvisionnent en boissons et cigarettes, et offre même des chiens de races aux deux commissaires. L’un après l’autre, les suspects signent les documents pré-écrits par la police les désignant coupables des faits. L’un des premiers à craquer a seulement 17 ans et le dernier a une côte cassée et une déchirure pulmonaire. Il se rétractent néanmoins tous quelques semaines plus tard, mais il sera alors trop tard.

Mis et Thiennot ont toujours clamé leur innocence

La suite de l’affaire est tout aussi accablante. Alors que les preuves sont une à une réfutées, l’engrenage déjà lancé ne laisse aucune manœuvre à la défense et les médias prennent le relais pour parfaire un portrait de meurtriers sans équivoque. Aucun des témoins et policiers ne fera part des bavures et de l’irrecevabilité de certaines preuves à convictions. « C’est à partir de là que d’erreur judiciaire, l’affaire Mis et Thiennot devient une machination judiciaire », déclare Léandre Boizeau durant le débat qui a suivi la projection. Le fusil de Thiennot, dont la vétusté le rend impossible à tirer deux coups d’affilée va mystérieusement disparaître. L’absurdité temporelle de la reconstitution des faits par la police n’est jamais prise en compte. Le témoin principal de la défense se rétracte, déclarant que ses propos avaient été dictés par la police et sera bien plus tard déclaré débile mental par un psychiatre. Enfin, jamais le fait que les aveux ont été obtenus sous la torture n’a remis en cause leur culpabilité. Il faut savoir aussi que Lebaudy offrira les meilleurs avocats de l’époque pour défendre la famille du garde-chasse, alors que du côté des accusés, les familles et plus tard les chasseurs eux-mêmes se ruineront à plaider leur innocence en vain.

En juin 1947, Mis et Thiennot sont condamnés à 15 ans de travaux forcés, dix ans d’interdiction de séjour et 200 000 francs de dommages et intérêts. Leurs supposés complices seront condamnés en octobre à 18 mois ou deux ans de prison. L’année suivante, lors du second procès, on assiste néanmoins à un revirement de l’opinion publique. Le magazine Détective les déclare innocents, les étudiants de la faculté de droit manifestent, et quand les juges les déclarent à nouveau coupables, la foule crie au scandale. Mais comme on dit, « jamais deux sans trois », le troisième procès les condamne à son tour. En 1954, près de huit ans après leur enfermement, poussé par les médias et l’opinion publique, le Président Coty gracie Mis et Thiennot et les libère. Ils ne sont néanmoins pas déclarés innocents par la justice. En 1978, Léandre Boizeau, enseignant dans l’Indre, écrit un ouvrage sur l’affaire et relance l’enquête. Entre temps, un autre coupable est désigné par les accusés : Désiré Brunet, métayer sur les terres de Blizon et résident à 150 mètres du lieu où est trouvé le cadavre de Louis Boistard. Il est l’un des principaux témoins, affirmant avoir entendu une altercation entre le garde-chasse et les chasseurs, alors qu’il se trouvait à 900 mètres de là. Sa demeure et ses armes n’ont jamais été inspectées par la police.

Comité de soutien Mis et Thiennot

Ces procès, après 60 ans, sont toujours en demande de révision par le comité de soutien Mis et Thiennot, qui compte actuellement 250 membres actifs. Mis et Thiennot n’auront jamais été reconnus innocents de leur vivant mais le comité continue à se battre pour réclamer justice. Car comme le précise Léandre Boizeau, « c’est faire un cadeau à la justice de continuer à demander des révisions, même après 60 ans. C’est une preuve que nous faisons au moins semblant de croire qu’elle existe. » En tout, six requêtes de révision ont été déposées ainsi qu’un recours en cour européenne, mais aucune n’est revenue sur le premier jugement. Illégalement, 26 communes de la région ont donné le nom de Mis-et-Thiennot à une rue, place locale ou édifice public, montrant leur soutien.

A titre d’exemple, Léandre Boizeau nous fait part d’une anecdote. Lors de la 5ème requête de révision, le comité proposait une série de faits nouveaux, dont un témoignage de Roland Chauvet, le plus jeune des chasseurs présents lors des faits. Ses propos n’avaient pas été retenus à l’époque car il avait 14 ans et étaient alors considérés comme non-valables au regard de la loi. Mais 40 plus tard, devenu général de l’armée française, il déclare sur son honneur se souvenir parfaitement de cette partie de chasse, et confirme que jamais ils n’avaient croisé le garde. Pourtant, cette déclaration ne sera pas retenue en justice car, selon la magistrate, elle n’est pas considérée comme un « fait nouveau ». Son propos avait déjà été recueilli, non-utilisable à l’époque donc non-utilisable actuellement. « On est dans un registre qui nous échappe. Parce que le domaine de la justice c’est ça, c’est découvrir petit à petit qu’il faut se battre seulement sur des termes, et non sur des faits. C’est ce qu’on appelle une vérité judiciaire, et comme l’a déclaré la magistrate, il faudra s’en contenter. »

« Le nœud du problème vient de l’esprit de caste qui existe au sein de la justice. Comment voulez-vous que cette justice-là, qui ne se trompe jamais – parce qu’on a de la chance en France, on a une justice qui ne se trompe pas, puisqu’on y trouve très peu de révisions – puisse revenir sur un procès où il y a eu trois jugements. Ce qui veut dire qu’à trois reprises, on aurait été capable d’abuser le jugement populaire. Réviser l’affaire Mis et Thiennot, ça voudrait dire qu’on remet en cause le principe même de la justice française sur son mode de fonctionnement. Ce qui est intolérable. »

Léandre Boizeau
Léandre Boizeau au Cinéma le Rio

C’est donc avec une conviction toujours plus renforcée que le comité continue sa lutte pour recevoir enfin justice. Initié en 1980, à la suite du succès rencontré par le livre de Léandre Boizeau Ils sont innocents, ses membres multiplient les conférences, débats, émissions, manifestations sur tout le territoire. Dans un futur proche, ils mettront tout en œuvre pour aboutir à un nouveau texte de loi, permettant que tout aveu obtenu sous la torture entraîne automatiquement une révision du procès. Et d’ici là, ils poursuivent leurs interventions et demandes de soutien auprès de la population et des personnalités politiques et juridiques.

Photos d’archives fournies par le site officiel du Comité de soutien Mis et Thiennot : http://www.misetthiennot.org

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