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Jacqueline Sauvage, une vie de violences

 

Il suffit de se pencher sur les chiffres : En un an, 38972 appels au 3919, la plateforme dédiée aux femmes violentées. 134 femmes décédées en 2014 sous les coups, 210 000 femmes violentées chaque année en France. Des chiffres assez effarants pour qu’on s’interroge sur les dysfonctionnements de notre société en matière de prévention, protection et inégalités des sexes. Nous avons choisi de revenir avec Karine PLassard, sur l’affaire Jacqueline sauvage qui rend compte dramatiquement de l’issue fatale que peut engendrer la violence conjugale…Karine est à l’initiative de la pétition pour la grâce de cette femme battue qui a tué son mari en septembre 2012 de trois coups de carabine. Décryptage.  

 

Il fait un temps d’orage, l’odeur de la pluie sous la chaleur commence à envahir la petite cuisine de Karine Plassard. Elle boit une bière locale, pose son téléphone sur la nappe fleurie, et donne la parole à son chat, “ce violeur de femelles“. Karine Plassard est devenue une féministe incontournable notamment dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

«  Nous n’avons jamais dit que Jacqueline Sauvage ne devait pas payer. Elle a tué, elle a ôté la vie. Nous ne pouvons dire que c’est bien ce qu’elle a fait. Nous estimons simplement que 10 ans d’emprisonnement c’est beaucoup trop. » Karine fait partie de ces femmes qui ne jugent pas, et qui tentent d’expliquer sans pardonner, ni le bourreau, ni la victime. Et dans l’histoire de Jacqueline Sauvage, les rôles ont tendance à s’inverser. Qui a commis les plus gros crimes ? «  Il est important de mettre en perspective cette affaire dans son contexte, il ne s’agit pas uniquement de deux êtres humains, mais de toute une société à repenser. » D’abord, Karine remet en cause la société patriarcale. « Norbert, le mari de Jacqueline Sauvage a une entreprise familiale, sa femme vit à ses dépens, elle reste à la maison et s’occupe des enfants. Il tient le rôle du dominant et Jacqueline le rôle de dominée. Ils ont été éduqués ainsi. La mère de jacqueline se fait casser le nez par son mari. Dans son schéma, un homme ramène l’argent de l’extérieur, et une femme gère l’intérieur. Ils se sont rencontrés voilà plus de 50 ans. Ils sont adolescents. A 25 ans, Jacqueline est mère de 4 enfants : 3 filles et un fils. A l’époque, les femmes n’avaient pas le loisir de pouvoir partir, quitter le domicile conjugal, si elles le souhaitaient. Le cycle de la violence est insidieux. D’abord, il est l’homme de notre vie, puis il commence à être malveillant et insultant, et ensuite arrivent les premières gifles, les coups de poings et les maltraitances. Puis parviennent les excuses, l’homme charmant réapparait, le cycle s’enchaine à l’infini. Tu es prise au piège. Tu es amoureuse, tu lui pardonnes et même, tu culpabilises. »

Voilà l’enfer dans lequel Jacqueline Sauvage va vivre pendant 47 ans. Selon les spécialistes, la violence prend naissance lors des grossesses. « L’homme à un sentiment de possession. La femme lui appartient désormais. Il faut savoir que le lieu le plus dangereux pour les femmes et les enfants demeurent la maison. On estime que 10 enfants par mois meurent sous les coups en France, et certaines associations parlent de 2 enfants par jour ! »

La maison est un endroit privé dans lequel toute personne extérieure a du mal à s’immiscer. Pour l’affaire Jacqueline Sauvage, c’est le cas. Norbert était la terreur du village, une voisine, lors du procès aux assises soufflera même à la barre des remerciements à la prévenue pour les avoir débarrassé de cet homme. Pourtant, personne ne bougera dans le village. Jacqueline sera même hospitalisée après des actes de violences, à quatre reprises. Le médecin traitant ne dira rien. «  On a reproché beaucoup de choses à Jacqueline sauvage, la première de ne pas s’être enfuie, et c’est là que l’on peut dénoncer le manque de moyens mis en place pour les femmes. Aucune structure ne pouvait la recueillir du côté de chez elle. Et Norbert lui faisait des menaces de mort, constamment. Elle ne pouvait fuir chez ses enfants. » Ses enfants la poussent à partir, mais Jacqueline est ferrée dans son apocalypse quotidienne. « Il ne faut pas être naïf, les violences c’est aussi les viols conjugaux. 2 viols sur 3 aujourd’hui sont conjugaux. Il aura fallu attendre1993 pour qu’un arrêt de la cour de cassation enlève de la loi le terme «  de devoir conjugal ! ».

Jacqueline Sauvage essaie pourtant de s’enfuir deux fois, mais elle reviendra bloquée les «  qu’en dira-ton, l’insuffisance financière, la soumission dans laquelle elle est éduquée depuis toujours. » Alors, lorsqu’en septembre 2012, ils se disputent à cause de l’entreprise familiale, que son fils ( lui aussi violenté par son père) vient de quitter, elle part se coucher, après avoir pris des somnifères. Norbert la réveillera en cassant la porte et tentera de l’étrangler. Son mari lui lance «  je vais te tuer », elle va vouloir sauver sa peau, elle sait que c’est lui ou elle et tuera son mari de trois coup de fusil dans le dos, alors qu’il est assis sur la terrasse. Elle apprendra lors de sa garde à vue que son fils, qui avait repris puis quitté l’entreprise familiale, s’est suicidé, quelques heures avant, trop soumis, semble-t-il, à la pression d’un père dur et agressif. Ce jour-là est donc un cauchemar et l’explosion des soumissions. Ce jour-là, sans le savoir Jacqueline Sauvage devient  l’image des femmes violentées et battues. Elle apprendra lors de son procès que son mari violait ses enfants. Le personnage assassiné est dépeint par ses propres filles comme infâme et dangereux. Jacqueline Sauvage vivra son procès avec dignité. On lui reproche de n’avoir que peu de regrets quant à son geste. On lui enlève toutes circonstances atténuantes et on la condamne en première instance à 10 ans de prison. Elle fait appel et change d’avocates. Elle s’armera des avocates d’Alexandra Lange (femme qui a tué son mari violent et qui sera acquittée par le procureur Luc Frémiot). On tente d’argumenter en plaidant la légitime défense différée. Jacqueline Sauvage a tué son mari 45 minutes après les faits de violences. Mais ça ne marche pas. Le procès en appel permet cependant de mettre en lumière les violences indéniables subies pendant 47 ans. « Le délibéré a beau durer 6 heures, la présidente du tribunal ne tenait pas à ce que ce procès soit celui des violences conjugales. Elle reste donc condamnée à 10 ans de prison. » Le soir du verdict, Karine jette une bouteille à la mer en créant une pétition. « Je suis tellement en colère à ce moment-là que je me dis quitte à tout essayer autant demander la grâce présidentielle ! Je ne me fais guère d’illusion en vrai. » Et pourtant, en croisant sa pétition avec Carole Aliba qui a eu la même idée, elles obtiennent plus de 400 mille signatures. «  Un record à l’époque, bon maintenant largement dépassé par la pétition sur la loi travail ! » La famille dépose donc la grâce. « Nous sommes en période de Noël, le mouvement s’essouffle un peu. Malgré tout nous organisons un rassemblement à Paris. Nous ne sommes que 300, mais tous les médias sont là, et la répercussion dans la presse est énorme ! Nous apprenons quelques jours après que Hollande va regarder le dossier. Il reçoit la famille le lendemain et le dimanche, je suis en train de passer l’aspirateur quand je reçois un coup de fil de BFM qui me demande mes impressions. Mes impressions sur quoi ? Et j’apprends que la grâce partielle a été demandée par le président de la république. C’est BFM qui me lit le communiqué de l’Elysée au téléphone ! »

La grâce partielle permet de faire sauter la période de sûreté de 5 ans dans le cas de Jacqueline Sauvage, ce qui divise sa peine par deux.  Avant cela, la condamnée doit subir des évaluations et est transférée à Réau, lieu dans lequel elle sera expertisée. Le dossier est déposé en mars.

En juin, Jacqueline Sauvage a une autorisation de sortie, mais les consignes sont claires : Elle n’a pas le droit de communiquer avec les médias, ni même de médiatiser sa sortie. « On comprend assez vite que la médiatisation de son cas lui porte préjudice. Or, elle n’y est pour rien. C’est nous seules qui avons mis en place les pétitions et avons décidé de médiatiser son affaire. Mais à  ce moment-là on fait tous profil bas. » L’audience au tribunal de l’application des peines se tiendra le 22 juillet, le rendu ne viendra que le 12 août. «  Là, on prend une grosse claque dans la gueule. Les experts, la procureure sont favorables pour sa libération conditionnelle. Seule la commission consultative de libération conditionnelle émet un avis négatif. » La commission (constituée du préfet, d’associations de victimes, d’avocats)  n’a pourtant qu’un avis consultatif, mais le tribunal suivra cet avis. L’audience est à charge, sans témoin, contrairement à un procès en assises. « On lui a reproché l’hystérie populaire et de ne pas avoir réfléchi à la relation pathologique de son couple » s’indigne Karine. « Rien n’est dit au titre du droit, on lui fait juste une leçon de morale. Par exemple, pour sa réinsertion, elle voulait vivre chez une de ses filles, mais on lui reproche : ce n’est qu’à 10km du lieu de la tragédie. On ne s’interroge pas sur la question de la récidive ! Pourtant on a peu de chance de voir Jacqueline sauvage devenir une serial killeuse ! » Pour Karine, il s’agit simplement d’un règlement de compte avec l’exécutif. « Alors, on ne s’est pas démontées, on a relancé une pétition, cette fois-ci en demandant une grâce totale » La grâce totale donne le droit tout puissant au président de rendre libérable la condamnée sur le champ, sans passer par la magistrature. « Je sais que F. Hollande avait étudié le dossier, qu’il le faisait en connaissance de cause, j’espère vraiment qu’il continuera ce bras de fer pour appuyer son pouvoir. »

La pétition a démarré plus fortement que la première. 200 mille signatures en 5 jours. François Bayrou, Jean-Luc Melenchon, Pierre Laurent, Alain Juppé…tous les bords politiques se sont exprimés en défaveur de la décision prise par le tribunal de l’application des peines. « Non, pas tous, le clan Lepen souhaite qu’elle reste en prison. Tu vois en tant que féministe, je défends toutes les femmes, les voilées, les mamans, les célibataires, les prostituées, mais la seule femme que je ne défendrai jamais c’est cette Marine Lepen. Et je suis bien contente qu’elle ne nous rejoigne pas !! »

Dans le paysage politique, la libération de Jacqueline sauvage fait donc l’unanimité. Mais que va choisir François Hollande à quelques mois des présidentielles ? Va-t-il, quitte à avoir la magistrature à dos, asseoir son autorité en demandant la grâce totale ? Va-t-il attendre la décision en appel qui devrait avoir lieu dans quelques mois ? Va-t-il pouvoir ainsi profiter en fin de mandat d’une reconnaissance populaire en graciant Jacqueline Sauvage ? Ou préfèrera-t-il donner tout pouvoir à la justice ?

«  Ce qui est énervant dans cette affaire, c’est que toutes les grâces partielles demandées par les autres présidents et par Hollande ont été acceptées et n’ont jamais fait débat ! Ce qui est affolant aussi c’est le nombre de libérations conditionnelles accordées aux hommes violents…C’est là que tu te dis que la lutte féministe est loin d’être finie ! » 

 

 

ici, le lien vers la pétition: https://www.change.org/p/francois-hollande-lib%C3%A9ration-imm%C3%A9diate-de-jacqueline-sauvage

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