Jean Combasteil, 60 ans de Communisme…

Nous nous étions rencontrés lors de la projection de Sur la route d’Exarcheia notre dernier film sur la solidarité internationale. Nous avions mangé ensemble parmi d’autres, et j’avais pris son numéro. C’était il y a plus d’un an. Je voulais dresser le portrait d’un homme qui eut plus de 70 ans la carte du Parti Communiste, qui resta maire de Tulle pendant 3 mandats, et dut s’adapter à un monde politique, économique et sociétal nouveau. Il s’appelle Jean Combasteil, il a 83 ans.

Il a fait le tour du pâté de maison pour venir à ma rencontre. Il fait chaud ce lundi après-midi à Tulle. Il est accompagné de Georges, son fidèle ami. Baskets aux pieds, pantalon Eider de randonnée et chemise à carreaux coincée dedans. Le ton est donné : suivre la mode, très peu pour lui. Et ça, même dans les idées. Il semble intimidé et ne sait pas trop ce que je viens faire là. Le bonhomme est clair : « Je ne cherche pas de pub, soyez-en certaine... ». Mais il se prend vite au jeu, surtout quand il raconte son enfance et les souvenirs, les yeux malicieux. Parce que Jean est né un 23 juillet 1936. Belle année. À Rosiers d’Egletons, d’une famille paysanne depuis plusieurs générations. Il sera fils unique. Il faut dire que son père a 20 ans quand il part au front en 1914. Il sera prisonnier de guerre et reviendra très malade, « la tuberculose des os ». Pendant 6 ans, le jeune homme ne peut plus bouger, le torse plâtré, allongé sur une planche. À 40 ans, il revient en pleine forme et rencontre sa femme avec laquelle il a 10 ans d’écart. Ils feront un enfant : Jean. « J’ai eu une enfance heureuse. J’ai été désiré, j’aidais à la ferme mon père malade. On n’avait pas trop d’argent mais mon père touchait sa pension militaire, donc on n’était pas malheureux. » Jean est un bon élève et le soir il voit son père, plongé dans les bouquins. Il faut dire que pendant son hospitalisation, il est à côté d’un intellectuel communiste qui devient son camarade, puisqu’il adhère au Parti en 1920… « À la maison, nous avions plein d’ouvrages et journaux, il était abonné à Regards. C’était la première revue politique avec des photos. Je feuilletais ceux de ma naissance et ai découvert le Front populaire ou la Guerre d’Espagne. » Sur la commune corrézienne, deux cellules se mettent en place. « J’adhère à la cellule rurale en 1954. J’ai 18 ans. On discute des heures de la situation politique, on fait des tracts, des affiches. Je reconnais que mon milieu familial m’a beaucoup influencé. »

Bon élève, Jean part à l’Ecole Normale de Tulle pour devenir instituteur. « Là, c’était amusant, nous étions 50% de communistes contre 50 % de socialistes (SFIO). Les débats étaient parfois houleux mais très constructifs. Nous parlions beaucoup de lutte des classes. À l’époque, la classe ouvrière mais aussi paysanne étaient touchées. Il existait les patrons et les ouvriers, les propriétaires agricoles et les métayers. Il existait les patrons et les ouvriers, les propriétaires agricoles, des fermiers, des métayers de moins en moins nombreux. A cette époque on cultivait le seigle pour les bonnes tourtes et chaque famille faisait son pain dans le four à pain du village. Mon Père me racontait comment ces métayers enflait le noble, en trichant sur le partage des gerbes dans la grange sans qu’il ne s’en rende compte, c’était leur petite victoire ou leur petite vengeance…

Jean finit par devenir instituteur dans un hameau corrézien, sur la commune de Saint-Yrieix-le-Déjalat. Il a une classe unique. « Les enfants avaient de 5 à 15 ans. Une vingtaine de gosses qui rentraient chez eux tous les midis à pieds alors que parfois ils devaient parcourir plus de 4 kilomètres. À l’époque, il n’y avait pas de bus, et même pas de route. Il fallait arriver à l’école par un chemin. Moi je me suis acheté une 4 chevaux, et j’avais mon logement à l’école. Je n’occupais qu’une seule pièce, celle dans laquelle se trouvait la cheminée. Le midi, je mangeais chez un paysan de droite. D’ailleurs, un jour sa femme m’a dit que quand je parlais de la Révolution aux enfants, je disais trop de bien de Robespierre… »

Jean ne reste qu’une année, il part à Paris continuer ses études pour devenir Conseiller d’Orientation. « J’aimais bien étudier la psychologie de l’enfant. Je découvrais Piaget de droite et Louis Vallon le communiste dans leurs ouvrages. » Durant ses 2 années d’études, rue Gay Lussac, Jean rejoint la cellule de la fac. « Là, ça bougeait plus qu’en Corrèze. Je me suis frotté aux coups de bâton des flics. Eh oui, ils étaient déjà violents à l’époque ! » Nous sommes fin des années 50. Jean et ses camarades manifestent contre les guerres coloniales. « Au sein même de ma promo, ce fut une guerre idéologique mais une grosse formation politique. Notamment sur la Guerre d’Algérie. »

« J’étais devenu celui dont j’avais eu si peur petit… J’avais changé de côté. »

Jean Combasteil

Le coup du sort fait qu’on enverra en 1960 Jean faire son service militaire… en Algérie ! ( comme la majeure partie des français. « Alors moi, je n’étais pas militariste du tout, et je n’étais pas à l’aise évidemment, même si mon contingent de rattachement était plutôt de gauche, et avec des réflexions intéressantes, mais nous avons eu des débats houleux notamment le jour où un séminariste nous a dit que l’Algérie c’était le bon dieu qui nous l’avait donné… » Pendant son service, Jean est marqué par une situation qui lui rappelle la seconde Guerre Mondiale : « Petit, je me cachais dans ma chambre lorsque les allemands venaient fouiller la maison. Mon père était résistant et de nombreux maquisards mangeaient à la maison. Je me rappelle comment les Allemands encerclaient la ferme, et de la peur que nous ressentions. J’avais 6 ans quand un jour, à l’aube, ils ont ouvert la porte de ma chambre et m’ont vu. J’ai vraiment eu peur. Et bien, en Algérie, on nous demandait d’encercler les maisons, les villages, juste pour faire peur. J’étais devenu celui dont j’avais eu si peur, étant petit… J’avais changé de côté. »

Son père meurt à 65 ans. Jean est donc exonéré de sa présence en Algérie. « Mon père est mort à cause de la guerre 14/18. Il ne s’est jamais remis de ses troubles pulmonaires. » On le renvoie à Bordeaux, puis il rentre en Corrèze. « J’y rencontre ma femme qui me supporte encore aujourd’hui… » Il travaille d’abord au centre d’orientation d’Ussel, puis est nommé à Tulle. « À l’époque, nous étions très actifs, nous aidions les jeunes à trouver leur voie. Je ne sais même plus si ça existe aujourd’hui, vu qu’ils détruisent tout... » Il obtient la première place au concours d’inspecteur en France et couvre alors la zone de la Creuse et la Corrèze. Les soirs, quand il rentre, il continue à aller aux réunions du comité. Il prend quelques responsabilités locales, comme secrétaire de section. « Je n’ai jamais été au national, ça ne m’intéressait pas vraiment. »

De la mairie à l’Assemblée nationale

Tulle est connue pour son histoire lors de la seconde guerre mondiale, et ses pendus après la descente d’une division de SS. Egletons, à côté, connaît une bataille, celle d’une école occupée par la garnison allemande, et attaquée par le maquis, avec l’intervention de l’aviation allemande mais aussi britannique. « Nous avons ici une culture de la résistance. » D’ailleurs, à la Libération, c’est un communiste qui prend la tête de la ville. Mais les radicaux et les socialistes se rassemblent vite pour faire barrage. Jean Montalat, socialiste, ancien résistant, et pharmacien tulliste est élu deux fois, mais mourra en 1971 dans un accident de voiture. En 1971, justement ont lieu les municipales. « Pour la première fois, nous faisons une liste d’union de la gauche. Mais on se fait ramasser ! C’est Georges Mouly, un militant catho de droite qui gagne… » En 1977, la gauche se rassemble à nouveau. Jean est 2eme de sa liste. « On pouvait barrer les noms sur la liste. Ben du coup, ça a été pour ma pomme, j’ai été élu maire ! Et je peux vous dire que je ne l’avais pas dans mes rêves, ça m’embêtait plus qu’autre chose cette nouvelle ! On ne s’y attendait tellement pas... » Jean l’affirme sans détour. Devenir maire c’est un « chambarlement » dans la vie privée. Mais il s’attelle à un programme très local,avec des épisodes quelques peu burlesques comme la présence des rats dans l’abattoir ou encore l’existence d’un ruisseau coulant au milieu d’une décharge proche des captages d’eau alimentant la ville. Il met en place, avec son équipe, une politique de construction de logements sociaux, des travaux d’assainissement, et construit même une nouvelle école. « Nous avons vraiment réalisé un programme de gauche, nous faisions surtout attention à l’emploi car nous avions la manufacture d’armes, l’usine de métallurgie. D’ailleurs les gars me connaissaient depuis 68, fréquemment, nous prenions la parole devant leurs entrées, sur une estrade pliante qu’on avait fabriquée nous-mêmes. »

Jean devient député en 81. En 83, il devient rapporteur du budget de l’armée de terre : « Autant dire que je n’y connaissais rien et que j’ai dû apprendre… ». En tant qu’élu communiste, Jean arrête de travailler pour ne vivre que de ses mandats. Sauf que les indemnités de député communiste sont versées au comité central. Et les indemnités de maire, Jean en verse les 3/4 à la fédération. « C’est tout à fait normal de ne pas tout toucher. Lorsque j’ai pu cumuler avec ma retraite de l’éducation nationale, je touchais au maximum 7000 francs. C’était bien de ne pas toucher trop d’argent. J’avais même une voiture à la mairie que je partageais avec les autres. Eh bien, je ne l’ai jamais amenée à la maison. Non, quand on est communiste, il faut l’être surtout dans ses actes… »

En 1995, il est battu par un candidat RPR et est élu dans l’opposition. Un certain François Hollande est sur la liste avec lui. « Nous n’étions pas toujours d’accord sur la ligne politique… Mais il avait un discours unitaire, dans les faits c’était autre chose… » Et puis, Jean est un produit du terroir. Hollande est parachuté par Delors qui a peur de se confronter à Chirac. Jean est tellement local que le nouveau maire RPR de Tulle le présente un jour à l’évêque, lors de l’inauguration d’une salle de réveil de l’hôpital : « Si vous avez besoin de renseignements sur ce qu’il se passe dans le coin, demandez à Combasteil ! » Alors que Jean est dans l’opposition.

En 2001, C’est donc Hollande qui sera réélu. Jean présidera la communauté de communes. Mais à 70 ans, comme promis, il prend sa retraite. « Jusqu’à il y a 3/4 ans, j’adhérais encore au parti, mais là j’ai arrêté, c’est devenu n’importe quoi… De 1950 à 1980, le parti communiste joue son rôle, et développe les idées que je partage. Pendant la période de l’URSS, le Parti a caché trop de choses et ça je ne pardonne pas… Puis Mitterrand en 83… »

Jean continue pourtant de s’intéresser. « Mais le dernier congrès était insipide. Le parti est incapable de se renouveler. Il est figé dans ses réflexions et pratiques d’un autre temps. Là, il faut parler d’humanisme, et non de communisme. Là, il faut ouvrir les frontières, aider les gens, s’alarmer sur l’écologie. Nous allons devoir faire face à la migration écologique ; nous parlons d’humains pas de pions. Il faut aider l’autre, être solidaire. Nous sommes tous en liaison avec le bout du monde mais n’avons aucun lien les uns aux autres. Il faut changer nos termes. C’est quoi le prolétariat aujourd’hui ? Comment définit-on l’internationalisme au 21eme siècle autrement que dans les relations humaines? Tout est désincarné… La lutte des classes existe pourtant toujours, le fascisme revient en force. Mais aujourd’hui on va opposer un mec qui gagne le SMIC avec celui qui gagne le RSA avec celui qui gagne 3000 euros par mois. La lutte des classes est ailleurs : entre tous ces gens là et le CAC 40. À Tulle, c’est le RN qui arrive en tête des européennes, malgré l’histoire de la résistance de notre ville… Macron est là pour instaurer un système libéral, il veut vendre même les aéroports de Paris… »

« Je suis vraiment préoccupé par l’avenir du monde, nous vivons un moment dangereux et difficile. Le grand soir, j’en ai entendu parler, mais là ça ne peut pas marcher, les gens sont individualistes, ils mettent leurs gosses dans des écoles privées pour le développement personnel. On est dans une société de fric. Ça ne peut pas marcher… »

Jean Combasteil

Jean ne s’agace pas, parle calmement et se rappelle avoir été en correctionnelle contre le FN car il n’avait pas voulu leur prêter de salle, et avait fait un tract « un peu limite, je l’avoue ». Il avait perdu son procès. Mais, il a toujours fait ce que bon lui semblait, fidèle à ses convictions. Il ne comprend pas comment Sopia CHirikou de La France Insoumise puisse aller bosser à BFM : « Elle discrédite à elle toute seule le discours entier du parti de Mélenchon. Ça met le bazar j’imagine dans tout le mouvement qui n’avait pas besoin de ça après sa défaite aux européennes. » Jean a donc décidé de prendre du recul, il continue à lire les bouquins, à s’intéresser au monde et à être effrayé par ce qui se passe en Grèce. À être un homme parmi les hommes. L’air malicieux, le rêve au coin des yeux. Je lui fais écouter « Mon père était tellement de gauche » des Fatals Picards, ça le fait marrer, il note la référence, et dans un petit soupir gêné avoue : « c’est un peu de moi dont elle parle la chanson… »

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1 réflexion sur “Jean Combasteil, 60 ans de Communisme…”

  1. quel bonheur de lire ca dis a jean que c est un honneur de l appeler camarade je suis contente de l avoir rencontre avec george pour les sentinelles a bientot la lutte continue josette

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