Luxfer : une fermeture qui coûte cher… et rapporte gros

Accusation de harcèlement des travailleurs licenciés, constitution de monopole, spéculation meurtrière… Le groupe Luxfer est devenu le visage de ce capitalisme débridé encouragé par les politiques libérales, prêt à dépenser des dizaines de millions d’euros pour maintenir une usine fermée.

S’il est une lutte locale qui a dépassé les frontières auvergnates, c’est bien le dossier Luxfer. En pleine crise du COVID, les débats autour de la fermeture de l’usine gerzatoise ont repris de plus belle, évoqués régulièrement au parlement pendant toute la durée du confinement. Après les grandes déclarations du gouvernement sur la relocalisation et le « monde d’après », l’espoir était permis de voir redémarrer la production de bouteilles d’oxygène en France. Le résultat : « L’État a refusé de nationaliser, refusé de réquisitionner, refusé d’utiliser les outils juridiques à sa disposition ! » résume Axel Peronczyk, représentant CGT des salariés licenciés. Il ne faudrait pourtant pas grand-chose pour faire redémarrer l’usine : rentable, le site attire régulièrement de nouvelles propositions de reprises ; les machines sont en état de marche et les salariés prêts à reprendre le travail. Seul obstacle : le groupe Luxfer lui-même, qui veille à ce qu’aucun concurrent ne mette la main sur l’usine auvergnate, quitte à dépenser énormément d’argent pour asseoir son monopole. « En tout, on est à 28 millions de dollars dépensés pour notre plan de licenciement. Il faut encore y rajouter les 13 millions d’euros qui ont été ajoutés au capital social juste avant la crise du COVID, pour empêcher que le tribunal de commerce puisse saisir l’usine. » La stratégie est simple : en s’octroyant un monopole, la multinationale anglaise se permet de monter les prix des produits, donc la marge et la profitabilité par action. « Et si le chiffre d’affaire baisse à cause de toutes ces dépenses, ce n’est pas grave : l’action en devient plus rare, et donc plus chère sur les marchés ! Quant aux actionnaires, Fidelity et Wellington, ce sont des fonds d’investissement américains qui se moquent bien de ce qu’on peut bien produire. Mais la conséquence, c’est une pénurie qui tue des gens en Italie, et un gouvernement français qui commande des bouteilles inadaptées qui risquent de contaminer l’air des patients… » Quant à l’économie régionale, elle est durablement impactée : « 36 salariés sur les 136 avaient retrouvé du travail, et 7 d’entre eux l’ont perdu à cause de la crise du COVID. Le bassin industriel est dominé par l’automobile et l’aéronautique, deux secteurs touchés de plein fouet… Il y a une entreprise qui se portait bien dans un bassin au bord de l’effondrement, et on la laisse délocaliser ! »

Mais alors, que fait l’État ? « Des négociations ont redémarré il y a un mois et demi, et on a de nouveau plus de nouvelles depuis deux semaines… » se désespère le syndicaliste. « D’autant qu’ils [l’État et Luxfer] renégocient les conditions de licenciement qu’on a obtenues il y a un an, et que Luxfer refuse de respecter ! » Car la multinationale accumule les infractions : malgré sa validation par le ministère, le licenciement économique était considéré comme illégitime par l’inspection du travail et la direction général du travail. Par la suite, Luxfer a d’abord refusé de respecter les accords de licenciement, s’y était finalement plié, et a de nouveau cessé de respecter sa part du marché il y a quelques mois, interrompant les programmes de reconversion d’ex-salariés. Au mépris de toute règle sanitaire, elle a tenté de faire détruire les machines de Gerzat au risque de provoquer une catastrophe sanitaire. « Tout cela sous les yeux de l’État, qui ne fait rien ! La direction a expliqué devant les représentants de la DIRECCTE qu’elle ne respectait pas les accords pour nous donner une leçon de vie. Quand il y a des entretiens collectifs, ils envoient des cadres dirigeants mettre la pression sur les salariés pour qu’ils ratent leurs entretiens d’embauche ! Ça n’a aucun autre intérêt que le plaisir de casser de l’ouvrier, et l’État laisse faire sans dire un mot. Ils empêchent toute reprise en ne respectant même pas leurs propres lois capitalistes, ils spéculent sur une pénurie qu’ils ont eux-mêmes créée, mais ça non plus ce n’est apparemment pas un problème. » Derrière l’immobilisme du gouvernement, l’idée selon laquelle il faudrait garantir aux investisseurs potentiels la possibilité de se retirer à n’importe quel moment. Et si cela crée du chômage de masse, il n’y a qu’à le maquiller un peu : « dans tous les dossiers comme le nôtre, on place les licenciés dans des catégories à part qui n’entrent pas dans les chiffres du chômage. C’est le cas pour nous, mais c’est aussi visible pour les Ford à Blanquefort : 50 personnes ont été licenciées, et aucun n’est considéré comme chômeur ! »

Mais si même la crise sanitaire n’a pas convaincu les pouvoirs publics de faire avancer le dossier, l’espoir d’une reprise d’activité à Gerzat se réduit de jour en jour. Pendant ce temps, le groupe Luxfer vient de verser 3,4 millions de dollars de dividendes à ses actionnaires ; il y a quelques jours, les ex-salariés ont perdu 30 % de leur indemnité chômage, décotée. Un jour comme un autre, dans le « monde d’après ».

Illustration : photo d’archives

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À propos de cet article

Publié le 10 juin 2020
Écrit par Davy DELFOUR
Davy Delfour est journaliste. Après avoir fait ses premières armes dans un plus grand groupe de presse locale, il se spécialise avec Mediacoop dans la couverture des mouvements sociaux et de la vie associative locale. Fort d’un parcours atypique, formé sur le terrain, il enrichit son analyse en diversifiant son champ de connaissances. Issu d’une jeune génération de journalistes, il partage avec les élèves de l’éducation aux médias l’habitude d’un monde dominé par les outils numériques, dans lequel il faut apprendre à distinguer les opportunités intéressantes des nouvelles menaces.

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