« La conférence gesticulée est une porte d’entrée vers la réflexion », rencontre avec Guillaume Pons

Guillaume Pons a fait salle comble à LieU’topie avec sa conférence gesticulée L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres, ce mardi 15 janvier. Nous l’avons rencontré à cette occasion, pour parler gesticulations, jeux vidéo et merguez.

Il est difficile de circuler dans LieU’topie, ce mardi 15 janvier : le tiers-lieu étudiant déborde de visiteurs, et les bénévoles ne cessent de faire des allers-retours pour installer des chaises supplémentaires. Sur scène, pourtant, un illustre inconnu : Guillaume Pons, gesticulateur de son état, vient présenter L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres. Une conférence gesticulée au cours de laquelle il arrive à faire rire les spectateurs en leur parlant de pauvreté. À travers son vécu, il aborde la définition du pauvre, les problèmes de logement, les contrats précaires, mais aussi la spéculation immobilière, l’évasion fiscale et l’éducation populaire, avec le jeu vidéo comme fil conducteur. Alors que le spectacle vient de se terminer sous les applaudissements du public, nous le retrouvons en train de discuter des origines de la sécurité sociale avec quelques spectateurs.

Tu fais cette conférence depuis un an. Dans celle-ci, tu reviens sur ton parcours, mais tu n’expliques pas comment tu es passé de l’animation à la scène ?

Déjà, je suis toujours animateur. Je ne suis pas encore proche de la retraite parce que j’y trouve encore beaucoup de plaisir, et tant que ce sera le cas je continuerai. Et je trouverais ça un peu bizarre de ne faire que des conférences, je pense que je ne le vivrais pas très bien. J’ai eu un bref passage dans la fonction publique. J’avais passé six ans de ma vie à me former, à apprendre pour être directeur de structure, et arrivé directeur on me demandait des choses qui ne correspondaient pas à mes valeurs. Là, j’ai commencé à me poser des questions, sur comment ça se fait qu’il y a autant de souffrance au travail. Mon idée de départ c’était de parler des conditions de travail dans l’animation. Quand j’étais dans ces questions là, il y a Frank Lepage qui est passé à la Baie des Singes. J’ai participé à un atelier avec lui, et à la fin il a dit « si tout le monde a sa conférence, on a gagné ». Dans ma tête, ça a sonné comme « chiche, fais la tienne ! », et je me suis inscrit la semaine d’après pour me former. Dans le groupe en train de se former, quelqu’un a dit que ce serait vachement bien d’avoir un pauvre qui parle de pauvreté, et mes anecdotes parlaient beaucoup de ça. J’aimais bien l’idée aussi, donc j’en suis arrivé là.

Tu étais politisé avant de te lancer dans la conférence gesticulée ?

Je suis militant associatif depuis que j’ai 17 ans. J’ai eu un passage dans les partis politiques qui a duré environ trois semaines, je me suis dit que c’était un bon repaire de gans pas très fréquentables et que j’avais pas très envie de me balader avec eux. Je considère que tout ce que je fais, même dans l’animation, a une démarche militante. Je me présente comme un militant de l’éducation populaire. La conférence, c’est juste une manière différente de le faire, une porte d’entrée vers la réflexion. Mais c’est le prolongement de ce que je fais par ailleurs : quand je forme des stagiaires, je pose la question de comment on crée de la liberté, des espaces de démocratie, comment on organise la discussion.

C’est l’animation qui t’a permis de te politiser ?

L’animation c’est pas mal pour se faire exploiter. On est sur une exploitation un peu indirecte, très couverte de belle parole. Si on veut quelque chose de plus direct, je conseille aux gens de faire de l’hôtellerie ou de la restauration, là on se rend compte tout de suite. Mais quelque soit l’emploi que tu as aujourd’hui, toute la société est basée sur des rapports d’exploitation. T’es exploité ou exploitant, il y a rarement des choses au milieu.

Dans ta conférence, tu évoques aussi le service civique…

J’étais un des premiers services civiques de France. Quand j’ai terminé, j’étais SDF pendant trois mois, histoire de bien compléter mon parcours de la pauvreté. Parce que t’as aucune sécurité, donc je me suis retrouvé avec aucun revenu du jour au lendemain. Chez les jeunes qui ont 26 ans aujourd’hui, je pense qu’il y a une énorme proportion de gens qui sont passés par le service civique. La question, c’est qu’est-ce que ça t’apprend, quand t’as travaillé un an sans rien cotiser, avec un cadre d’emploi qui n’est pas clair, sans connaître tes droits… Le service civique est complètement schizophrène dans le sens où tu dois faire des choses qui ne doivent pas être faites par un salarié, dans le secteur associatif où tout peu être considéré comme du salariat. Donc forcément tu te fais enfler. Le plus marrant, ce sont les services civiques qui font l’accueil à pôle emploi. Ils n’ont pas la compétence pour répondre, donc ils passent leur journée à poser des questions aux agents. Il y a une statistique intéressante : il y a 45 % des gens qui ont un travail salarié qui ne comprennent pas le sens de ce qu’ils font. Je trouve ça surréaliste. En même temps, j’ai juste envie de dire : vous êtes pas tout seul, et si à un moment on prend conscience du nombre qu’on est, peut-être qu’on pourra faire basculer les choses. Mais entre nous, il ne faut pas que ce soit récupéré non plus, et c’est là que c’est compliqué.

Tu évoques beaucoup le jeu vidéo dans ta conférence, pourquoi ce choix ?

Le jeu vidéo, c’est ce qui m’a permis de me sociabiliser, donc je suis content de pouvoir en parler. J’essaie de casser un peu l’image du joueur de jeux vidéo associable, qui sort pas de chez lui, même si je suis peut-être un peu comme ça. Je suis conscient que je prends un risque avec ce thème-là, parce que je vois beaucoup de gens à qui ça ne parle pas du tout. Mais ça a été super important pour moi : mon ami qui est là, on n’est pas du même niveau social, et je ne sais pas ce qu’on aurait pu se dire si on n’avait pas eu le jeu en commun. Ce qui est compliqué quand vous avez de grosses difficultés financières, c’est que vous n’avez pas la même vie que les autres, et il faut trouver des choses auxquelles vous raccrocher. Je remercie mes parents d’avoir fait des sacrifices que certains jugeraient pas intelligents pour pouvoir continuer à me payer des jeux vidéo, parce que socialement ça a été hyper important pour moi, et ça l’est toujours aujourd’hui. Et quand tu construis une conférence, l’idée c’est d’avoir plusieurs fils : si je fais 1 h 30 avec juste les statistiques du chômage, ça va devenir pénible.

« Je pense que si j’étais resté dans ma chambre à jouer au moment où c’est apparu, je vivrais du jeu vidéo aujourd’hui. »

L’idée c’est d’avoir un fil qui n’est pas directement lié à ta thématique de base, qui permette de casser le rythme et de laisser les gens se reposer avec les infos que tu leur donne, sur des choses plus légères. Et pour le coup ça m’a paru évident que pour moi ce serait le jeu vidéo. Pour ce qui est de l’analyse politique, quand je parle de Twitch, je trouve que c’est très intéressant parce que ça permet de voir comment se construit un nouveau marché. Le sport électronique, tout le monde met de l’argent dedans avec l’espoir de gagner 400 fois ce qu’il a investi. Là où c’est pas juste, c’est que moi je peux pas le faire ! (rires) Je pense que si j’étais resté dans ma chambre à jouer au moment où c’est apparu, je vivrais du jeu vidéo aujourd’hui. C’est pas ce qui m’est arrivé, et maintenant que c’est construit, si t’as pas les contacts et l’argent, ce qui va souvent ensemble, c’est très compliqué de percer. Il y a une grosse boîte qui s’appelle Webedia qui a pris environ 90 % du marché français, il y a une situation de monopole. Son propriétaire fait partie des plus grosses fortunes de France, je crois que c’est le trafic d’armes qui lui a permis d’être millionnaire ou milliardaire.

Il y a d’autres sujets dont tu aimerais parler dans tes conférences ?

Le point que j’aborde pas dans la conférence, et ça me frustre un peu, c’est la question de l’économie internationale. J’essaie de garder un format assez court, de ne pas dépasser 1 h 30 parce qu’au-delà ça élimine une partie du public. Et ça élimine plutôt la partie avec laquelle j’ai envie de discuter ! Donc je parle pas d’économie internationale, parce qu’il me faudrait deux heures de plus.

« Il se passe des choses dans la société qui font que des gens se posent des questions, et cherchent à se politiser. »

Il y aura une deuxième conférence sur le mouvement pédagogique, c’est quasi sûr. J’aimerais beaucoup faire un hommage à Henryk Goldszmit. C’est un juif de Pologne, qui a été au camp de concentration avec les 80 gamins de l’orphelinat qu’il dirigeait dans le ghetto de Varsovie. On sait qu’il y a eu trois moments où il aurait pu partir, mais sa logique était : si on est pas avec les enfants dans ces moments là, ça ne sert à rien. Et j’ai beaucoup de respect pour cet homme là, qui est un des seuls à avoir une approche un peu sensible. Il a écrit un livre qui s’appelle Le droit de l’enfant au respect, qui a servi de base à la convention internationale des droits de l’enfant. Et il se trouve que cette convention est extrêmement peu connue des gens qui interviennent avec les enfants, et ça me fait péter un plomb, donc je pense qu’il va y avoir un truc autour de ça à un moment donné. Je commence juste à la réfléchir, au moment où je voudrais faire ça je réunirais quelques gesticulants que je connais et on fera un auto-stage. Comme la conférence que je fais là : en réalité on est 8 à avoir fait notre conférence sur le sujet. Sur la mienne c’est moi qui prends toutes les décisions, mais il y a plein d’idées qui viennent des autres. Je crois beaucoup à ce travail de groupe.

La conférence de ce soir a rempli la salle. Ça marche de mieux en mieux ?

Pour une fois j’ai de la chance ! Il se passe des choses dans la société qui font que des gens se posent des questions, et cherchent à se politiser. Mais ce soir j’ai vraiment été surpris par le monde. Mais tant mieux ! J’espère que ça va continuer comme ça.

Un mot pour conclure ?

Je pense qu’on a plus de chances de changer le monde en mangeant des merguez et en buvant des bières qu’en faisant des réunions où on s’emmerde. Et ça, si on était plus nombreux à l’avoir compris, on ferait plus de barbecues et ce serait vachement plus sympa !

L’actualité de Guillaume Pons est à retrouver sur sa page Facebook.

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