Règles, humour et politique : Klaire fait grrr, et elle y va fort

La Baie des singes a fait salle comble, samedi 4 mai, pour la dernière représentation de Chattologie. Interprêté par Klaire fait grrr sur un texte de Louise Mey et une mise en scène de Karim Tougui, le spectacle sur les règles a conquis le public – et la rédaction. Retour et entretien.

« Eh ben, elle emmène du monde ! » La file s’allonge à l’extérieur de la Baie des singes. Des femmes et des hommes de tous âges rentrent chacun leur tour, échappant à la pluie qui commence à tomber. L’emblématique salle cournonaise se remplit peu à peu – se bonde, même. À l’intérieur, le public s’installe ; la plupart des spectateurs s’assoient directement, de peur de ne pas trouver de siège plus tard. Les autres s’accoudent au comptoir, commandent un birlou, dansent sur la musique d’attente et rient entre eux avant que le spectacle ne commence, tandis que le personnel rajoute des chaises supplémentaires. On voit pas mal de couples, de tous les âges. Il y a autant des trentenaires que des retraités. Un ou deux groupes d’adolescentes, et quelques militantes féministes complètent le tableau. Après quelques minutes (et un verre), tout le monde trouve sa place. Les lumières s’éteignent, le silence se fait. Un écran s’allume avec un message de la comédienne : « je fais un petit pissou et j’arrive ! »

Le ton est donné : Chattologie est un spectacle décomplexé, aucun mot n’est mâché, aucun tabou n’est laissé intact. Sur les planches, Klaire fait grrr semble “inarrétable”. À un rythme endiablé mais maîtrisé, elle soulève les rires en parlant des règles – un exploit en soi. La comédienne alterne les personnages avec une aisance stupéfiante : l’adolescente, la bourgeoise et la scientifique s’échangent la scène sans temps mort. Le format est inhabituel mais incroyablement efficace : pas vraiment du stand-up, pas non plus de la conférence gesticulée, mais une réalité balancée avec force et humour au milieu des contradictions de la société. Et c’est un strike : dégommés au passage, l’éducation nationale, les croyances populaires, les politiques de santé publique, Pline l’Ancien et Laurent Wauquiez en prennent pour leur grade.

Après une heure à haute intensité, Chattologie s’achève sous les ovations enthousiastes d’un public mouché. Les spectateurs se lèvent en direction du comptoir ; ils ont ri à s’en dessécher la gorge. Même pas essoufflée, Klaire fait grrr se prête au jeu de l’entretien.

Le spectacle a fait salle comble, tu t’attendais à un tel succès ?

C’est trop cool ! Au début, on s’attendait vraiment à jouer deux fois, et on a continué parce que ça a marché. C’est la démonstration qu’il y a une envie d’un divertissement qui aborde ce sujet. Je suis curieuse de savoir d’où viennent tous ces gens. À Paris, le public est plus homogène, déjà acquis à la cause, plus resserré sur des femmes. Surtout au début, ensuite ça s’est ouvert, sans doute par le bouche à oreille, par les nanas qui tirent les mecs de leur connaissance. C’est tout l’intérêt d’avoir un spectacle d’humour, qui peut plaire à tout le monde en tant que tel. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ! En tous cas plus ça va, plus on a des hommes. Je pense que le mot est passé que c’est accessible pour eux aussi, et qu’ils peuvent même passer un bon moment !

Pourquoi cette volonté de rendre le spectacle accessible à tous ?

Il y a un double objectif. Les personnes déjà très informées, ça leur fait du bien d’en entendre parler de manière décomplexée. Et pour ceux qui n’y connaissent pas grand-chose, c’est apprendre des choses. Et parfois, c’est les deux en même temps, et c’est encore mieux ! C’est les deux retours qu’on a : soit « j’ai appris plein de choses », soit « merci d’en parler comme ça, ça fait du bien de l’entendre ».

C’est encore difficile à aborder comme thème ?

Ça a été compliqué de communiquer autour de ce spectacle. Je remplis des grandes salles à Paris, mais personne ne veut que je passe à la télé ou à la radio… Depuis que j’ai commencé le spectacle il y a presque deux ans, la société a énormément changé : il y a eu MeToo, beaucoup de prises de paroles féministes, de libération de la parole, de débat… Ça va de mieux en mieux, mais ça reste compliqué de passer dans un grand média pour parler des règles de manière à la fois très sérieuse et avec humour. Et beaucoup de programmateurs nous ont dit « c’est super, mais c’est pas pour chez moi ». Visiblement en France, il y a très peu de gens qui sont concernés par les règles ! C’est pour ça aussi que c’est aussi chouette de jouer dans cette salle, où on a eu un super accueil, avec un très bon public… Programmer notre spectacle, c’est aussi un choix politique. Les salles municipales ne nous programment pas pour 2020, parce que c’est l’année des élections municipales, et que les règles c’est encore un sujet clivant. Et parler des règles, c’est parler de politiques de santé publiques qui impactent fortement la vie des gens.

Le format du spectacle est assez original, tu le définirais comment ?

C’est un peu compliqué, ce n’est pas vraiment du stand-up où les gens vont venir et être assurés de se marrer pendant une heure, et ce n’est pas non plus une conférence pendant laquelle je vais balancer plein d’informations techniques. Je ne suis pas une experte du sujet, mon rôle est d’être un « tampon » entre le public et le propos, que j’essaie d’apporter de la manière la plus marquante et drôle que je peux. Je ne connais pas assez la conférence gesticulée, il faut vraiment que j’en voie, mais j’ai l’impression qu’on s’en éloigne avec notre mise en scène, qui est pensée pour être jouée dans un théâtre. Je n’apporte pas un savoir comme pourrait le faire une sage-femme ou une prof de bio, et je ne m’appuie pas non plus sur des anecdotes personnelles.

D’ailleurs, comment tu définis ton travail, et que fais-tu en dehors de Chattologie ?

Je touche un peu à tout, j’ai eu mille casquettes dans les médias, mais je me vis plutôt comme comédienne et interprète du texte. En ce moment, je fais beaucoup de podcasts pour Arte Radio, je réalise un documentaire qui s’appelle Plaisir d’offrir qui parle du don d’ovocytes, et je fais des chroniques illustrées dans le magazine Néon. Avant ça j’ai fait beaucoup de choses, à la base mon boulot c’est d’écrire des trucs : des bouquins, des chroniques audiovisuelles, des fictions radio… J’ai bouffé un peu à tous les râteliers. Pour résumer : la plupart du temps j’écris des trucs, parfois je les incarne, il y a quasiment tout le temps une dimension politique, sociétale, et une forme humoristique. Le rapport entre politique et intime revient souvent : la première chose que j’ai écrite était un petit bouquin d’humour qui moquait l’injonction à s’épiler. Et puis j’ai ouvert ma gueule sur le droit à l’avortement, il y a eu ce spectacle, le don d’ovocytes qui fait appel à plein de problématiques politiques… Je ne fais pas que ça, mais ça reste une ligne éditoriale de fond, c’est difficile pour moi de faire un truc qui n’a pas un propos politique. Ah, et je fais des super lasagnes végétariennes !

Et sinon, tu fais beaucoup de blagues sur Laurent Wauquiez, ça fait quoi de jouer dans sa région ?

C’est pas complètement anodin ! Quand j’ai commencé à jouer ce spectacle, la salle dans laquelle on jouait a bien voulu mettre en place un tarif réduit sans justificatif, et on l’a appelé le « tarif Laurent Wauquiez ». Parce qu’il est le symbole de la stigmatisation de ce qu’il appelle « l’assistanat », et j’emmerde profondément cette vision du monde.

Une dernière pour la route : Chattologie, c’est un spectacle féministe ?

J’espère bien !

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