Que ne disent pas les chiffres de manifestation ?

À chaque nouvelle journée de mobilisation, le nombre de participants est utilisé comme la clé pour comprendre si le mouvement se renforce ou s’affaiblit. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, nous vous proposons quelques éléments pour ne pas surinterpréter les chiffres.

C’est la première information donnée à propos d’une manifestation : le nombre de participants fait, systématiquement, la une des journaux. Bien plus que les revendications ou la composition du cortège. Cependant, si le chiffre est toujours une donnée intéressante, il suscite bien souvent des interprétations hâtives.

Pour ne pas s’y tromper, commençons par les bases : quel est l’objectif d’une manifestation ? C’est là, souvent, qu’est opéré le premier raccourci malheureux : on dit que les gens « manifestent pour protester », autrement dit qu’ils s’attendent à ce que la manifestation elle-même fasse plier le gouvernement. Il s’agit alors d’une démonstration de force. Mais la manifestation peut avoir d’autres objectifs. Dans un mouvement social comme l’actuelle mobilisation contre la réforme des retraites, une grande partie des manifestations a pour but de « rendre la grève visible ». Il ne s’agit donc plus de gagner par la manifestation, mais de gagner par la grève ; la manifestation elle-même ne devant servir qu’à élargir cette grève et à lui donner plus de force. Dans cette même perspective, la manifestation peut être à destination des grévistes eux-mêmes : elle sert alors à rehausser le moral qui peut s’effriter sur un piquet de grève coupé de l’extérieur. Des objectifs différents veulent donc dire des critères de réussite différents ; ainsi, le nombre de manifestants n’a pas toujours la même importance. Parfois même, la manifestation elle-même n’a pas besoin d’être « réussie » ou non, si le reste de la mobilisation suit son cours.

Comprendre les erreurs d’interprétation et les stratégies de mobilisation

On l’a compris, un nombre en lien avec une manifestation ne se laisse pas interpréter seul. Le premier réflexe est donc de le comparer avec celui de la manifestation précédente pour savoir si le mouvement faiblit ou si, au contraire, il se renforce. C’est ainsi qu’on trouve, dans plusieurs médias, l’idée que la mobilisation contre la réforme des retraites serait en train de retomber dès le mardi 10 décembre, le nombre de manifestants étant sensiblement inférieur au niveau atteint le jeudi 5. En rentrant un peu dans le détail, on s’aperçoit cependant qu’il ne s’agit plus du même type de manifestation : le 5 décembre marquait la première journée de mobilisation ; annoncée depuis plusieurs mois, elle réunissait largement les opposants au projet de réforme. Pour la seconde manifestation, le mardi suivant, le cortège était composé des militants ayant reconduit la grève depuis le 5 décembre. La comparaison du nombre de manifestants entre les deux manifestations ne montre donc pas l’évolution du nombre de personnes mobilisées, mais le taux de manifestants partis en grève reconductible dès le premier jour du mouvement.

Si ces subtilités sont souvent oubliées lors de la couverture médiatique des manifestations, le gouvernement, lui, ne s’y trompe pas. Et les syndicats, souvent à l’initiative des appels à la mobilisation, doivent en tenir compte s’ils veulent construire un mouvement victorieux. Comprendre ces différences permet donc également de comprendre les débats qui agitent les intersyndicales et les assemblées générales. Prenons un exemple local : lors de l’assemblée qui a accompagné l’écoute collective du discours d’Edouard Philippe, mercredi 11 décembre à Clermont-Ferrand, deux propositions ont été formulées : une action le jeudi matin à La Pardieu, et une manifestation le samedi en centre ville. Les deux correspondent à des stratégies différentes :

– Une action le jeudi matin à La pardieu ne peut rassembler que des grévistes. Elle permet de faire quelque-chose de différent de la simple manifestation, de se rendre sur plusieurs piquets de grève, d’augmenter l’intensité du mouvement notamment en coupant l’électricité au Médef, et d’être efficace malgré un nombre restreint. Elle comporte cependant le risque de se couper d’une partie de la population, peu habituée à ce type d’action, et qui n’y participera que très exceptionnellement.

– Une manifestation le samedi permet à celles et ceux qui ne font pas grève de se mobiliser. L’objectif est d’augmenter le nombre en manifestation, d’intégrer plus de monde et de rendre visible l’opposition y compris parmi les non-grévistes. Là aussi, il y a un risque : en cas d’échec, la démonstration de faiblesse est flagrante. Il y a aussi le danger d’une mobilisation massive le samedi qui ne soit pas suivie d’une grève en semaine.

Les deux types d’action ne sont pas incompatibles. Elles nécessitent cependant de l’énergie et du temps pour être préparées, ce qui explique que les syndicats clermontois n’aient pas choisi de mener les deux de front cette semaine. De cette préparation, il faut aussi tenir compte au moment d’analyser les chiffres : un cortège de 5,000 personnes pour une manifestation appelée l’avant-veille n’a pas le même sens que le même nombre pour une action prévue un mois à l’avance.

Mais alors, y a-t-il une manière simple de définir si une manifestation est réussie ou non ? Encore une fois, selon les paramètres qu’on jugera importants et les présupposés de l’analyste, on pourra faire dire tout et son contraire aux chiffres. Les différents médias adapteront parfois leur conclusion à leur ligne éditoriale. Charge au lecteur d’exercer son esprit critique pour se forger sa propre opinion.

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