Constellium, la CGT dépose plainte contre l’entreprise

6 suicides en 4 ans. Une nouvelle organisation du travail qui a poussé à bout de nombreux salariés. Un nombre d’arrêts maladie multiplié par deux. La CGT a, elle-même, été prise à parti dans la mort de Mathieu, 31 ans, en septembre 2013. Aujourd’hui, le syndicat porte plainte contre Constellium. Récit.

 » J’étais là, moi, j’étais dans les vestiaires, quand Mathieu et un autre gars se sont engueulés. Une histoire de boulot mal fait entre les deux équipes. Le ton est monté, mais on s’y était habitué, depuis la nouvelle organisation, les tensions étaient quotidiennes entre les salariés. On retrouvait des inscriptions insultantes sur les casiers ( NDLR : dont celui de Mathieu)  » S. raconte cette journée. Ce vif échange. Le licenciement de celui qui s’en prend à Mathieu dans les vestiaires. Un salarié non protégé, pas syndiqué. La CGT dénonce ce licenciement, dans un tract que les syndicalistes distribuent dans l’usine. On peut y lire les faits et surtout la critique du fonctionnement de l’entreprise qui joue à mettre en compétition les salariés. Quinze jours plus tard, Mathieu se pend à son domicile de Brassac-les-mines. La famille portera d’abord plainte contre la CGT représenté par Christian Lacoste au sein de l’entreprise.  » Je n’ai jamais vu Mathieu, je n’ai jamais reçu un appel de lui. Et aujourd’hui, on me porte responsable de son suicide… » déplore le syndicaliste. «  Les vrais responsables sont les donneurs d’ordre… » Une déclaration justifiée par les rapports de l’inspection du travail qui a dénoncé les abus, ainsi que des expertises pointant du doigt la souffrance au travail chez Constellium, depuis la mise en place du LEAN. Car, malheureusement, Mathieu n’est pas le premier salarié Constellium à se donner la mort. En 2011, alors que le LEAN venant du Japon est appliqué à l’entreprise, un haut cadre se jette dans le four qui bout à 850 degrés. Il n’oubliera pas de poser son téléphone avant de faire son terrible geste, évitant ainsi l’explosion de toute l’usine. Plus tard, un autre salarié se tuera laissant une lettre à sa veuve dans laquelle il dénonce les conditions de travail. La mort de Mathieu ne sera malheureusement pas la dernière. En 2015, 2 autres suicides sont à déplorer. Pourtant, la direction exclut sa responsabilité quant aux morts de ses salariés. Très vite, et dès le premier suicide, elle dénonce la prégnance de la CGT qui mettrait la pression sur les salariés qui acceptent les nouvelles conditions de travail. Les syndicalistes, alors en poste, ne démentent pas avoir alerté sur le nouveau fonctionnement. «  Le LEAN consistait à casser les collectifs de travail, il y avait des annotations sur les équipes concurrentes, qui pouvaient être faibles ou fortes. L’ambiance était devenue délétère mais notre rôle en tant que syndicat était de protéger les salariés pas de les diviser. Nous n’avons jamais fait ça…« explique Christian Lacoste.  » Au contraire, nous dénoncions déjà en juillet 2013, le nombre incroyable de Burn out, que d’autres syndicats ont dénoncé avec nous d’ailleurs, dont la CGC, le syndicat des cadres puisque le premier suicide a touché un haut cadre de l’entreprise.  »

Depuis, la famille de Mathieu a aussi porté plainte contre Constellium. La CGT a fait de même. M. Duplessis, avocat du syndicat et de C. Lacoste porte le dossier sous le bras : «  Ce sera le procès de Constellium, cité à comparaître. On a voulu détruire l’image du syndicat, alors que Mathieu n’a eu aucun lien ni avec mon client, Christian Lacoste, ni avec la CGT. On a malgré tout prétendu que le tract distribué pour dénoncer un licenciement, suffisait à les poursuivre pour harcèlement moral sur la personne de Mathieu…Tous les prétextes sont bons pour tuer le syndicat qui dérange les dirigeants… » Car même s’ils sont une petite centaine de syndicalistes dans l’entreprise sur les 1600 salariés, il faut avouer que leur travail concernant les conditions de travail reste très productifs et que leur bras de fer avec la DRH est constant.

Dominique Holle, juriste du syndicat se dit désormais confiant  » Ce dépôt de plainte forcera à une enquête, la justice ne pourra plus nier la responsabilité de Constellium, pourra s’appuyer sur les propos de l’inspection du travail, et montrera que la CGT n’a rien à voir avec ce mal-être au travail et plus particulièrement avec le suicide de Mathieu.  » La plainte est donc déposée contre la DRH, le directeur de l’époque et l’entreprise. «  Ils n’ont pas manqué de culot, quelques mois après le suicide de notre collègue, on est tombé par hasard sur une note confidentielle sur laquelle étaient inscrits des plans de retour à la performance avec des annotations sur les salariés. On pouvait y lire  » déception amoureuse » , mais ça ne parlait pas d’humain mais de la déception du salarié envers Constellium.  » rapporte Christian Lacoste.

S. confirme, (lui qui a vu Mathieu et son collègue se disputer dans les vestiaires. )  » Cette entreprise, c’est du délire, un salarié a eu une prime car il a dénoncé un de ses collègues qu’il connaissait depuis plus de 20 ans ! Constellium a voulu échapper au procès France Télécom (NDLR : qui a été reconnue coupable de harcèlement moral institutionnel, l’entreprise, le DRH et les responsables ont été condamnés aussi…) et donc a voulu mettre la faute sur quelqu’un d’autre. Nous sommes dans un monde où les dirigeants appliquent de façon dogmatique les nouvelles réformes du travail, et ils ont conscience que pour faire évoluer l’entreprise, la casse est nécessaire…  »

Selon différents salariés, les plus âgés préfèrent liquider leurs jours de présence plutôt que de prendre leur prime de départ.  » Les anciens de notre entreprise ne supportent plus de venir travailler. Ils veulent juste partir le plus tôt possible. Ils avaient un savoir-faire, on leur a brisé. Aujourd’hui, on a cassé l’esprit d’équipe, et tout ce qui rendait heureux un ouvrier quand il venait à l’usine. « 

Les avocats et les syndicalistes semblent donc résolument confiants quant à ce procès qui se profile, même si les syndicalistes restent mis en cause, car, ils pensent que, comme l’affirme Maître Duplessis :  » C’est Constellium qui a l’arme du délit dans les mains… »

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À propos de cet article

Publié le 30 juin 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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