« Toutes et tous unis pour que le travail ne tue plus ! »

La lutte des enseignants et des directeurs d’écoles continue. Mercredi 6 novembre, les syndicats (SNES-SNUEP-SNUipp-FSU, CGT, SUD, SNALC, FO) et professionnels de l’Éducation nationale faisaient front devant le rectorat de Clermont-Ferrand. Une action qui était reproduite à l’échelle nationale, une première en France.

Les actes tragiques parmi les professionnels de l’enseignement ces derniers mois ont bouleversé le métier, mettant en lumière les dysfonctionnements que traverse l’Éducation nationale. Sur l’une des banderoles accrochées aux grilles du Rectorat de Clermont-Ferrand, nous pouvions lire « Toutes et tous unis pour que le travail ne tue plus ! » Alors qu’une délégation intersyndicale était reçue par le recteur Karim Benmiloud, toutes les personnes présentes devant les grilles de l’établissement partageaient les mêmes inquiétudes face à l’évolution du soi-disant plus beau métier du monde.

En questionnant les manifestants, les causes du malaise généralisé étaient nombreuses. « La parole de l’enseignant n’est plus considérée, systématiquement remise en question par l’administration. » annonçait un jeune professeur, membre de la CGT. « Cela entraîne une perte compréhensible de l’estime de soi. C’est encore plus difficile quand on se retrouve devant des classes de 35 élèves et qu’on nous demande de faire de la pédagogie différenciée. Malgré toute l’envie d’accompagner nos élèves, nous n’avons pas les moyens techniques de le faire ! D’un côté, les élèves en payent directement les frais, et de notre côté, nous ne sommes jamais au repos. »

« Souvent, on nous envie nos 18 heures par semaine. Mais personne ne prend en compte la part de travail hors classe. » Selon Chantal, professeure de Français et membre de la SNALC, ce travail invisible est considérable et l’avis était partagé par de nombreux manifestants : préparer les cours, les réadapter chaque année, les corrections, organiser les activités parallèles…   « La correction des copies représente pour ma part à elle seule 10 à 15 heures supplémentaires par semaine. Et nous sommes censés le réaliser en une heure lors d’une surveillance. »

De plus, le manque ou le dysfonctionnement de matériel, principalement informatique, entraîne des situations absurdes et stressantes : la guerre pour trouver un local, arriver en classe sans support de cours ou des professeurs qui se retrouvent à faire des heures supplémentaires bénévolement pour réparer des ordinateurs. Chez Sud Education, « de plus en plus de personnes nous appellent pour demander de l’aide car ils ne savent plus gérer la situation », déclarait Fabienne Chambon.

« Foutez-nous la paix ! » résumait un des panneaux déposés devant le rectorat. Selon Didier Pages, ce management par le haut de l’Éducation nationale ne marche pas et infantilise les travailleurs. « Qu’ils nous laissent faire notre boulot et admettent que nous savons le faire. Dans le cas inverse, qu’on nous donne alors une réelle formation continue. Chaque nouvelle décision gouvernementale brise nos acquis et notre indépendance. Ce mardi, un nouveau texte a été présenté à la commission technique ministérielle, réinstaurant les mutations du personnel imposées par l’administration. Cela revient à mettre fin à la possibilité des professeurs de faire des demandes de postes et la gestion paritaire acquise en 1946 ! »

« On a l’impression que tout est caché ! Que notre souffrance n’est pas considérée. Et pour remédier à ça, on nous propose 87 médecins pour près d’un million de travailleurs en France. Il y en a 3 à Clermont-Ferrand. »

Nicole Duthon, membre de la SNALC

Le manque d’informations concernant les souffrances au travail était l’un des points principaux de la lettre intersyndicale adressée au Directeur Académique des Services de l’Education Nationale le 3 octobre 2018. Pour cela, leurs vœux ont été exaucés. Hier, pour la première fois, le Ministère de l’Éducation nationale dévoilait finalement les chiffres de suicides parmi le personnel de l’enseignement public. Sur l’année scolaire 2018-2019, il s’élève à 58 sur 992.600 agents. Le texte publié par le gouvernement laisse néanmoins entendre un taux de suicide relativement “positif ” : 5,85 sur 100.000 personnes, alors que la moyenne de l’ensemble de la population s’élève à 16,7. (1) Néanmoins, ce dernier chiffre ne prend pas en compte le fait qu’une grande part des suicides touche les plus de 75 ans, les chômeurs et les inactifs. Selon le rapport de Santé publique France en février 2019 sur les tentatives de suicide, l’enseignement fait partie des secteurs d’activité les plus touchés, avec l’hébergement, la restauration et le domaine des arts et spectacles. (2)

« Malgré les raisons tragiques de notre présence ici, cela fait du bien de voir que les choses bougent ! Ce n’était plus vivable de retrouver tous les jours ses collègues au bord des larmes » déclarait Fabienne (nom d’emprunt), professeure depuis 30 ans dans différents établissements. Après que des élèves l’aient agressé en lui lançant des projectiles, dont un compas au visage, elle a été déçue du manque de soutien de la part des responsables de son établissement. « Personnellement, je ne me laisse plus faire et je ne suis pas la seule ! Il faut que la mobilisation continue ! ». Et la prochaine mobilisation intersyndicale ne saurait tarder. Un appel commun et national a été lancé pour ce vendredi 20 novembre.

  1. https://www.education.gouv.fr/cid146515/reunion-du-comite-d-hygiene-de-securite-et-des-conditions-de-travail-chsct-sur-le-bilan-et-les-mesures-de-prevention-des-actes-de-suicide-parmi-les-personnels-de-l-education-nationale.html
  2. https://www.santepubliquefrance.fr/les-actualites/2019/suicide-et-tentative-de-suicides-donnees-nationales-et-regionales

Photographie d’archive : manifestation en hommage à Laurent Gatier le 12 octobre 2019

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