Le business de la pitié : Face cachée d’un « sanctuaire » pour éléphants

Un expatrié français, patron d’une « maison de retraite pour éléphants » en Thaïlande laisse mourir ses animaux et engrange les donations.

Un expatrié français, patron d’une « maison de retraite pour éléphants » en Thaïlande laisse mourir ses animaux et engrange les donations.

François Collier, le propriétaire d’une « maison de retraite pour éléphants » en Thaïlande, le Ganesha Park, se tourne vers la caméra de l’émission Véto de Choc, sur W9, et dit, la main sur la trompe de Gintala : « C’est vraiment un éléphant qu’on a sauvé ». Pourtant, en janvier 2019, lorsque l’émission est diffusée pour la première fois, la négligence de François Collier a déjà tué Gintala.

Extrait de l’émission « Véto de Choc », diffusée en janvier 2019 sur W9 et republiée par le Ganesha Park sur Youtube.

De la négligence à la maltraitance

Le Ganesha Park aurait offert à Gintala « quatre années de bonne vie ». Du moins, si l’on oublie le déménagement violent qui avait été infligé à tous les éléphants en 2017. Des vidéos, prises par des visiteurs ce jour-là, révèlent l’absence d’aménagement pour permettre la montée dans le camion de transport des éléphants, qui rechignaient donc à avancer. Les mahouts, dont le travail est de veiller au bien-être des éléphants, avaient répliqué par des coups de couteaux et de « dacco », un crochet dont on ne se sert normalement que pour garder le contrôle sur un animal dangereux. Finalement, afin de forcer Gintala à descendre la pente menant au camion, les mahouts avaient forcé une autre éléphante à lui donner un violent coup de tête.

En juin 2018, les visiteurs, alarmés par la dégradation de la santé de Gintala, avaient pourtant prévenu François Collier, qui avait ignoré leurs avertissements, allant jusqu’à écrire dans un courriel : « Le véto n’est pas encore venu, et s’il vient cette semaine, ce ne sera pas pour Gintala ». Brigitte Donneux et Hélène Virly, qui travaillaient toutes deux au Ganesha Park, étaient allées quérir l’aide de Jack Highwood, le propriétaire d’Elephant Valley, un authentique sanctuaire pour éléphants. Il lui avait suffi de photos de Gintala et de ses excréments pour conclure que les dents de l’éléphante avaient été perdues, ou endommagées, et que l’éléphante allait mourir dans les six mois à venir à moins que l’on ne change son alimentation et qu’on ne lui donne de la nourriture en granulés très nutritive. François Collier avait refusé, préférant nourrir ses éléphants à l’aide de feuilles d’ananas, peu coûteuses et très disponibles. Cinq mois plus tard, en novembre 2018, la mort de Gintala avait donné raison à Jack Highwood.

Brandissant une photo qu’il distribue systématiquement aux journalistes, François Collier explique que dès son premier jour au Ganesha Park, l’éléphante serait tombée de fatigue, ruinée par les années de dur labeur qui lui auraient finalement coûté la vie. Sur cette image, Gintala, maigre, est affalée sur le sol. Mais cette photo a été prise cinq mois après l’arrivée de Gintala au Ganesha Park, et ce n’est pas la fatigue mais un sol boueux qui avait fait chuter l’éléphante, comme en témoignent deux anciens mahouts présents ce jour-là.

Sur cette photo, prise plusieurs semaines après l’arrivée de Gintala au Ganesha Park, l’éléphante semble en très mauvaise santé.
Mais dans cette vidéo, réalisée par James Dumaine pour le compte de François Collier, le jour de son arrivée au Ganesha Park, Gintala ne semble pas si mal en point.

Mensonges à répétition : qu’importent les faits, pourvu que le récit soit bon

L’équipe du Ganesha Park nourrit plusieurs versions contradictoires quant aux causes du décès de Gintala. L’éléphante serait morte d’une infection au cœur, d’après François Collier, ou bien de vieillesse, selon son fils, qui se contredit presque instantanément en ajoutant que Gintala « n’avait qu’une soixantaine d’années, et n’était pas trop vieille ». Le site internet du Ganesha Park indique même que Gintala « souffrait d’arthrose et qu’elle avait des tumeurs aux poumons et au cœur ».

Les causes de la mort de Gintala ne sont pas claires pour le fils de François Collier.

Les enchères sont ouvertes, qui dit mieux ? François Collier, bien sûr. Il serait en possession d’un rapport d’autopsie prouvant que Gintala serait morte d’une infection au cœur, ou peut-être d’une tumeur aux poumons. Pourtant, en l’absence d’une grue pour soulever la carcasse, la vétérinaire avait dû se contenter de « jeter un œil » au cadavre, ce qui n’avait pas permis de déduire les causes de la mort. Elle n’a d’ailleurs jamais écrit de rapport à la suite de ses observations et dément en avoir fait part à François Collier, qui n’était « pas présent lors de l’opération, mais [qui] a dû en entendre parler par ses mahouts ».

François Collier avait mis à profit la mort de Gintala en ouvrant une cagnotte sur Leetchi, un site de « financement de cadeau en commun », dans le but d’acheter un nouvel éléphant. Pour récolter les 45 000€ nécessaires, il avait instrumentalisé la pitié des internautes en mettant en scène Mike, l’ancien mahout de Gintala, déchiré par le trépas de son éléphante, et Noï, un éléphanteau prétendument orphelin.

Suite à la mort de Gintala, François Collier a pu collecter plus de 46,000€ pour l’achat de Noï, un bébé éléphant mâle.

À en croire François Collier, sans son intervention, Noï aurait risqué de subir un dressage violent connu sous le nom de phajaan ou elephant-breaking. Ce dressage consiste à enfermer un éléphanteau dans une cage exiguë et à le rouer de coups jusqu’à ce qu’il se soumette à son mahout. Il est fréquemment pointé du doigt par les journalistes et les propriétaires de camps « éthiques », qui affirment que tous les éléphants en captivité le subissent. Mais, depuis 2004, extraire un éléphant de la nature est devenu illégal en Thaïlande. La grande majorité des éléphants captifs naissent désormais au sein de camps et sont donc bien plus dociles que des éléphants sauvages, ce qui réduit l’intérêt même d’un dressage brutal. Le phajaan perdure, mais de plus en plus marginalement. De nombreux propriétaires d’éléphants se contentent désormais de séparer l’éléphanteau de sa mère après son sevrage. Cela met en doute la réalité du risque encouru par Noï sans l’intervention du Ganesha Park. D’autre part, la mère de l’éléphanteau serait décédée à la suite d’un accident de débardage forestier. Mais, dans la plupart des photos de Noï publiées par le Ganesha Park lui-même, il se tient auprès d’une éléphante aux mamelles gonflées : il s’agit de sa mère, comme le confirme Pan, propriétaire d’éléphants et proche de l’ancien propriétaire de Noï.

Les jeunes éléphants mâles présentent un risque pour les camps mal préparés. Conscient de ce danger, François Collier prétend recevoir l’assistance de la fondatrice d’Elephant Aid International, une association qui œuvre à l’amélioration des conditions de vie des éléphants. Carol Buckley dément : l’étendue de sa collaboration avec le Ganesha Park se résume à avoir « répondu à un mail » déconseillant à François Collier d’acquérir un éléphanteau mâle.  

« Les mâles, même jeunes, sont beaucoup plus difficiles à contenir que les femelles. Si, et seulement si, vous êtes prêt à construire un enclos à l’épreuve d’un éléphant mature dans les années à venir, […] vous pourrez contenir cet éléphant sans utiliser la force et la douleur. […] Autrement, vous vous trouverez dans une situation fort dangereuse, avec un éléphant en pleine puberté, qui répondra à ses hormones et à ses tendances naturelles, sans aucune option éthique pour le contenir. »

Carol Buckley, Elephant aid international

Ces propos sont d’autant plus inquiétants pour la sécurité de Noï que, de l’aveu même de François Collier, ses mahouts « ne savent pas comment comprendre un éléphant qui souffre de douleur ou de maladie », ce qui ne l’a pourtant pas empêché de lever des fonds pour la création d’une école de mahouts et d’empocher 1 510€ sans aucune contrepartie.

L’école de mahout n’a jamais été créée, mais les fonds ont quand même étés empochés par François Collier.

Ganesha Park : un modèle illégal, extrêmement profitable

En dépit de sa vitrine de refuge pour éléphants, le Ganesha Park n’a pas perdu de vue son objectif lucratif, ce qui met en question les appels aux dons répétés : de janvier à juillet 2019, François Collier a rédigé quarante-trois publications sur Facebook appelant les internautes qui le suivent à participer à l’achat de Noï. Certains s’interrogent sur le prix réel de l’éléphanteau. D’après Pan, sur les 45 000€ récoltés, seuls 27 000€ auraient servi à l’achat de l’animal, ce qui aurait permis à François Collier d’empocher 19 000€ de dons.

Cagnottes, ventes aux enchères, « abonnements », promesses de dons… Depuis 2017, plus de 120 000€ ont été collectés ainsi, puis réinvestis dans la construction de tous les bâtiments du Ganesha Park et dans l’achat de tous les éléphants depuis le déménagement. Un de ces éléphants, Somphon, a été acquis en 2017 en abusant d’une procuration de l’ASBL Loka Shanti, une association belge de protection des animaux. L’ASBL avait mandaté François Collier pour acheter l’éléphante au nom de l’association et pour elle. François Collier avait rompu les termes de la procuration en mettant Somphon à son propre nom. L’association intente donc un procès contre François Collier pour escroquerie, dans l’espoir de placer Somphon, dont la santé se dégrade, dans un lieu plus sûr.

La procuration en question. L’ASBL mandate François Collier pour l’achat d’un éléphant au nom de l’association.
Le contrat de vente de l’éléphante Somphon, rédigé au nom de François Collier, et non de l’ASBL.

François Collier s’approprie également la moitié des sommes payées par les visiteurs, sous la forme d’une avance versée sur son compte Paypal personnel pour confirmer les réservations, comme l’explique un des neuf employés qui ont quitté le Ganesha Park en juillet 2019 après des semaines de travail sans salaire. « Normalement, je devais être payé 13 000฿ par mois, mais je n’ai jamais reçu ce montant-là. François décomptait nos dépenses de nos salaires, parfois de façon obscure. Certains mois, il décidait simplement de ne pas nous payer, ou de nous payer moins, et quand on se plaignait, il nous disait « Si tu ne peux pas vivre avec ce salaire, alors tire-toi.  » À la fin, il nous a mis la pression pour que l’on démissionne, il voulait économiser de l’argent et nous virer lui aurait coûté trois mois de salaire par personne [Ndlr : pour les employés thaïlandais] ».

François Collier admet avoir possédé un compte bancaire au Laos, un pays frontalier de la Thaïlande à la réputation de paradis fiscal, mais nie s’en être servi pour blanchir les recettes du Ganesha Park. La fuite de documents de comptabilité interne révèle néanmoins que le Ganesha Park échappe à l’impôt sur les bénéfices depuis 2014, au moins. Une estimation du montant de la fraude a pu être réalisée avec le concours de M. Wattana Srithaworn, Professeur de comptabilité à l’Université de Rangsit, à Bangkok : en quatre ans, le Ganesha Park, sous le nom d’Éléphants de la Rivière Kwaï, a évité de payer entre 67 000€ et 175 000€ de taxes, tout en engrangeant des bénéfices compris entre 445 000€ et 990 000€.

Cette infographie représente les flux de capitaux avérés et soupçonnés

Condamné pour d’autres délits, François Collier purge aujourd’hui une peine de prison de trois ans et six mois ferme. Il n’a toujours pas répondu de ces agissements : escroquerie, fraude fiscale, blanchiment de dons, maltraitance animale, entre autres. Malheureusement pour François Collier, si les autorités se penchaient à nouveau sur son sanctuaire, sa retraite carcérale pourrait bien être prolongée. Reste à voir ce que le Ganesha Park et ses éléphants deviendront sous la houlette de son nouveau propriétaire, Kenji Alison Collier, son fils prodigue.

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Publié le 5 avril 2020
Écrit par Avril Dutheil

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