Nadir Dendoune venu présenter son film au Rio: ” Que tous les opprimés se mettent à parler”

Publié le 26 septembre 2018

 

Nadir Dendoune était hier, au cinéma le Rio, pour présenter son documentaire Des figues en avril, un vibrant hommage à sa mère, aux mères, et à tous ceux et celles auxquel(le)s on ne donne jamais la parole.

 

 Un huis-clos. Dans son appartement de banlieue, Messaouda fait des beignets, regarde les jeux télévisés, accueille sa famille, s’installe sur le balcon, et regarde son fils dans les yeux. Ou plutôt dans la petite caméra à cassette qu’il tient pour la faire parler. Afin qu’elle raconte. Qu’elle raconte l’Algérie. Une enfance, pieds nus dans la neige. Qu’elle raconte aussi la France. Ses 9 enfants. Ses courses au prix le moins cher. Ses valeurs de partage et d’amour. La vieille dame prie parfois pour le badaud qui s’est inscrit au jeu télévisé, pour qu’il gagne un peu d’argent. Parfois elle est triste quand il perd. Messaouda vit seule depuis que son mari, Monsieur Dendoune, a été placé en EHPAD. Mais pas un jour, elle ne loupe le rendez-vous avec celui qu’elle a suivi en France, à l’âge de 25 ans. Il ne se rappelle de rien. Il ne se rend même pas compte qu’il n’est plus chez lui. Parfois, il ne se rappelle même plus de sa femme, Messaouda. Mais elle continue de lui raconter.

Car, Messaouda, elle, se souvient. Elle se souvient surtout de la honte de ne pas savoir lire. De cette maison laissée sur une montagne algérienne. De cet exil dont on ne se remet jamais. Nadir en est un témoin :” ma mère est comme une funambule. Lorsqu’elle retourne là-bas, elle n’est plus chez elle, et ici, elle reste l’immigrée.” Voilà pourtant presque 65 ans qu’elle fait le marché deux fois par semaine dans sa petite banlieue parisienne. Nadir a voulu donner la parole à sa mère parce qu’elle représente tous ceux qui se taisent. “ Et ma mère, elle cumule: femme, vieille, immigrée et banlieusarde. Aucune chance que quelqu’un lui donne la parole”. D’ailleurs au début de la tournée du film sorti en septembre 2017, Messaouda se plantait devant le public et saluait de la main, désormais, elle parle, elle raconte, elle répond aux questions, comme si ce film lui montrait qu’elle aussi, qu’elle surtout, a droit à la parole. 

Hier, la salle du Rio comptait des enfants, des personnes âgées, des intellectuels (comme le dirait Nadir), des gens des quartiers nord. Beaucoup ont posé des questions. Un petit garçon sur la raison du titre, une jeune ado sur le regard que porte Messaouda sur la France. Beaucoup de mamans pleurent, se reconnaissent dans les silences, dans l’acceptation d’un destin pas tout à fait à elles. On parle de la bande-son et des mots parfois si forts sur l’exode. On rit beaucoup sur la mauvaise foi parfois de la vieille femme qui assure que sa cuisine ne fait pas grossir, les mains pleines d’huile. On a envie de l’embrasser, de l’embarquer auprès de nous pour qu’elle nous raconte encore plus. Nadir prend les compliments en plein visage. Il est habitué désormais aux questions. Nadir n’a pas peur du public. Au contraire, il aime les gens. Celui qui est journaliste, écrivain, le reconnaît volontiers ” je me suis mis à faire des bouquins pour venger mes parents illétrés. J’ai pris la parole pour eux… ” Nadir a aussi été reconnu pour son engagement auprès de Salah Hamouri, jeune franco-palestinien, encore actuellement emprisonné à Israël.  Il lui a dédié un documentaire  L’affaire Salah Hamouri. Nadir a inspiré aussi un film sur son ascension de l’Everest, lui le petit tocard banlieusard qui n’avait jamais vu de montagne…Mais désormais, Messaouda n’est plus la mère de Nadir. Nadir devient le fils de Messaouda. D’ailleurs, il le raconte sans détour, sa mère est devenue une petite star, qu’on ramène du marché en voiture. Même que parfois elle en profite. Alors qu’une voisine se vante que son fils a eu le bac, elle répond du tac au tac que le sien a fait un film sur elle. 

Mais, plus qu’une femme, qu’une mère, ce film raconte surtout l’exil, et la difficulté d’intégration, ce difficile travail d’équilibriste entre deux pays. Messaouda se décrit comme une paysanne. Celle qu’elle a été, il y a bien longtemps, mais qu’elle restera à jamais. Messaouda est née au mois on l’on cueille les fèves. Surtout, lors de son voyage en Australie (poussé par Nadir qui a vécu 8 ans là-bas), elle ne s’étonne que d’une chose : que les figues poussent en avril, dans son pays à elle, c’est bien plus tard…

Sans détour, sans maquillage, sans tricher, Nadir nous donne à voir, le combat d’une femme contre la solitude, contre les regrets, contre les regards…Une femme qui n’avouera jamais dormir avec un nounours et qui ne laissera personne faire la cuisine à sa place, qui trouve le film sympathique mais qui est vraiemnt dérangée par le fait que l’on y voit sa cuisine mal rangée. Une femme qui a géré, qui a assumé,qui s’est dévoué aux autres. ” Les véritables héroïnes de nos histoires ce sont nos mères, qui se lèvent avant tout le monde et se couchent après tout le monde, qui pensent à tout, qui s’oublient pour ne penser qu’aux autres.” 

 Quant à Nadir qui se défend d’être un intello et qui n’a jamais rien capté à Bourdieu, il revendique que plutôt que des sociologues qui parlent pour d’autres, le véritable trésor est de donner la parole à ceux qui vivent les choses. “ Les sociologues étudient, interprètent, alors qu’il est si simple de juste écouter…” Et voir…

Voir ce film, voir Messaouda … et se réconcilier avec le reste du monde…

 

Eloïse Lebourg 

 

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Publié le 26 septembre 2018
Écrit par Eloise LEBOURG

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