Procès du bastion social, des condamnations clémentes

Publié le 20 octobre 2018

 

Hier, Le procès de membres et sympathisants du Bastion social s’est déroulé au Tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand. Deux dossiers étaient joints. Récit d’un procès qui n’a pas voulu être politique par le procureur. 

 

14 heures. Alors que dehors, une cinquantaine d’antifascistes sont rassemblés dehors depuis midi, la séance commence. Quentin Gimel ( Président du Bastion Social de Clermont-Ferrand ) , Tristan Arnaud ( membre du Bastion Social  ( BS )) sont dans le box des accusés. Luigi Jaffrès, quant à lui, comparaît libre. Ils sont tous les trois accusés de violences en réunion ayant entraîné des Incapacités Temporaires de Travail de plus de 8 jours ( 60 jours en réalité ) sur l’un des victimes et des ITT de moins de 8 jours sur deux autres personnes.

Les faits remontent à la mi-septembre. Quatre amis se baladent rue de la Treille après un match de l’ASM qu’ils ont regardé dans un bar. L’un d’eux montrent le local du BS, en disant «  Tiens c’est là, le local des fachos ». De là, Quentin Gimel, 21 ans, va sortir et agacé, va demander qui a dit cette phrase. L’auteur des propos va se dénoncer et recevoir des coups de poings et pieds.  L’un de ses amis va vouloir s’interposer mais va prendre des coups lui aussi.  Tristan est sorti lui aussi, avec un masque de soudeur sur le visage et participe grandement à la bagarre. Une des victimes est amenée au sol et battu par, selon une témoin, plusieurs hommes. Il s’agit de l’homme qui ne pourra pas se relever seul, et pour cause, il a le tibia et le péroné fracturés, et «  se voit mourir » tentant même de se faire un garrot.

Mais le procès commence d’abord par la première affaire incluant Tristan Arnaud et un autre homme n’appartenant aucunement au Bastion Social, lors d’une rixe dans une enceinte sportive. Il est décidé que les deux affaires seront jointes. Les faits remontent à mai 2018, lors d’un match de football au stade Gabriel Montpied, à Clermont-ferrand. Une bagarre éclate entre plusieurs personnes, dont Tristan qui assène des coups sur une personne et va jusqu’à détériorer une voiture en mettant des coups de pieds. Mais cette bagarre prend une autre tournure quand Tristan insulte ses «  adversaires » avec des injures à caractère raciste. «  Sale arabe », «  arabe de merde » . La victime aura les lunettes cassées, les temps et les joues marquées, des ecchymoses, hématomes et plaies sur le visage.

Lorsqu’on lui demande de s’exprimer sur les faits, Tristan essaie de minimiser les faits : «  je suis juste allé défendre mon ami ». Il se défend des affaires racistes «  il faisait nuit, on ne voyait pas très bien, je ne pouvais pas savoir que cet homme était d’origine maghrébine. » Tristan va même plus loin en disant que lui aussi a voulu porter plainte mais que la Police Judiciaire a refusé. Le président du tribunal s’en étonne : «  Bizarre, selon l’expertise médicale vous n’aviez aucune marque, donc je veux bien que vous ayez été victime mais c’est étonnant quand même ! »

Puis, le président rappelle que Tristan Arnaud est fiché S depuis 2011. Son casier judiciaire est loin d’être vierge avec 6 condamnations depuis 2013 notamment puor vol en réunion, violence en réunion et port d’armes, vol avec violences. Ce jeune vendéen est arrivé en Auvergne il y a deux ans, il a rencontré une femme ( présente au procès). Même si son contrôle judiciaire est respecté, le président souligne une certaine désinvolture par rapport à son parcours. «  Vous n’avez pas l’air de comprendre la gravité des faits. »

Après cette première affaire, la cour enchaîne sur les faits du 9 septembre et la rixe qui a eu lieu devant le local du BS, la nuit du 9 septembre.

Tristan Arnaud, est donc considéré comme récidiviste dans cette affaire avec des faits similaires sur la Roche Sur Yon. Luigi et Quentin sont accusés des mêmes faits «  violences en réunion entrainant des ITT de plus de 8 jours » en tant qu’auteur et complice. Le président rappelle que depuis son ouverture, le local est le théâtre d’incidents. Mais à cette soirée, la violence est inouïe. En deux minutes, des coups de pieds et poings pleuvent. Luigi, lui, barre la route à l’une des victimes, fait une clé de bras provoquant un étranglement.

Dès le 9 septembre, les personnes sont identifiées par les victimes. Mais bizarrement Quentin et Tristan sont partis dans la nuit sur Strasbourg. Tristan appellera même son employeur en disant qu’il doit partir de toute urgence en Espagne pour de graves problèmes familiaux.  Ils coupent leur téléphone, mais seront retrouvés hébergés par une certaine Elodie, dont le président décrit l’appartement comme «  une reconstitution du 3eme Reich en décoration intérieure. » Rires dans la salle.  

Rapidement, un quatrième homme est repéré, notamment grâce aux caméras surveillance mises rue de la Treille. Il s’agit de Kévin Blancard, qui n’a pas mis de coups et serait intervenu à la fin. Il dira aux policiers «  Quentin  et Tristan ont totalement perdu leur sang-froid, ils ont fait n’importe quoi. »

Luigi reconnaît les faits tout de suite mais refusera de révéler le nom des autres personnes. Le président décide de lire à l’audience un échange de SMS avec un certain Popeye « afin de dévoiler la façon dont Luigi évoque l’incident, sans révéler son implication. «  Qui sont les quatre mecs ? pfff, des petites peaux de rats de Clermont-Ferrand, genre qui bossent au court-métrage », « Merde, ils vont faire fermer le bordel…tu vas voir ! » A la lecture de cet échange,  Luigi baisse la tête.

Quentin et Tristan, dès leur interception dans le Bas-Rhin reconnaissent assez rapidement les faits tout en les minimisant. «  Ce n’était qu’une bousculade. » Tristan se défend en disant que le Bastion Social subit un harcèlement continu et que ce soir-là ils étaient à bout. Kevin Blancard est mis hors de cause rapidement par ses camarades, et le procureur souligne d’ailleurs qu’il serait lui-même porteur de marques de coups faits par Tristan Arnaud, la veille. «  Pour vous dire comme la violence fait partie de leur quotidien même entre eux… »

La bagarre se terminera à l’arrivée d’une riveraine qui appelle la police.

Alors qu’on lui donne la parole, Luigi explique avoir fait une clé de bras pour dégager une des victimes pour le dégager de la bagarre. « Je passais rapidement au local avant de rejoindre mon frère, je suis arrivé après le début de la bagarre. Mais dire que j’ai frappé c’est un grand mot. »

Quentin, lui commence en présentant ses excuses aux victimes, reconnaît avoir porté les coups, et répète que Kevin n’a rien fait et dit ne pas avoir vu Luigi.

Tristan dit regretter et se défend avoir lynché quelqu’un au sol. Pourtant, il est reconnu par les expertises médicales que la victime à la jambe cassée a des plaies au front, et saigne du nez. Se voyant mourir, il entend Tristan dire : «  Barre-toi, ou je te finis… »

L’une des victimes accepte de prendre la parole, il réexplique les faits et ajoute qu’il se rend vite compte que ces gens savent frapper. «  Ils étaient d’une précision implacable. Alors que nous, en matière de violence et de bagarre, on est au niveau zéro. » La victime raconte un morceau de la scène montrant la violence et l’angoisse. «  Quand Tristan a dit à notre ami au sol «  relève-toi ou je te finis », on l’a vu totalement apeuré, répondre «  je ne peux pas » que nous sommes allés le relever. On a tous cru qu’il allait mourir. Nous avons été insultés tout le long, ils nous ont puni de quelque chose mais de quoi ? »

Maître Fribourg qui défend la partie civile commence les plaidoiries. Il ne veut pas d’un procès politique. Mais il rappelle que depuis le début du procès on minimise les faits. « Ce n’est pas le trottoir qui a cassé une jambe », les photos de la vidéo surveillance montrent les violences ces faits. «  On ne peut pas banaliser les faits, pour une simple et bonne raison, les habitants ne peuvent pas vivre dans la crainte. La médecine légale a démontré des troubles d’anxiété, les cauchemars, crises d’angoisse… » Puis l’avocat démontre combien les accusés mentent en expliquant que ses clients les auraient agressés. «  Si la témoin n’était pas venue combien de temps aurait duré la bagarre ? auraient-ils frappé jusqu’à la mort ? Même Blancard dans sa déposition dit que ses camarades ne se contenaient plus… » Dans la salle, Luigi semble pleurer. Dans le box, Tristan et Quentin baissent la tête.

Le procureur Eric Maillaud rappelle lui aussi qu’il ne veut pas d’un procès politique.  «  Ce n’est pas le procès du Bastion Social quoi que l’on puisse penser de ses idées, il est parfaitement légal.  Ce procès est d’autant plus terrifiant que c’est une violence gratuite. Nous avons des prévenus intelligents qui sont dans la violence constamment et qui sont incapables de s’ouvrir au débat. Il faut penser comme eux. » Le procureur demande donc une réponse ferme de la société, sans minimiser la participation de Luigi Jaffrès et demande une peine plus sévère pour Tristan Arnaud. Il demande des peines de 6 mois à 3 ans de prison ferme avec interdiction de détenir une arme et d’apparaître dans le Puy-de-Dôme.

La  défense de Luigi est assurée par Renaud Portejoie. Lui parle d’une rixe entre personnes saoules. Il remet la déposition de la témoin et dénonce des contradictions dans le témoignage des victimes. Il ne veut pas que Luigi soit assimilé à Quentin et Tristan.

Maître Pataminghui défend Quentin. Elle dit se lever sans honte et sans crainte, même si elle ne partage pas les idées de son client. Elle défend un homme. «  Ce n’est pas neutre à 21 ans d’être au Bastion Social. Quentin était en conflit avec ses parents à cause de ses idées. Il vivait chez sa grand-mère. » Les parents de Quentin sont dans la salle. Ils pleurent. Juste en face de leur fils. Juste devant moi. L’avocate continue : «  Mais sa mère est allée le voir en prison. Quentin a beaucoup évolué pendant sa détention provisoire. Il ne nie pas le fait qu’il doit payer, mais combien de temps ? » L’avocate tente de minimiser l’implication de son client en basculant bon nombre des responsabilités à Tristan Arnaud. Elle termine : «  Quentin Gimel est un jeune qui jusqu’à ses 15 ans a été éduqué de façon équilibré. Sa mère travaille dans une école de quartier prioritaire, avec des bases solides de valeurs. Malheureusement, il a rencontré les mauvaises personnes à l’adolescence, a été happée dans cette mouvance dont je ne ferai aucune publicité. Il a eu ses premières responsabilités en devenant président du local. Mais je voudrais me tourner vers mon client et lui dire : Quentin ta famille n’est pas celle-là, ta famille est celle qui est en face de toi, tes parents qui pleurent en face de toi et qui malgré tout, seront toujours là. » Quentin fond en larmes du fond de son box. Silence dans la salle. Puis l’avocate reprend : «  Nous demandons donc que Quentin puisse continuer à vire dans le Puy-de-Dôme près de ses parents afin qu’il soit canalisé. » Pour terminer, L’avocate fait passer la charte du Bastion social qui revendique à ses membres l’action violente.

Tristan Arnaud est défendu par un avocat toulousain. Il parle de geste de provocation de la part des victimes. Il rappelle aussi que la bagarre n’a duré qu’une minute et parle de l’exagération des victimes. Lui aussi se sent obligé de justifier la raison de sa présence ici « Je défends un homme, pas ses idées, même si j’ai entendu dire que le Bastion social faisait des collectes pour les pauvres. Ce n’est pas un crime d’être français ! » Le père de Quentin, juste devant nous, baisse la tête, dépité. L’avocat démontre que l’enquête sociale de son client est positive. Il a toujours travaillé, et ses employeurs sont satisfaisants de son travail. Il parle cependant de la fracture causée par l’absence d’un père. Il fait référence aux propos de sa petite amie « Tristan est un homme excessivement gentil. » L’avocat reprend «  Les échecs, ruptures font parfois basculer les individus dans le côté obscure de la force, pour reprendre Star Wars…mais mon client a aussi un côté lumineux. Donc je demande une seule peine pour les deux affaires et surtout qu’il puisse être en contact avec Quentin Gimel en prison, car il a beaucoup souffert en incarcération par les autres détenus. Il est évidemment d’accord pour partir du Puy-de-Dôme. »

Avant le délibéré, chaque prévenu réitère ses excuses sauf Luigi. Il demande simplement à rester dans le Puy-De-Dôme car y a sa famille et son travail de cuisinier en CDI. Quentin lui demande encore une fois pardon à ses parents et à sa famille, en pleurant. Et reconnaît être allé trop loin. Tristan lui exprime son envie de se retirer de tout ça, et se victimise en parlant des réseaux sociaux sur lesquel il est lynché. ..

Pendant le délibéré, les protagonistes descendent dans la cour du palais de justice. Les militants contre les extrêmes-droites sont toujours là. Kevin Blancard les provoque. Puis l’avocat de Tristan va à leur rencontre pur prendre en photo leur banderole. Mais il est obligé de tourner rapidement les talons quand les antifascistes lui demandent des explications quant à la défense d’un membre du bastion Social.

Après une heure quinze de délibéré, le verdict tombe, ils sont tous les trois reconnus coupables des faits qui leur sont reprochés : Tristan écope de 3 ans de prison dont deux ans de sursis, et mise à l’épreuve. Interdiction à sa sortie de se rendre dans le Puy-De-Dôme, interdiction de se rendre dans une enceinte sportive pendant 5 ans et interdiction de port d’arme pendant 3 ans. Quentin prend un an dont 6 mois de sursis, mise à l’épreuve pendant deux ans, obligation de travail, et interdiction de port d’armes pendant trois ans. Il est ressorti libre du tribunal. Mais devra répondre très prochainement de faits similaires sur Lyon, en décembre. Enfin, Luigi, écope de 6 mois de sursis avec interdiction de port d’armes pendant 3 ans. Il peut lui aussi ressortir libre et circuler librement dans le Puy-De-Dôme.

Ils doivent tous les trois payer des dommages et intérêts. (1500 euros pour les expertises médicales à chacune des victimes au titre du préjudice moral et 200 euros pour les frais d’avocats)

 

L’avocate ayant refusé de défendre Tristan Arnaud lors de sa comparution immédiate, (elle avait fait jouer sa clause de conscience) nous retrouve dans le couloir. Sans détour, elle se dit écoeurée du verdict. «  Mes petits délinquants de quartier, on les met en prison pour bien moins que ça ! » 

A la sortie de l’audience, les militants du Bastion social venus au procès ont été reconduits par la sortie du Sud par les forces de l’ordre afin de ne pas croiser les militants contre les extrêmes-droites toujours devant le portail, en attente du verdict. 

 

Les peines étant en deça du réquisitoire, l’avocat de la partie civile a déjà annoncé de sa décison de faire appel. Un deuxième procès aura donc lieu.

 

 

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2 réflexions sur “Procès du bastion social, des condamnations clémentes”

  1. Rectification Merci pour cet article très exhaustif qui changent de ce que l’on trouve dans la presse en général. Une petite rectification toutefois : Popeye n’a pas parlé de « Peaux de rat » mais de « Quadras ».

  2. Ping : Des tags fascistes sur les murs de l'université - MEDIACOOP

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À propos de cet article

Publié le 20 octobre 2018
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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