Robert Marchadier, héros effacé de la mémoire ouvrière

Syndicaliste Michelin, haut responsable communiste et résistant, Robert Marchadier a été l’un des plus grands héros de la classe ouvrière du XXe siècle. Brutalement effacé des mémoires collectives à la fin des années 50, le militant n’a pour autant pas été complètement oublié : l’historien Eric Panthou, avec l’Institut de l’histoire sociale CGT 63, revient sur son rôle clé dans les événements les plus marquants de son époque.

La salle Georges Conchon est comble, ce mercredi 6 novembre à Clermont-Ferrand ; sur les strapontins, les dizaines d’auditeurs sont pour la plupart des militants du mouvement ouvrier auvergnat, des syndicalistes historiques ou des nouvelles figures de la lutte des classes. Ils sont venus écouter l’histoire d’un homme qui marqua son temps et le nôtre, et dont pourtant la mémoire a été effacée, confisquée. « Il y avait une sorte d’omerta, même son nom était devenu tabou, plus personne ne voulait le prononcer », témoigne une ancienne responsable syndicale présente à la conférence. Et pourtant, l’importance de cette figure frappe en une phrase, prononcée par l’historien Eric Panthou : « Robert Marchadier fit trembler Michelin par la force d’organisation qu’il représentait. » En 1936, la multinationale qui fut la plus puissante de France, spectaculaire par sa force de répression, complice de groupuscules fascistes armés, céda pour la première fois devant ses ouvriers ; alors, Marchadier était à leur tête.

De parents ouvriers, destiné à travailler toute sa vie durant pour la multinationale auvergnate, Robert Marchadier voit très jeune les licenciements et la répression syndicale dans l’entreprise où travaillait déjà son père. Mais grâce à son métier d’électricien, il bénéficie d’une liberté précieuse : celle de se déplacer entre les ateliers. Une position qui lui permet de nouer de nombreux contacts. Il adhère à la CGT-U en 1932 et au Parti communiste l’année suivante, et devient l’un des piliers du syndicat clandestin des usines Michelin. Le 24 février 1936, il débraye les ateliers métallurgie suite au licenciement d’un syndicaliste ; la direction de l’entreprise cède après une semaine de grève. Le lendemain-même, Michelin revient sur sa parole et purge les grévistes, dont Robert Marchadier, placé sur liste noire. Mais il est trop tard : partout, on apprend que même Michelin, qui dispose de l’arsenal répressif le plus virulent du pays, ne peut étouffer la colère de la classe ouvrière. Le 6 juin, deux ateliers repartent en grève ; rappelé par ses anciens camarades « bibs », Marchadier entre dans l’usine, tient tête à la « garde civique » de l’entreprise et appelle à la généralisation de la grève. Tous les bâtiments demeureront occupés pendant deux semaines ; tous sauf le siège, protégé par 500 cadres – qu’on retrouvera en partie, quelques années plus tard, dans des organisations paramilitaires d’extrême-droite. Après cette victoire éclatante, le rapport de force est définitivement renversé : la section syndicale de Michelin passe de 24 adhérents en 1934 à plus de 7.000 après la grande grève, soit environ 90 % du personnel. Désormais, les cadres ne font plus régner la terreur : lorsque les ouvriers apprennent qu’un contremaître adhère à l’organisation fasciste « Croix-de-feu », l’atelier se met en grève jusqu’à son licenciement. Robert Marchadier devient secrétaire permanent du syndicat, qui forme une véritable contre-société.

Une position qui lui vaudra un statut d’ennemi public de la bourgeoisie, maintes fois condamné. En 1938, après une grève nationale fortement réprimée, il est écope de 18 mois de prison. Il en sort en 1940 ; chargé de reconstruire un parti communiste clandestin dans la France de Vichy, il est condamné à mort l’année suivante. L’annonce provoque une telle mobilisation dans les rues de Clermont-Ferrand que sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité ; il organise son évasion avec 29 de ses camarades en 1943, est repris quelque mois plus tard et déporté à Dachau. Il en sort vivant et, à la libération, revient en héro en terre auvergnate.

Mais bientôt, le rapport de force se dégrade. En 1948, la CGT explose de nouveau et la section de Michelin est affaiblie. En 1950, l’échec d’une grève de 63 jours achève de remettre au pas les ouvriers Michelin. La même année, Robert Marchadier est exclu des organes directeurs du Parti communiste et, 5 ans plus tard, de ceux de l’union départementale CGT. On lui reproche officiellement de manquer à la « morale prolétarienne » par des relations extra-conjugales. Pour l’historien Eric Panthou, les raisons de la disgrâce sont plus politiques. Il était notamment accusé de privilégier l’activité syndicale à celle du parti, et de favoriser ses camarades de Michelin. Il aurait également adopté une stratégie jusqu’au-boutiste, appelant à une action de plus en plus spectaculaire et radicale, éloignée des politiques de rassemblement populaire. En outre, Robert Marchadier était sans doute devenu trop autonome et trop populaire. Après cette éviction, il n’eut plus d’activité politique notable, jusqu’à sa mort en 1977, à Cournon.

La vie de Robert Marchadier est racontée dans une brochure éditée par l’Institut de l’histoire sociale CGT 63. La captation vidéo de la conférence devrait bientôt être mise en ligne sur Youtube.

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