Résidence dans le Tarn pour Mediacoop

Mediatarn nous a sollicités afin de réaliser une résidence dans le Tarn, avec Clément Debeir de l’agence Sapiens Sapiens de Toulouse afin de travailler sur le thème ” c’était mieux avant ? ” en lien avec des établissements scolaires. Retour sur une riche semaine.

C’est un peu loin. Dourgne. Au pied de la Montagne Noire. Un collège planté au milieu du village. les élèves y sont tout pertinents par leur naturel et leur lien au patrimoine qui les entoure. Ici, c’est avec l’accent que l’on raconte les légendes de Saint-Stapin, les balades alentour et les commerces qui ferment. Ici, les élèves ne font pas la chasse aux grandes marques, on vit simplement, plongeant dans les piscines naturelles l’été et s’attristant du manque de neige l’hiver. Les élèves nous aident alors à définir notre angle. Nous sommes, Clément et moi, destinés à réaliser un film sur la région avec cette question en tête : ” c’était mieux avant ? ” Pas toujours, nous répondent les enfants…Pas avant le divorce des parents, pas avant le déménagement, pas avant mon pied cassé. Avant, on n’avait pas peur de perdre la planète. Le débat se lance ; ils sont bien gentils les anciens, mais ils ont bousillé la planète et maintenant ils critiquent nos façons de vivre, sauf qu’il faut qu’on répare tout ce qu’ils ont détruit et que c’est une sacrée responsabilité quand on a 13 ans…

L’enseignante, Claire, acquiesce. Les jeunes discutent : la vie, l’argent dépensé pour notre Dame plutôt que pour la forêt amazonienne ou en Australie. Des pierres contre des Koalas. Et puis, les gens qui dorment dehors, et les médias qui nous mentent. Si, si, promis, ils ont fait croire que Dupont de Ligonnès était arrêté. Ils n’ont pas vérifié l’info, madame. Nous, on sait que sur nos téléphones, on croise des fausses infos, on sait, on ne vérifie pas toujours, mais on se méfie tout le temps, et c’est d’ailleurs fatigant.

” c’était mieux avant, les présidents étaient plus sérieux..;”

un élève de 4 eme du collège de Dourgne

Avant, les présidents avaient l’air plus sérieux, avant ma mère vivait encore. Avant, les dessins animés étaient meilleurs, avant, on pouvait faire des bonhommes de neige, aujourd’hui, la neige ne tient pas.

Mais maintenant, on est plus libres du haut de nos 13 ans, maintenant, on a mieux compris le sens du temps qui passe, de l’existence, des rêves à dorloter, et des cauchemars contre lesquels lutter. On a trop de devoirs maintenant, petits, on n’avait pas peur des mauvaises notes, on n’en avait pas. Mais c’est mieux maintenant, on peut avoir du rab au self. Et bientôt on s’embrassera quand on s’aimera…

” Sommes nous plus tolérants aujourd’hui ? Je ne sais pas…Nous le sommes seulement avec ceux qui nous ressemblent…”

Soeur Marie Samuel

Dourgne et ses enfants qui rient, qui jouent, qui courent et qui se plaignent de la fermeture du parc municipal. aucun lieu dans lequel se retrouver, au sein du village. On s’arrête, on visite, quelques commerces, des travaux, et là, au bout de la grande route, l’abbaye…Une quarantaine de sœurs y vivent. Sœur Nicole d’abord, nous y accueille. Pas du genre à avoir des regrets, ni à être nostalgique. Mais quand même, en 1969, quand elle a débarqué, elles étaient 120. Les gens ne sont plus trop disponibles, accaparés par les horaires de travail qui s’étirent et la société de consommation qui leur font détourner le regard d’une éventuelle vie spirituelle. 7 prières par jour. La première à 5 heures. le reste du temps, il faut travailler. Gérer le magasin, faire de la céramique ou de la reliure. D’ailleurs Sœur Nicole n’a plus le temps, mais elle veut nous revoir demain, avec d’autres. Et nous leur poserons toutes les questions que l’on osera.

C’est donc le lendemain, que l’on retoque aux grandes et majestueuses portes de l’abbaye. Il fait silence. Le lieu apaise même les plus athées d’entre nous. Sœur Marie Samuel, infirmière de métier, Sœur Marie Céline, prof d’anglais et sœur Nicole nous donnent rendez-vous dans le parloir numéro 3. Elles parlent de leurs doutes. la foi n’est en aucun cas acquis et se travaille chaque jour. L’ancienne prof d’anglais explique combien elle regrette ses CD de léonard Cohen ou de Simon and Garfunkel. Sœur Marie Samuel parle de ses aventures amoureuses de ses 18 à 23 ans avant de partir en Afrique et de décider de passer sa vie ici. Elle raconte aussi comment son neveu lui a annoncé son homosexualité et ce qu’elle lui a répondu : “ La vie n’est pas le jugement mais le chemin du bonheur. Il est différent pour chacun d’entre nous. Choisis le tien, et sois en fier...” Les sœurs parlent d’un temps révolu. “ Les médecins nous soignaient gratuitement. Nous avions une ferme et pouvions vivre en auto-gestion. ” Ce n’est plus le cas, depuis que le capitalisme s’est fait les dents jusque dans la religion qu’il faut rentabiliser. Mais Sœur Nicole continue de prêcher la tolérance et l’adaptation que l’on doit exiger de soi. S’adapter à un monde qui s’endort le nez sur le téléphone ( dont elles ont accès uniquement lors de sorties) . “ Nous reconnaissons les valeurs dans les autres religions, avant, nous vivions tellement mieux tous ensemble, chacun avec nos croyances.” Les sœurs racontent même avoir enlevé les croix d’un logement pour y accueillir une famille syrienne. Alors c’était mieux avant ? Les sœurs s’interrogent, pas du genre à se laisser manger par les clichés tout faits, mais elles reconnaissent que c’est plus compliqué pour donner un sens à sa vie aujourd’hui : précarité, chômage, écologie. Elles reviennent sur ce manque de spiritualité, pas forcément religieux d’ailleurs. Elles dénoncent assez fortement le prosélytisme passé du catholicisme, tout comme le fanatisme qui touche nombre de religions, notamment la leur. “ Dans la rue, ce sont souvent les jeunes beurs qui nous saluent avec tolérance. ” Parce que dans la rue, les sœurs portent leur tenue voilée. “ Il y a quand même quelque chose de pratique à ça : on ne se demande plus comment on va s’habiller chaque matin “ s’amuse Soeur Marie-Céline qui poursuit : “ C’est juste pas très pratique pour conduire…

Soeur Marie-Samuel en est convaincue comme les jeunes collègiens de Dourgne : Les médias sont aussi responsables. ” Ils montrent que la destruction, or, des choses se construisent, or, l’humanité veut dans sa globalité un accomplissement. On ne peut pas espérer tout seul, les médias nous font croire que l’on est seuls à lutter, c’est faux. Concernant l’écologie, on est tous concernés, tous lié. On est arrivé à ce moment qui révèle l’Homme face à son destin. Certes l’Homme est décevant, mais il fait aussi de chaque seconde des instants précieux…

Pierre Fabre, employeur et propriétaire de journaux

Il faut alors sortir de l’abbaye, et prendre du recul. A Dourgne, les gens vivent mais peu y travaillent. Chacun prend sa voiture pour partir à Castres, ou dans les villages alentours. Certains bossent dans la carrière. Mais, la polémique enfle quant à son incidence sur la pollution environnementale et sonore. Les spéléologues ont réussi à bloquer son agrandissement dans la montagne noire. Mais des familles entières en tirent leur salaire. Par ici, les gens ne sont pas très privilégiés. Peu de travail, peu de transports. Heureusement, il reste Pierre Fabre parmi les premières entreprises des 5803 du Tarn. Mais Pierre Fabre a pris trop de place pour certains. La structure détient désormais 15 % du capital de Midi Libre, 6 % de la dépêche du midi et du Journal d’Ici, les 3 journaux locaux. Pas de quoi rassurer sur l’indépendance de l’information reçue dur le territoire. L’entreprise a même mis des billes dans le journal d’extrême-droite ” Valeurs Actuelles “, même s’il ne faut pas y voir là un lien avec le grand pourcentage de vote pour le Rassemblement nationale à chaque élection. 30 % pour les présidentielles. Et comme d’habitude, pas un étranger dans les rues. “ On a toujours peur quand on ne connaît pas” disait Enzo, le collégien qui veut vivre toute sa vie dans le village, parce qu’il a une mobylette sans plaque, et qu’en ville, il se ferait arrêter. Heureusement Pierre Fabre aide le club du Castres Olympique, et le sport, sur le territoire, ça donne du baume au cœur. Rugby, tennis, danse, randonnée. On a eu la chance même de croiser Melody Julien sur un stade, recordwoman du semi-marathon et championne de France espoir du 10 mille mètres sur piste. C’est d’ailleurs sur piste, qu’on s’est fait doubler par la jeune femme fluette. Max, son entraîneur, nous a proposé un entrainement. Et nous saluant “ Mais il n’y a bien que les auvergnats qui font du trail pour venir courir en short à cette température…”

Pas faux, ce qui nous a quand même valu une bonne toux et l’apprentissage du vent d’Autan. Celui qui vient de la mer et réchauffe les corps mais qui laisse les arbres penchés. De quoi décorner les bœufs, et elles sont nombreuses les vaches sur le territoire. Le Tarn c’est plus de 6000 exploitations agricoles, notamment de grandes cultures et d’élevage laitier. Un peu de viticulture avec surtout le vin de Gaillac. Des paysans qui peinent de plus en plus comme partout en France.

Ne reste alors que le lien entre les gens. Sauf que là aussi, le bât blesse. Une maison de santé devait s’installer à Dourgne, finalement, elle est implantée dans un autre village. Un médecin bientôt à la retraite sillonne encore les routes. Mais jusqu’à quand ?

C’est la prof d’occitan, à l’accent chantant et au sourire communicatif , qui raconte aux élèves les légendes de la montagne noire. “ Je leur enseigne d’où ils viennent. ” Et les gamins adorent ça. Même ceux qui arrivent d’une autre région…Pour les autres, ça leur permet de parler avec leurs grands-parents, de réaliser des recettes d’antan. “ La langue est un outil pour ouvrir sur notre culture. ici, nous sommes un territoire rural, nous avons un lien fort avec les membres de nos familles, notamment nos anciens…” Ceux-là même qui disent que c’était mieux avant ? “ Je crois qu’il faut avancer, prendre le chemin qui nous est donné, s’adapter au monde d’aujourd’hui, mais ne pas oublier, et savoir qui l’on est, d’où l’on vient et connaître son territoire et sa culture, avancer avec tout ça… ”

Photo de couverture extraite du site https://www.tourisme-tarn.com/patrimoine-culturel/village-de-dourgne

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