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Pierre Saint-Amans, président de la Cimade: ” J’incite tout le monde à garder sa capacité à se révolter”.

Nous avons décidé d’interviewer Pierre Saint-Amans, président du groupe local de La Cimade. Son discours à contre-courant de celui entendu trop fréquemment dans les médias de masse, allié à son optimisme nous permet de mieux comprendre la réalité des migrants, sur notre territoire. Entretien. 

 

On a l’impression que ce que l’on appelle ” la crise des migrants” ouvre  la voie au FN, tu en penses quoi?

Je vais te dire, on dit partout que les migrants sont mal acceptés en France, que les gens sont de plus en plus racistes. mais ici, dans notre association, on voit le contraire. On bat des records au niveau des adhésions, des bénévoles. Je crois qu’il faut en parler de cette solidarité. Je ne suis pas en train de dire que le Front National n’est pas présent, je dis juste qu’il faut surtout se rendre compte que les gens sont de plus en plus solidaires, de plus en plus fraternels. On va même créer un groupe local en Allier.Et puis, il y a autre chose, là encore, qu’on entend dans les médias, ” la crise des migrants”. Mais non, il ne faut plus dire ça, il faut parler des crises de politiques migratoires. Ce sont elles le problème, en aucun cas les humains qui fuient la guerre, la violence, la détresse…Ce sont les politiques migratoires notamment européennes qui sont en crise!

Mais, il faut être lucide, nous sommes confrontés à un mouvement migratoire, notamment depuis la guerre syrienne, et on a vu des pays monter des murs. En france, aussi,depuis longtemps, on fait tout pour décourager les gens, avec une lourdeur administrative, notamment. 

 

Comment gère-t-on la migration en France?

En fait, La Cimade a été créée en 1939, pour aider les alsaciens et lorrains qui fuyaient le nazisme. Il s’agissait de mouvement migratoire interne. Puis, après-guerre, nous avons eu besoin de main-d’oeuvre pour reconstruire la France. Depuis les années 70, on a vu le durcissement s’installer, mais tout s’est accéléré avec des propos xénophobes de certains élus. Le premier est évidemment Sakozy avec son histoire de Karcher, ou encore Valls qui stigmatisait les Roms. C’est Sarkozy qui a libéré la parole. Avant, les gens ne se permettaient pas de se dire racistes. Maintenant, ils en sont fiers. Tu te souviens quand Sarko a dit ” que l’homme africain n’était pas rentré dans l’histoire?” 

En parallèle à ce discours pourri, dans le domaine administratif, c’est pas mieux. La loi donne de moins en moins de droits. La dernière loi qui date du hollandisme a permis deux régressions. D’abord, tu le sais, il existe des titres de séjours que la préfecture peut délivrer pour des raisons de santé. Avant, le médecin de l’Agence Régionale de la Santé décidait. Le préfet pouvait, ceci dit, ne pas suivre les conseils du médecin. Mais maintenant, c’est pire, c’est le médecin de l’Office Francais de l’Intégration/ Immigration qui appartient directement au ministère de l’intérieur qui décide.  Tu imagines? Et cette dernière loi donne des pouvoirs immenses au préfet qui peut contrôler la vie de la personne en se renseignant auprès de EDF par exemple pour enquêter. 

Au niveau européen, comment ça se passe? 

Il faut l’avouer, l’Allemagne a eu un discours très courageux, et est de loin le pays le plus accueillant d’Europe. Merkel a mis des moyens sans se poser la question de l’opinion publique. Mais, il y avait évidemment des intérêts économiques derrière: la main d’oeuvre pas chère. Il faut savoir qu’en Allemagne, les migrants ou réfugiés ont des contrats différents et sont payés beaucoup moins que les allemands.

Et ce que l’on ne dit pas, c’est qu’en Allemagne, on a bien accueilli les syriens, mais dans le même temps on a expulsé les albanais. On a trié les bons et les mauvais migrants. Pour nous, c’est inconcevable. 

Mais c’est partout pareil, on assiste à une guerre de migrants, même en France, les syriens, et tant mieux, ont souvent l’asile, alors que les albanais ou kosovars ne l’ont jamais, alors qu’ils perdent la vie s’ils rentrent chez eux! 

Et vous à La Cimade, qu’est-ce que vous gérez? 

Nous, nous gérons tous les migrants déboutés, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas obtenu l’asile ou ceux qui veulent un titre de séjour (pour des raisons médicales, familiales ou pour leurs études) . Pour les déboutés, on peut les aider à faire appel de la décision. Mais surtout, on ne décide jamais à la place des gens. C’est leur vie, toutes les décisions leur appartiennent. On peut tenter de leur faire avoir un titre de séjour pour des raisons diverses ( santé, regroupement familial, études…)

Au local, nous avons remarqué que nous recevons majoritairement 6 pays , le Kosovo et l’Albanie avec des personnes qui fuient la mafia, et les représailles, le Congo et la Guinée avec souvent des jeunes mineurs isolés qui ont subi des persécutions. Et puis, nous avons pas mal de gens qui arrivent d’Algérie et du Maroc pour des raisons économiques, personnelles ou familiales. et moi j’estime qu’il n’existe pas de hierarchie entre tous ces gens. Quand tu quittes ton pays, c’est forcément  parce que tu y es obligé, ce n’est jamais de gaieté de coeur. 

Et quel est l’avenir des migrations dans le monde selon toi? 

La Convention de Genève qui date du début des années 50 n’avait pas prévu les migrations climatiques. Et pourtant, voilà la réalité. Les derniers jours en sont la preuve. Les gens vont devoir fuir la sécheresse, les terres immergées. 

Mais, il faut être très clair, il n’existe à ce jour que 3% de migrants dans le monde, et sur ces 3%, un tiers des migrants vont du Sud vers le Nord. Et très peu arrivent en Europe. On estime que 740 millions de personnes se déplacent, parmi elles, 240 millions quittent leur pays pour aller dans un pays frontalier, une grande partie migrent d’une région à une autre à l’intérieur d’un même pays. Peu partent loin. Et, même si c’est très compliqué à chiffrer, on peut dire approximativement que 310 mille sont arrivés en France, 90 000 demandeurs d’asile ( avec 70% de refus) , et 220 mille titres de séjours pour les études ou des raisons familiales ont été délivrés, soit une goutte d’eau…On reçoit de plus en plus de personnes, pas dû au fait que plus de gens arrivent mais parce que les méandres administratifs sont de plus en plus tortueux, les gens s’y perdent. On est là pour les aider.

Et je te parle des migrants. Juridiquement, c’est ce mot qu’il faut utiliser, le réfugié est celui qui a obtenu l’asile. 

Sur Clermont-Ferrand, j’ai quand même l’impression que nous avons un beau tissu de solidarités, non? 

On sent que depuis quelques années, Clermont-Ferrand est une terre particulière en terme d’alternatives, d’innovations, de solidarité. Ici, nous travaillons tous ensemble, la Ligue des Droits de l’Homme, RESF, La Cimade. Nous voyons arriver de plus en plus de familles. Mais nous nous heurtons réellement à l’incohérence administrative. Par exemple, tu arrives ici, tu vas à la préfecture, chercher ton récipissé en attendant la décision. Et bien parfois ce récipissé ne te donne pas l’autorisaiton de travailler, et parfois pour un même cas, tu auras le droit de chercher un boulot. Donc certains sont obligés de travailler au noir. 

A Clermont-Ferrand, nous avons créé l’Alternativ’ Hotel ( dispositif créé par le secours catholique et le secours populaire, avec la création de l’association Atelier Logement Solidaire: un hébergement en appartement, pour 21 familles sur le département, encadré par deux travailleurs sociaux. Et ça coûte moins cher que les nuits d’hôtel!) . Car leur logique est totalement dingue, d’un point de vue économique: on paie les chambres d’hôtel, pendant des mois, plutôt que de stabiliser les gens.  Car tout ça n’est pas économique mais politique: il faut décourager les gens, les faire déménager tout le temps, ne pas les habituer à un endroit, à un confort, à une école, à des voisins.Les gens qui attendent parfois depuis dix ans coûtent évidemment beaucoup à la société.

Il faut être pourtant clair, 99% des gens n’attendent qu’une chose: travailler et être autonomes. Mais parfois, la technique de l’Etat marche, certains se découragent et repartent. D’ailleurs, la France n’est pas un pays d’accueil, les migrants choisissent rarement notre pays. 

Macron peut-il changer les choses? 

La Cimade au plan national était assez partagé. très vite, l’associaiton a critiqué ses premières annonces! Aucune rupture avec la logique de la suspicion, l’enfermement ou encore le tri de migrants! Mais moi, personnellement, je n’ai aucun espoir. D’un côté, il a parlé de la France comme d’une terre d’accueil pendant la campagne, de l’autre, par l’intermédiaire de Collomb, il parle “ de nombre plus importants d’expulsions plus systématiques“. Hollande a été moins pire que Sarko, sans être bon. Macron, j’ai l’impression qu’il va être entre les deux. C’est peu dire…

Peux-tu les aider, les hommes politiques en leur soumettant tes idées?

Il faut changer 5 choses, absolument. 

1. Il faut ouvrir des voies sécurisées d’immigration. Trop de gens sont axphyxiés dans les camions, trop de naufrages de bateau, et arrêter de sous-traiter à des passeurs verreux. Regarde les accords entre l’UE et la Turquie sont scandaleux: le but était de limiter le nombre de migrants sur le territoire européen en échange de promesses sur la négociation de l’entrée de la Turquie en Europe. Et bien, aujourd’hui, plusieurs ONG, témoignages attestent que pour limiter les passages à la frontière, les gardes turcs  tirent sur les migrants. En 2016, 5000 migrants sont morts sur les routes, de ceux que l’on a pu recenser, le chiffre réel est bien plus élevé…

2. Ensuite, il faut élargir les critères pour les demandes d’asile. On étudie actuellement en fonction du pays d’origine. Mais, certains qui ne viennent pas de pays en guerre sont très menacés. En France, on arrive à plus de 70% de refus de demandes d’asile. En Allemagne ou en Suède, c’est plus de 50 % de demandes acceptées! Même la Grande-Bretagne est plus ouverte que la France!

3. Autre chose, on parlait tout à l’heure des titres de séjours. Si je schématise, en gros, certains migrants demandent le statut de réfugiés et d’autres un titre de séjour, souvent d’une durée d’un an, et accordé pour des raisons médicales, familiales, etc…Et bien, il faut que ces titres de séjour donnent systématiquement le droit de travailler, le droit de s’installer et le droit de circuler. Sinon, ces gens ne pourront jamais s’intégrer. Les réfugiés ont droit à certaines aides, mais en attendant les récipissés pour les titres de séjour par exemple, certains n’ont pas le droit de travailler…

D’ailleurs c’est peut-être l’occasion ici de démentir certaines rumeurs. Un demandeur d’asile a droit à une allocation de 300 euros par mois, mais il n’est pas logé ( même s’il devrait être logé dans les CADA mais les places sont saturées!) , ni nourri. Il a le droit à l’Aide Médicale d’Etat ( AME) qui couvre certains frais médicaux, mais n’a pas la CMU, bien plus complète,  qui est réservée exclusivement aux français. 

Les titres de séjours pour les étudiants, les raisons médicales, le travail ou la famille, eux, ne donnent droit à rien, si ce n’est l’AME

4. Il faut fermer les centres de rétention. Ce sont des prisons pour ceux qui n’ont commis aucun crime! 

5. Et enfin, il faut revoir la notion de solidarité. La solidarité devrait être encouragée, elle ne devrait pas être un délit. Nous faisons preuve de solidarité pour pallier le manque des pouvoirs publics. Or, les gens qui sauvent des gens sont des criminels dans les discours européens. Certains critiquent SOS Méditerranée qui repêche les naufragés. Moi, j’ai confiance, on battra le FN, à long terme. Mais les inégalités de richesse favorisent la stratégie du bouc émissaire. Le bouc émissaire est toujours le plus faible: le migrant. Il faut donc être vigilant, c’est évident, voire inquiet. Rappelle-toi les présidentielles, seul le FN a parlé des politiques migratoires. Alors, ici, au niveau local, des élus se sont positionnés pour l’accueil des migrants, comme Gérard Dubois, maire de Pessat-Villeneuve. Et, ce que l’on remarque c’est que le FN ne fait pas de gros scores là où sont les migrants. 

Du coup, cette montée-là, de la peur de l’autre, j’en tiens pour responsables les médias. Je me souviens une de nos interventions dans un lycée de Haute-Loire, les élèves avaient des propos très fermés. 98% d’entre eux étaient nés en Haute-Loire, et quand on leur demandait pourquoi il ne fallait pas de migrants en France, ils répondaient: ” On a vu ça à la télé.” Dans le discours dominant on te parle d’un tel d’origine algérienne. Mais, on ne parlera jamais d’un tel d’origine auvergnate! Moi je crois au fait que TF1 décline et que des médias alternatifs comme le vôtre puisse avoir du poids, votre rôle est primordial. 

Tu as un souvenir à nous raconter, un exemple du parcours d’un migrant qui t’a marqué? 

Oui, je me souviendrai toute ma vie d’un jeune étudiant très brillant, en médecine. Il vivait en République Démocratique du Congo. Vie banale. Mais, dans son pays, les conditions humaines et matérielles étaient catastrophiques. Il dénonce ça à travers un syndicat de son université. Il est vite devenu un porte-parole. Il a d’abord eu des menaces verbales, puis un membre de sa famille a été tué pour lui mettre la pression. Un jour, il a été enfermé dans un coffre de voiture, battu, torturé. Il a donc dû fuir. En arrivant ici, les radios étaient formelles, certains de ses os sont déplacés. Malgré tout, sa demande d’asile a été refusée. Il finira par obtenir un titre de séjour étudiant. Ce titre de séjour s’arrête s’il redouble, ou s’il veut changer de cursus. ce qui n’est pas le cas. Mais pour te dire l’injustice. 

Bon, tout ça n’est pas très réjouissant…

Bien sûr, on peut imaginer qu’on vivra encore des instants de crispations, encore plus fortes dans un premier temps. Mais, dans un deuxième temps, il faudra faire preuve de réalisme et de bon sens. La migration a toujours existé, c’est un fait de notre planète. Et là, on voit les politiques s’épuiser et dépenser des milliards à vouloir résoudre un problème qui n’en est pas un. Après, certains surfent sur cette crise. Frontex par exemple, l’agence Européenne des Frontières a un budget qui explose chaque année, avec leur caméra et leurs satellites. Pour eux, les migrants sont un business…

Tiens, un autre exemple, une expulsion tout compris ( centre de rétention, avion) coûte 20 mille euros par personne. On a autre chose à faire avec ces 20 mille euros en formation, hébergement, intégration, non? 

Mais, c’est toujours comme ça, il faut attendre d’être au pied du mur pour réagir. Mais en attendant, combien de souffrances sur notre planète, pour rien? 

Ca me fait plaisr de parler avec toi de la migration, tu es bien le seul de mes interlocuteurs à ne pas faire le parallèle entre migrants et terroristes..

Evidemment, les discours xénophobes surfent là-dessus, mais les terroristes qui ont commis des attentats en France étaient français pour la plupart, et pas d’origine syrienne ou albanaise! Et une des premières raisons qui poussent les gens à se réfugier en Europe c’est qu’ils fuient, eux-mêmes, le terrorisme. Le plus grand nombre de victimes d’attentats c’est en Syrie ou en Irak. 

Mais, si on pouvait caricaturer, c’est évident qu’on pourrait dessiner une poignée de mains entre Daesh et le FN. L’un n’existe pas sans l’autre.

Denrier point, on ne parle jamais des attentats islamophobes. En Norvège, aux Etats-Unis, on voit des attentats d ‘extrême-droite! 

J’ai beaucoup de respect et de compassion pour les musulmans qui vivent en France. Ce ne doit vraiment pas être simple de surfer entre tous ces amalgames. 

Alors quels sont tes conseils? 

J’incite tout le monde à garder la capacité à se révolter. A Clermont-Ferrand, des gens dorment dans des tentes. Il faut pousser la porte des associations. La nôtre ou d’autres. Il faut continuer le décryptage des médias, organiser des ateliers pour lutter contre les préjugés en milieu scolaire. IL faut lutter dans les associations, ou en dehors, mener le combat de la solidarité tous les jours, pour enfin le gagner! 

Il  faut rester vigilant, lutter et s’aimer…

 

Propos recueillis par Eloïse Lebourg

 

La Cimade organise tous les troisièmes jeudis du mois sur la place de jaude, le cercle du silence, à 18H30. Vous puovez les rejoindre. 

L’association organise tous les 2eme mercredis du mois, au café des Augustes, des ateliers de luttes des préjugés. 

Du 18 novembre au 14 décembre, retrouvez le festival Migrant’Scène, avec de la musique, du cinéma, et du théâtre. De nombreux spectacles. 

Retrouvez la cimade 63 sur leur page facebook: https://www.facebook.com/La-Cimade-63-108622492488745/

 

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