“Mineurs isolés” : Quand la Ligue des Droits de l’Homme se substitue à l’Aide sociale à l’enfance !

A l’heure où certaines associations exigent des pouvoirs publics « un accueil digne des réfugiés », les “mineurs isolés” s’avèrent désarmés face à une machine administrative dont le mécanisme est visiblement grippé. Pour pallier le dysfonctionnement du service spécialisé en la matière, les membres clermontois de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) se substituent au rôle initialement assuré par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). En ajoutant à leur action de l’huile de coude au quotidien, ces bénévoles agissent auprès des jeunes étrangers pour qu’ils puissent accéder aux mêmes droits que les autres enfants. Mercredi 17 avril, lors de leur permanence hebdomadaire au Centre associatif Jean Richepin, Mediacoop a fait leur rencontre.

 

A notre arrivée dans les locaux de la LDH, la chaleur est étouffante… Une sensation incommodante certainement liée au nombre important de personnes qui se trouvent dans cette petite salle. En poussant la porte d’entrée, nous sommes frappés par une telle affluence de monde. Patiemment,  une trentaine de mineurs étrangers discutent en groupe restreint avant d’être pris en charge par des bénévoles visiblement  indisponibles.

 

« J’ai eu des clients qui ne trouvaient pas normal le fait que des étrangers dorment et mangent gratuitement dans mon hôtel… C’était devenu insoutenable ! »

 

A quelques mètres de nous, un homme, la quarantaine, semble ouvert au dialogue. Nous nous dirigeons vers lui. Sans accroc, l’échange devient rapidement cordial. Pas vraiment surpris par notre présence ici, Lionel nous révèle qu’il est propriétaire d’un hôtel-restaurant à Clermont-Ferrand. Sensibilisé à la cause des réfugiés, c’est depuis août 2018 que ce professionnel héberge une dizaine de « gamins » dans son établissement. Aujourd’hui, ils ne sont plus que onze à vivre dans l’hôtel mais, durant quelques mois, il a accueilli jusqu’à dix-huit mineurs étrangers.  Assez vite, il nous dresse le tableau d’une situation complexe dont sont souvent victimes les jeunes qu’il accueille :

« Depuis que  j’héberge ces gamins, je les emmène auprès de la LDH pour qu’ils puissent être pris en charge car l’ASE est débordée en termes d’effectif et ne peut pas s’occuper de leur cas. Alors, c’est pour ça que leur statut de “mineur isolé étranger” met énormément de temps pour être reconnu par un juge ».

D’ailleurs, il n’est pas rare que les hébergeurs soient amenés à prendre des initiatives afin que ces jeunes puissent bénéficier d’un suivi régulier. A titre d’exemple, Lionel se réfère à son expérience personnelle : « Pour certains des gosses que j’accueille  ce n’est pas l’ASE qui s’est occupée des démarches… C’est moi ! Il m’est déjà arrivé de les emmener à l’hôpital de Thiers pour que l’assistante sociale leur fasse des examens médicaux… Mais comme elle le dit, ce n’est pas son boulot de faire ça ». Surtout, cet hôtelier a été frappé par les propos de certains clients à l’égard des mineurs logés chez lui :

« J’ai eu des clients qui ne trouvaient pas normal le fait que des étrangers dorment et mangent gratuitement dans mon hôtel… C’était devenu insoutenable ! » 

Finalement, Lionel a jugé nécessaire de stopper le service de restauration de son établissement afin de ne plus entendre ce genre de réflexions allant à l’encontre de ses convictions. « On sent qu’ils ont envie de s’en sortir » finit-il par conclure.

 

« Les juges n’écoutent plus la paroles des jeunes. Maintenant, ils ne leur demandent plus que des papiers, des papiers, des papiers ! »

 

Au terme de cette conversation, l’une des bénévoles de la LDH se lève et s’approche de nous. C’est ainsi que nous faisons la rencontre de Martine, trésorière de l’association. « C’est tout le temps comme ça » nous lance-t-elle. A ces mots, nous comprenons l’ampleur du travail qui l’attend encore. Profitant d’un court moment d’accalmie, Martine accepte volontiers de nous faire un petit topo sur le cheminement administratif de ces jeunes qui n’est pas un long fleuve tranquille : 

« Actuellement, il y a 90 gamins qui dorment dehors à Clermont. Il y a aussi ceux que l’ASE met à l’abri… C’est-à-dire que lorsque le mineur arrive en France, il est mis en accueil temporaire. En fait, ils croupissent dans un hôtel, sans éduc’, sans argent, sans moyen de transport, etc. Ensuite, ils doivent attendre qu’un éducateur viennent les interviewer sur leur récit de vie afin que leur minorité puisse être reconnue par le juge ». 

Ce n’est qu’après l’évaluation de leur minorité que les aides pourront se faire mais, parfois, il arrive que le statut de “mineur isolé” ne leur soit pas juridiquement accordé.  Reconnus comme majeurs, beaucoup d’entre eux s’adressent chaque mercredi à la LDH pour que les bénévoles de l’association puissent leur venir en aide. Dissimulant un sentiment d’injustice, Martine insiste : « On les accompagne car il faut qu’ils aient des papiers pour faire appel à un avocat et contester leur majoration ».

Une fois la mise en accueil temporaire terminée, « la LDH peut leur venir en aide plus efficacement » se félicite-t-elle. Par exemple, des pass-bus peuvent être mis à leur disposition grâce à un deal passé avec la T2c. Dans le cadre du tarif solidaire, ils payeront un abonnement de 3,90 euros par mois. Pourtant, d’après elle, cette victoire n’est qu’une goutte d’eau dans la mer.

Martine nous rappelle que le gros du boulot, c’est d’aller à Paris avec eux pour récupérer leur carte consulaire ou leur passeport. Aujourd’hui, elle déplore l’exigence des juges qui « n’écoutent plus la paroles des jeunes. Maintenant, ils ne leur demandent plus que des papiers, des papiers, des papiers ! ». Dévouée à cent pour cent pour le combat qu’elle mène auprès de ces jeunes étrangers, Martine ne peut s’empêcher de penser à celui qui vient de quitter à l’instant la pièce : 

« Pour lui, par exemple, il lui est arrivé ce qu’il y a de pire pour un gosse. Il a attendu pendant huit mois à l’ASE. Une fois qu’il en est sorti, il est passé devant le juge qui a réclamé une vérification de ses papiers à la “Police Aux Frontières” en Italie. Le temps que ça se fasse, ça a pris plusieurs semaines. Et maintenant, le juge demande une double légalisation, c’est-à-dire que ses papiers doivent être authentifiés par l’autorité de son pays d’origine. Ça va prendre un temps fou ! ».

 

« le Département ne met pas en oeuvre les moyens nécessaires pour qu’il y ait plus de professionnels au sein de l’ASE »

 

Appelée à assumer son rôle de trésorière, Martine nous quitte précipitamment après avoir témoigné de la situation délicate qui concerne aujourd’hui un grand nombre de mineurs étrangers dans notre pays. Lorsque ces derniers ne sont pas à l’ASE, tout semble se refermer autour d’eux. C’est ce que nous a confirmé Eric, autre membre de la LDH. Particulièrement actif, il gère notamment le “Squat du 5 étoiles” abritant une cinquantaine de mineurs isolés sur lesquels pèse une épée de Damoclès car ils sont actuellement menacés d’expulsion.

Pour empêcher cela, la LDH est en négociation avec la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS)… Mais jusqu’à présent, aucune suite n’a été donnée de leur part. Pourtant, ce Squat est « un abri pour ces jeunes super motivés » signale fièrement, Eric. « Certains, qui ont la chance d’être scolarisés, sont considérés comme des moteurs dans leur classe avec des moyennes générales de 15 ou 16 ». Approfondissant les réflexions de Martine, Eric pointe du doigt les dysfonctionnements de l’ASE :

« Pour certains jeunes, ça fait au moins cinq mois qu’ils attendent la confirmation de leur minorité. Ça peut prendre des mois. Pendant ce temps-là, ils restent à l’hôtel sans savoir quoi faire. A ce moment-là, on peut dire qu’ils sont à l’ASE mais en même temps ils n’y sont pas vraiment ; on peut difficilement les scolariser. Alors, ça arrive parfois que certains en aient marre d’attendre et ils refusent de donner leurs papiers pour une énième vérification. Ce qui se passe généralement dans ce cas-là, c’est qu’ils sont menacés d’être exclus du dispositif mais ce n’est pas la solution au problème de faire ça ».

Le problème principal soulevé à demi-mot par Eric est le « sous-effectif des travailleurs sociaux ». D’après lui,  « le Département ne met pas en oeuvre les moyens nécessaires pour qu’il y ait plus de professionnels au sein de l’ASE, ce qui permettrait de désengorger la machine ». Quoiqu’il en soit, les bénévoles de la LDH (Martine, Eric, Michel, Sylvie et les autres) ont décidé de ne rien lâcher afin de répondre de la meilleure façon possible aux besoins urgents de ces jeunes mineurs isolés.

 

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