les écoles alternatives, un danger pour l’école publique?

Publié le 21 août

A quelques jours de la rentrée des classes, nous avons eu envie de nous interroger sur la santé de l’école en France. Nous avons rencontré Alain Chevarin, professeur, auteur, qui a co-écrit avec Grégory Chambat, «De Montessori aux neurosciences, attaques contre l’école publique ». Un ouvrage à paraître, dès le mois de septembre sous forme d’un numéro spécial de la revue N’autre école. Ils y décryptent la multiplication des créations des écoles Hors Contrat, concurrençant l’école publique. L’occasion de s’interroger sur la nature de ces écoles dites alternatives.

Alain ne sait pas par où commencer. Il décide de le faire par quelques chiffres, dont un qui démontre l’ampleur du dégât : «En France, une nouvelle école privée Hors Contrat ouvre tous les deux jours en moyenne… » Plus de 1500 écoles Hors contrat ouvriront donc à la rentrée 2018 pour un peu plus de 74 mille élèves…Sur les douze millions de scolarisés, pas de quoi paniquer…Et pourtant, Alain Chevarin appuie sur la montée exponentielle de ces écoles « alternatives », ces dix dernières années.

Mais d’abord c’est quoi une école Hors Contrat ?

« C’est une école qui n’a aucun contrat avec l’Etat, qui n’est donc soumise à aucun programme (il faut seulement qu’on ait enseigné les connaissances du « socle commun »), il suffit d’avoir le bac pour y enseigner, et se déclarer en préfecture ou en mairie. A partir de deux élèves inscrits, l’école est légale » On a vu ainsi apparaître, dans un petit village auvergnat, une école de six élèves, montée par une maman qui s’est fâchée avec l’institutrice de ses enfants.

En France, depuis 1959 et la loi Debré, les écoles privées (majoritairement à l’époque des écoles catholiques) peuvent signer un contrat avec l’Etat. Celui-ci paie le personnel et verse une subvention de fonctionnement, en contrepartie, l’établissement doit respecter les programmes, et ne pas trier les élèves.

Lorsque l’on ouvre une école hors-contrat, on n’a aucune obligation envers les méthodes ou les contenus pédagogiques, et on ne reçoit aucune aide financière de la part de l’Etat.

Aujourd’hui, 30 % des écoles hors contrat se revendiquent catholiques, parfois même sans aucune autorisation de l’Eglise !

De la manif pour tous à Montessori en passant par les Colibris…

On recense autant d’écoles que de contenus pédagogiques ou de valeurs éthiques, mais nous pouvons analyser trois styles d’écoles et trois raisons différentes d’y adhérer.

  • La Fondation pour l’Ecole (1) est une association qui critique la politisation de l’école publique qu’elle considère «socialo-communiste ». Anne Coffinier, cheffe de file de cette structure, catholique pratiquante, et active lors de la « manif pour tous », revendique le droit à plus d’indépendance dans l’ouverture des écoles Hors Contrat. La fondation prône la disparition ou la transformation totale des écoles publiques pour laisser place à une école plus libérale, ouverte à la concurrence. De nombreuses écoles Montessori ou catholiques ont désormais le label « fondation pour l’école ».
  • D’autres choisissent de mettre leurs enfants dans des écoles Hors-Contrat, car ils estiment que l’école publique n’est pas adaptée à leurs « chers petits ». De plus, on regroupe les enfants par «spécialisation » Ecole de surdoué, école de dyspraxique, école d’hyperactif, école bilingue… Contrairement à l’école du commun défendu par la pédagogie Freinet par exemple (2) ils vont se réfugier dans des écoles «bienveillantes». Ainsi, on retrouve leurs enfants dans des écoles Montessori (3), où aucun mélange ne s’opère. Déjà financièrement, ces écoles ne s’adressent qu’à un public privilégié. Environ 5000 euros par an en moyenne pour une inscription en école Montessori.
  • Enfin, dans la troisième catégorie d’écoles, l’exemple le plus flagrant est celui des Colibris de Pierre Rabhi (5), et sa fille Sophie. Il s’agit pour eux de ne pas instruire l’enfant mais de le laisser se développer au contact de la nature, avec des références à Steiner (6) et à l’anthroposophie.« Tant que nous étions dans la docilité par rapport à l’instruction obligatoire, notre système a fonctionné cahin-caha. […] Nous avons pris conscience de la maltraitance de cette exigence ». ( Sophie Rabhi)

 

Montessori, la bienveillance, Dieu et le fascisme…

Cependant, la pédagogie qui surfe sur la vague des écoles alternatives reste celle de Maria Montessori. Pour beaucoup, cette pédagogie prône la bienveillance et l’épanouissement de l’enfant. Pourtant, Maria Montessori a d’abord été une sorte de conseillère pédagogique du pape. En 1905, il lui demande de développer une éducation pour préparer l’enfant à la parole de Dieu. Maria Montessori disait par exemple que l’enfant est une étincelle Divine, et que «nos enfants sont d’une grande aide pourla défense de notre foi », elle parle « de la main guidante de Dieu ». La pédagogie qu’elle développe est totalement tournée vers Dieu. Puis, en 1922, elle collabore pendant 12 ans avec Mussolini et donc le fascisme, avant de devoir le fuir car elle refusera le port de l’uniforme dans les écoles. Mais sur tout le reste, elle est en total accord avec le dictateur. Alain qui voit au retour de la pédagogie Montessori, un beau coup de communication s’explique : « Aujourd’hui, on nous ressort l’importance des cinq sens dans l’apprentissage comme l’un des piliers de l’éducation Montessori, mais ça fait longtemps que dans l’école publique on fait de la musique, du dessin. Les écoles Montessori font croire qu’elles utilisent des nouveaux concepts alors qu’ils  datent des années 20 .

« C’est comme Céline Alvarez(8), qui est une calamité ! » s’insurge Alain, « Elle a mélangé les neurosciences avec la pédagogie Montessori…alors qu’elle n’est ni l’un ni l’autre…Les neurosciences, si je schématise, c’est penser qu’en mettant des électrodes sur la tête d’un gosse on peut trouver la bonne méthode pour réparer ses «  lacunes » en maths… C’est ainsi uniformiser les connaissances, et les enfants. Céline Alvarez est pour la bienveillance mais elle se targue de dire « dans ma classe, les enfants savent lire à 4 ans !» Ca sert à quoi de savoir lire à 4 ans ? On ne peut pas laisser un enfant prendre son temps ? La seule chose qu’elle a pu prouver d’intéressant, c’est qu’avec des moyens, les enfants vont mieux, elle avait deux ATSEMS dans sa classe, et des experts chaque jour, et un nombre réduit d’enfants dans sa classe. Forcément, tu arrives à faire plus de choses dans ces conditions-là ! »

Désinformation, concurrence et épanouissement personnel

Alain a cherché à comprendre pourquoi les gens se tournent désormais vers les écoles alternatives. Il y voit trois raisons :

  • La démolition médiatique de l’école publique. «A chaque rentrée, on te dit que l’école est malade, que les classes débordent de gamins… »
  • La société de l’épanouissement personnel contre l’esprit collectif. Depuis plusieurs années, la mode est au bonheur individuel. Chacun ne pense qu’à soi. « Freinet raconte dans un de ses livres qu’au départ, il est subjugué par la pédagogie Montessori, jusqu’à ce qu’il en visite une. Il est abasourdi par le silence. Chaque enfant fait effectivement ce qu’il veut, mais tout seul. Un enfant joue aux lettres, l’autre dessine, et aucune interaction n’existe. Lui prône «  la ruche », la coopération, et surtout le vivre-ensemble, l’école du peuple, publique…Freinet impliquait même le quartier dans son école publique. Mais aujourd’hui la mode est d’individualiser totalement l’éducation. »
  • L’argent utilisé pour la communication des écoles Hors contrat. C’est devenu un vrai business. « L’école privée, ça ouvre à la concurrence, c’est la suite logique de notre société libérale. Les gens qui inscrivent leurs enfants dans les écoles privées sont totalement en accord avec la société capitaliste » constate Alain. 

 

Repenser l’école publique

Mais il ne faut pas s’y méprendre, l’école publique est toujours imparfaite. Depuis la disparition de la formation des enseignants, on manque de professeurs pédagogues. (Ceux qui critiquent le manque de formation et se tournent vers les écoles alternatives ne savent peut-être pas qu’en écoles Hors Contrat, il suffit d’avoir le bac pour enseigner !)

Pour Alain, il faut changer certaines choses et s’interroger sur la place des arts trop infime, sur la différence entre les disciplines fondamentales et les autres, sur l’écologie à l’école ? pourquoi ne ferait-on pas de droit au collège ? «De toutes façons, on perd l’aspect collectif, on a désormais des parcours individuels, avec le jeu des options, au lycée, il n’y a plus d’unité de classe, la classe entière se retrouve uniquement quelques heures par semaine… »

Ainsi quand Céline Alvarez, auteur de « les lois naturelles de l’enfant » dit « les enfants de ma classe savent lire dès 4 ans », Alain lui répond « mais savent-ils au moins rire et chanter ? »

Quand Maria Montessori dit « il faut que les enfants s’épanouissent », Alain rétorque « bien sûr, mais pas tout seul, dans et grâce au collectif… »

Quand Macron décrète des classes de CP à 12 élèves dans les ZEP, Alain s’inquiète «  c’est une excellente idée mais un peu facile, il a retiré de nombreuses écoles des zones prioritaires, et amenuisé les dotations des autres écoles pour quelques classes pilote… Et que ce gouvernement arrête de penser l’école comme une entreprise qui doit être rentable… »

Le livre d’Alain Chevarin sortira à la rentrée, «  je sais que je vais fâcher du monde, en gros tous ceux qui dont les comportements sont, consciemment ou non, anti-égalitaires, et pour une forme de sélection et d’égocentrisme…On peut se rendre compte malheureusement qu’ils sont de plus en plus nombreux. De ceux de l’extrême-droite ou droite radicale, on le sait et d’ailleurs eux-mêmes ne s’en cachent pas, mais désormais, même des gens de gauche ne défendent plus notre école publique, et l’abandonnent… C’est certainement cela le constat le plus triste de notre livre…»

 

Eloïse Lebourg

  1. https://www.la-croix.com/France/Les-ecoles-privees-Esperance-banlieues-essaiment-leur-succes-interroge-2017-01-26-1300820384
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pédagogie_Freinet
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pédagogie_Montessori
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthroposophie
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_Colibris
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pédagogie_Steiner-Waldorf
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Céline_Alvarez

 

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0 réflexion sur “les écoles alternatives, un danger pour l’école publique?”

  1. Vraiment ? Franchement je ne sais quoi dire. Si ce n’est ;

    Avez vous vraiment l’impression que l’école publique d’aujourd’hui répond aux besoins et nécessitées des enfants et futurs adultes de demain?

  2. Pas de généralités ! Ce monsieur n’a probablement jamais croisé un enfant dys tombé en phobie scolaire! Certains enfants tombent malade de l’école et leurs n’ont plus d’autres choix que de se tourner vers des écoles alternatives même si ce n’est pas leur conviction profonde.
    Alors, pas d’amalgame. Merci!

  3. C’est effarant de lire de C’est effarant de lire de telles inepties sur Maria Montessori qui est à l’opposé du fascisme. Il faut oser écrire de tels articles sans visiblement n’avoir rien étudié du sujet dont on parle. Révoltant !

  4. Pas d’accord Moi je ne suis pas d’accord avec vous en ce qui concerne Céline Alvarez, j’ai lu ses livres et appliqué ses méthodes dans certains aspect pour mon fils et je trouve que ça a bien marché, d’ailleurs mon fils n’est pas déprimé, il sait lire, rire et chanter, mais il est déprimé quand il va à l’école car la violence en maternelle est déjà très présente. Oui l’école est malade, si vous auriez lu son livre vous auriez su que cette dame a tout fait pour sauver l’école et a laisser des documents en libre accès pour quiconque puisse s’en servir et démocratiser sa méthode, mais force est de constater que cela n’est pas la priorité des politiques, de plus ca aurait été bien de donner votre conception de l’école car à part critiquer cet article n’est pas constructif.

  5. Un autre point de vue serait nécessaire Est ce que vous comptez faire un autre article sur la question qui permettrait de contre balancer celui-ci ?
    Je me permets de vous poser cette question car j’ai personnellement fait toute ma scolarité dans l’école publique et j’y ai également travaillé comme enseignante. Pourtant aujourd’hui je m’en détache largement, je m’intéresse énormément aux différentes pédagogies alternatives, je côtoye des familles qui font le choix de l’école hors contrat ou de la non scolarisation et je ne les retrouve dans aucune case que vous nous présentez à travers cet article. Vous exposez ici un seul point de vue que je trouve, personnellement, assez mal honnête. A plusieurs reprises la personne que vous interviewez (ou vous même) utilise des citations (“les enfants savent lire à 4 ans”) ou des éléments de la vie privée des auteurs (Maria Montessori et Dieu ou Montessori et Mussolini) pour soutenir vos propres thèses que je considère comme simpliste. La réalité est bien plus complexe et profonde. L’école publique est effectivement malade car elle ne se positionne pas au service du bien-être de l’enfant. A mon sens, elle a une image de l’enfant bien archaïque et cherche à façonner les enfants pour qu’ils soient de “sages” adultes.

  6. Je suis heureuse et rassuree Je suis heureuse et rassuree aussi de voir que je ne suis pas la seule a faire ce constat sur le Montessori a tout crin…

  7. café du commerce ? Bonjour,
    Votre interviewé enfile les poncifs comme les perles sans la moindre argumentation sur un mode purement incantatoire. Si c’est un choix éditorial de votre part pour “piquer”, c’est assez réussi.
    Les écoles Hors-contrat, dont il reconnaît la grande diversité des projets éducatifs et économiques, ne procèdent pas d’une stratégie occulte pour déshabiller l’éducation nationale. Elles répondent à un besoin que l’institution ne satisfait pas.
    Les familles qui y ont recours ne le font pas de gaité de cœur vu l’effort financier que cela représente.
    Il cite la somme de 5 000€/an, qui est une moyenne en trouvant cela excessif. Les chiffres du Ministère montrenet qu’un élève du primaire coûte environ 6000€, un collégien 8000€ et un lycéen 10000€ par an à la collectivité. Ceci est payé avec les impôts des français, y compris ceux dont les enfants ne trouvent pas leur compte dans ce modele “pédagogique” uniforme et monolithique.
    Il admire Freinet et ses héritiers, tout comme moi. Mais, pour paraphraser Staline : ” Freinet, combien de divisions ?” Depuis un siècle, combien d’enfants sont scolarisés dans des écoles appliquant cette pédagogie ? Quelques milliers par an ? Idem pour les établissements publics innovants, ou autogérés : 12 seulement ont ce statut qui est remis en question assez régulièrement par leur administration de tutelle ?
    La question ne serait-elle pas celle-ci : Qu’est-ce qui fait que de plus en plus de familles désavouent cette institution ?
    Pensez-vous que l’éducation nationale, de la base au sommet, considère qu’à la diversité des profils cognitifs doit correspondre une diversité des approches éducatives ?
    C’est cette face à cette absence de réponse que bricolent les familles et associations qui montent des écoles différentes. Et malheureusement, ce demande crée un marché que des marchands tentent de s’approprier également.
    Praticien de l’Education démocratique, qui fait également ses preuves depuis un siècle, je serai intéressé à vous donner un autre Point de vue sur cette problématique. En effet, tous les enfants méritent une Education gratuite adaptée aux besoins de chacun.e. Nous en avons assez d’attendre que cela nous soit octroyé, nous faisons, et nous devenons visibles.
    Je reste à votre disposition f.miquel@objectif100.org

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Publié le 22 août 2018
Écrit par Eloise LEBOURG

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