Lanceurs d’alerte, la vie d’après

Je me souviens parfaitement de ce coup de fil dans la soirée. Une petite voix, un peu désespérée mais combative. Nous étions en début 2014. Une femme me donnait l’alerte… J’ai pris ma voiture quelques semaines plus tard, et je l’ai rencontrée. Elle, et ses camarades de lutte. Toutes, autour d’une table en bois, camouflée sous les branches, quelque part dans le sud de la France. L’une avait perdu son fils dans l’IME en question, l’autre avait enlevé sa fille après l’avoir vu décliner. Deux femmes se tenaient fermement droites et volontaires. Sous leurs mains, un énorme dossier. Je leur ai dit de se protéger, nous avons codé nos messages, et j’ai mis le nez dans la paperasse. J’y ai passé des jours. Aucun doute, ces deux femmes dénonçaient des aberrations, nous considérions les faits indignes. En exemple, la façon dont étaient traités les enfants handicapés de cet IME. Aucun respect de l’intimité, aucune pédagogie, aucun travail sur leur handicap. Rien. Pire, certaines violences, comme celles de recoudre à vif, sans anesthésie, ces enfants «  pas comme les autres  » comme si leur handicap les empêchait de ressentir la douleur.

Nous nous sommes rappelés, et nous avons attendu un an avant de prendre rendez-vous pour filmer les confidences.
Il nous fallait du temps pour se faire confiance, et pour étudier tout cela. Car rien du côté de la justice pour aider les parents et les professionnels. Rien du côté des politiques non plus.
Nous avons vite compris qu’il se passait autre chose, que nous étions tombés sur plus puissant que nous.
Nous avions connu d’autres lanceurs d’alerte, nous avions pris l’habitude de les voir être piétinés, car trop dérangeants… Nous savions aussi que beaucoup se prétendent lanceurs d’alerte sans l’être réellement.
Mais là, la vie d’enfants étaient en jeu, l’angoisse de parents, et une véritable question se tramait : Comment la France traite-elle ses handicapés ? Ces êtres vulnérables et peu rentables pour la société…
Nous avons passé des coups de fil dans les ministères… rien.

Et nos deux lanceuses d’alerte, Celine et Bernadette nous ont raconté leur vie depuis leur signalement. Bernadette, après 9 mois de travail en tant qu’éduc spé, est partie. C’était en 1999. Céline, pour les mêmes raisons que Bernadette, lâche tout en 2013. Pour l’une comme pour l’autre. Le calvaire commence le jour ou elles dénoncent ce qu’elles revendiquent comme des actes de maltraitance.
Nous voulions qu’elles témoignent de cette descente en enfer. Que l’être humain l’emporte sur la machine juridique et sociétale qui est en train de les piétiner. Que leurs paroles soient entendues.
Parce que nous avons été sollicités par trop de lanceurs d’alerte ces derniers mois, de toute part, nous avons décidé d’en faire une série.
Nous commençons par le milieu socio-médical. Nous continuerons par les affaires politiques, économiques, financières, environnementales et dans les services publics.

Nous savons que ce lot de documentaires nous fait prendre des risques. Nous nous confrontons à des affaires d’État où le secret est roi. Nous savons que nous risquons les mises en examen. Nous y sommes préparés…

N’hésitez pas à nous envoyer par mail, vos témoignages, vos idées pour poursuivre cette série de documentaires à redaction@mediacoop.fr

 

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À propos de cet article

Publié le 12 octobre 2015
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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