Mobilisation au centre de l’enfance : « Bienveillance, autonomie, éducation… Ça n’existe plus, ici »

Sureffectifs, contrats précaires, journées de quinze heures sans pause, locaux inadaptés… Épuisés, les salariés du Centre départemental de l’enfance et de la famille, à Chamalières, se mobilisent contre une situation qui continue de se dégrader au prix du bien-être des enfants accueillis.

Laissera-t-on encore longtemps le Centre départemental de l’enfance et de la famille (CDEF) s’engorger ? Confrontée à un sureffectif chronique, la structure déborde, et le manque de personnel empêche les éducateurs d’assurer leurs missions. Les problèmes que dénonçaient déjà les salariés en octobre dernier n’ont fait qu’empirer. « On nous demande de faire des économies alors qu’on est tout le temps en sureffectifs, le personnel sert de variable d’ajustement » dénoncent Pierre Bourrier et Charlie Paysac, représentants syndicaux Sud-santé-sociaux. « Il y a déjà eu 7.200 journées de travail en plus depuis le début de l’année, avec le même nombre de personnel. » Des difficultés qui n’épargnent aucun service. À la pouponnière, où on accueille les enfants de 0 à 3 ans, le groupe supprimé en décembre 2018 malgré l’opposition des salariés vient d’être rétabli temporairement. « On a dû accueillir jusqu’à 35 enfants alors qu’on n’avait que 23 places ! » dénonce Mélodie Marchelie, qui travaille dans ce service. « Même avec 5 groupes, on est en sureffectifs. On n’arrête pas d’alerter les politiques, et rien n’est fait ! On entasse 5 enfants par chambre, sans pouvoir leur proposer de sorties ou de jeux, on est obligés de séparer les fratries, et la prise en charge individuelle est inexistante. » Avec les arrêts maladie provoqués par l’épuisement des professionnels et la précarité des contrats, le turnover de l’équipe laisse ces bébés sans repères affectifs. « Avec ça, le confinement, et le fait qu’ils ne sont jamais seuls, on a vu certains enfants développer un syndrome d’hospitalisme ou se réfugier dans le sommeil » raconte sa collègue Delphine Dhome. Des bébés qui peuvent par la suite avoir des difficultés d’adaptation à la vie en famille d’accueil. « Certains n’ont jamais vu de chien, de balade en voiture, de supermarché… Quand ils sont en effectif normal on peut faire plein de choses mais là, c’est impossible. » Quant aux locaux, trop petits, ils devraient être bientôt remplacés par une pouponnière toute neuve… Elle aussi prévue pour n’accueillir que 24 bébés. « Lors de la fermeture du cinquième groupe, le conseil départemental nous disait qu’ils recruteraient plus de familles d’accueil pour désengorger la pouponnière. Ils ont lancé une grande campagne de communication, mais ils arrivent à peine à remplacer celles qui partent à la retraite… »

« On a pris l’habitude de dire qu’il y a une bonne étoile au-dessus de nos services : il n’est pas encore arrivé de drame… »

Eugène Morel, éducateur spécialisé

Les problèmes sont les mêmes au centre parental, qui accueille également des enfants de 0 à 3 ans avec leurs parents. « Actuellement, il y a 23 enfants et 18 parents », décrit Eugène Morel, éducateur spécialisé. « Le week-end, il n’y a donc qu’un seul éducateur pour 39 personnes. » Pour lui, il faudrait au moins doubler le nombre d’éducateurs à temps plein, et embaucher du personnel de santé supplémentaire. « On est sensé accompagner ces familles qui sont dans des situations difficiles : à la rue, qui subissent des violences conjugales, qui ont des déficiences ou des maladies… Mais on peut à peine gérer les urgences. Si trois enfants tombent malades, il faut choisir lequel des trois est le plus malade et s’occuper de celui-là. » Pour le personnel, cela signifie que la moindre pause est repoussée aux calendes grecques, pour des journées qui peuvent durer de 7 heures du matin à 23 h 30. Ce qui ne suffit pas pour autant à livrer en temps et en heure les rapports demandés par le juge des enfants. « L’équipe tient, mais pour combien de temps ? » Avec cet engorgement, certains enfants placés par l’ASE sont carrément maintenus au domicile familiale, dans l’attente qu’une place se libère. « On a pris l’habitude de dire qu’il y a une bonne étoile au-dessus de nos services : il n’est pas encore arrivé de drame… »

Même discours au service 7-14 ans, où les éducatrices se disent complètement démunies face à la situation. « On ne peut pas répondre aux besoins des enfants, on fait du gardiennage et on assure les besoins vitaux, c’est tout ce qu’on peut faire. On nous demande de monter des projets : on s’y investit, on y passe du temps et de l’énergie, mais tout reste complètement factice. » Débordées, elles racontent être contraintes de refuser des appels avec la famille à des enfants qui dorment « sur des lits d’appoint à roulettes, à deux dans la même chambre ». « Les grands mots comme bienveillance, autonomie, éducation… Ça n’existe plus, ici. On les retire de foyers violents et on leur fait subir de la maltraitance. »

Pas de nouvelles non plus de la pérennisation du service accueil de jour, sans cesse repoussée, et la généralisation du recours aux contractuels sans perspective de titularisation se poursuit. Pour protester contre la situation, le personnel du CDEF a accueilli Véronique Martin Saint Léon, nouvelle directrice générale de la solidarité et de l’action sociale du Puy-de-Dôme venue visiter le centre en compagnie d’Alexandre Pourchon ce jeudi 5 septembre, avec des banderoles. Habillés en noir, les salarié ont formé un couloir jusqu’à la porte du centre en tournant le dos aux officiels, pour signifier leur mécontentement. « Aujourd’hui, nous envoyons le message à la nouvelle directrice qu’il y a un problème au CDEF », expliquent les délégués syndicaux. Elle devait rencontrer, quelques heures plus tard, la direction et les cadres de l’établissement au cours d’une réunion. « J’espère qu’elle aura la responsabilité de ne pas se cacher derrière des faux-semblants et de prendre la mesure du dispositif dont elle aura la charge », confie Pierrick Noblet, convié à la réunion, qui raconte avoir envoyé un diagnostique d’une cinquantaine de pages au conseil départemental en avril, resté lettre morte. « Jusqu’ici, la seule politique qu’on connaît dans le Puy-de-Dôme est une politique de la procrastination. » D’autres actions et journées de grèves devraient avoir lieu dans les prochaines semaines.

À la publication de cet article, nous n’avons pas connaissance du résultat de la réunion de l’après-midi.

1 réflexion sur “Mobilisation au centre de l’enfance : « Bienveillance, autonomie, éducation… Ça n’existe plus, ici »”

  1. Un média de plus mais un média nécessaire. Un peu plus de contextualisation dans les articles (dates, lieux …) si on veut approcher un lectorat (dont je suis) moins confidentiel que les seuls protagonistes.
    Solidairement
    Jean-Luc (MNCP, ATTAC …)

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