Larbi, gardien d’immeuble : « Ce qu’il manque dans nos quartiers, c’est l’espoir… »

Il fait une chaleur écrasante, le rendez-vous est donné à Mburger « C’est un copain qui a ouvert ce resto  » m’annonce Larbi. Il est gardien d’immeuble, mais ne veut travailler que dans les quartiers difficiles. « Je m’y sens utile. » Portrait d’un médiateur pas comme les autres.

« Là où personne ne veut aller, je postule. Je viens des quartiers Nord de Clermont-Ferrand. J’en suis parti, mais j’y suis revenu. J’aime cet endroit. On y vit bien, il ne faut pas croire. Mais, je m’y sens utile…Avant, j’ai gardé l’immeuble de personnes âgées à Chamalières. Je ne m’y sentais pas bien. Ma collègue était faite pour ça, elle aidait les personnes de la résidence, et elle était indispensable dans la vie de ces gens. Moi je ne savais pas faire, ce que je sais faire, c’est raisonner les jeunes, apaiser les conflits etc… » Larbi croque dans son hamburger, pioche quelques frites. Il est intarissable sur le sujet du quartier et encore plus sur son métier. « Je bosse pour l’office, mais être gardien d’immeuble ce n’est pas seulement faire les états des lieux, c’est aussi beaucoup gérer les conflits, être le garant de la vie en société. Bien sûr, je suis celui qu’on appelle quand il y a une fuite d’eau, quand le voisin fait trop de bruit, quand il faut se débarrasser des punaises de lit. » Larbi aime son territoire plus que son quartier « On parle trop en terme de quartier, mais c’est un territoire entier qui subit ce qu’il se passe dans un quartier. Donc, il faut arrêter de penser quartier, ça rajoute des frontières… » Pour Larbi, être gardien d’immeuble c’est être le fusible entre les habitants et l’Office, et il faut de sacrées qualités : « Déjà, il faut aimer les gens, vraiment et ne pas être rancunier, tu te fais insulter par tes voisins si tu ne règles pas leurs problèmes. Mais, je prends du recul, je me dis, il en veut au gardien que je suis, pas à ma personne. »

Depuis 10 ans qu’il fait ça, Larbi a vécu des moments rocamabolesques. Certains l’ont marqué plus que d’autres. « Dans les immeubles, il y a une certaine promiscuité entre les gens, mais ça n’empêche pas l’isolement…Une jour, j’ai été appelé pour régler une fuite d’eau. J’ai été frapper à la porte de l’appartement. Je connaissais à peine la locataire, elle n’ouvrait jamais à personne mais ce jour-là elle a ouvert et tout de suite, j’ai été pris à la gorge par l’odeur qui émanait du logement. J’ai eu envie de vomir. Par respect pour la dame, j’ai essayé de ne rien montrer, mais c’était insupportable. Comme il faisait très chaud dans l’appartement, j’ai demandé si on pouvait ouvrir la fenêtre. J’y suis allé en apnée, je n’ai pu reprendre ma respiration qu’une fois la tête à l’air ! Il y avait des blattes qui grouillaient et vraiment son intérieur était, j’en suis désolé, il n’y a pas d’autre mot, dégueulasse… En fait, son appartement, c’était un souvenir, tout ce qu’elle avait, elle le gardait, ça la définissait. J’ai vu dans ce moment un grand isolement, une grande tristesse. On a pu l’aider, et mettre en place des choses, car j’ai alerté les services sociaux, elle est désormais aidée pour l’hygiène. »

Larbi minimise un peu son rôle, pourtant, il a déjà sauvé une vie. « Dans mon immeuble, il y a un vieux qui chaque matin sort fumer sa clope, on se dit bonjour, on discute. Sa fille m’avait dit de veiller sur lui et m’avait donné son numéro. Un jour, il n’est pas descendu. Le lendemain non plus, alors j’ai appelé sa fille afin de savoir s’il était parti en vacances. Il était sensé être là, alors je suis monté, j’ai frappé, personne ne m’a ouvert, j’ai appelé le serrurier, l’homme était allongé sous un gros meuble qui lui était tombé dessus. Il avait cherché un bouquin et avait escaladé sa commode. On a appelé les pompiers, il n’avait rien de très grave, mais peut-être que si je n’avais pas réagi, il serait mort… »

Larbi parle sans retenue de ces gens qui dansent le ballet de sa vie. Chaque matin, les infirmiers, les repas à domicile, c’est un véritable défilé qu’il reçoit et accueille chaque jour. « Dans les quartiers dits sensibles, le pire ce n’est pas la délinquance dont les médias parlent, le pire c’est la solitude…Les gens sont si seuls maintenant…Maintenant, les enfants font leur vie, ils ne gardent plus leurs parents, donc on a beaucoup de personnes isolées, et puis, on a aussi beaucoup de mères célibataires qui bataillent pour gagner leur vie et élever leurs enfants. Et des hommes sous addiction qui vivent dans des studios pas chers. Alors forcément, tous ces gens malheureux, vivant ensemble parfois ça détonne… Parce que chez nous, les loyers ne sont pas chers, on recueille les gens dans la misère sociale…On n’a pas la mixité dont tout le monde promeut l’image. On est tous de la même classe sociale.. »

Larbi en revanche peut raconter les mixités ethniques, les différentes cultures qui se côtoient et vivent ensemble « Une belle leçon d’humanité  » Mais pour Larbi, l’essentiel est encore ailleurs. « J’ai monté ma petite entreprise de médiation car l’important c’est de répondre à cette question : Qu’est-ce qui permet d’avoir des rêves ? Aujourd’hui, on a des gamins de 14 ans qui sont des chefs dealers sur leur territoire, le seul adulte qu’ils croisent, c’est le flic, donc le bâton, on ne peut pas réduire l’image de l’adulte à la punition… » Larbi le reconnaît volontiers, il a toujours été dans les quartiers les plus compliqués pour ces gamins-là, ceux qui naissent et grandissent dans des zones de non-droit et qui leur laissent peu de chances. « La misère des uns nourrit les autres. Les dés sont pipés d’avance. Moi, je suis le seul à pouvoir me rendre dans ce genre de quartiers, les éducateurs n’y ont pas accès. Tu ne peux y entrer que parce que tu y vis, que tu connais les codes, mais on me demande de remplir des objectifs. Il faut que le gamin entre dans des cases pour qu’il ait droit à un suivi. Il doit avoir entre 16 et 29 ans, mais 16 ans c’est trop tard. On a plein de gamins qui a 14 ans ne vont déjà plus à l’école, et personne ne le dénonce, ni les policiers, ni même nous. Ce sont les parents du jeune qui a déserté l’école qui paient une amende, on sait tous qu’ils n’en ont pas les moyens, on sait tous que le gosse n’ira de toutes façons pas à l’école parce que depuis longtemps il s’y est senti abandonné…Et on est témoins de leur dérive. Avec le confinement, c’est pire, puisqu’il n’y avait plus moyen de trouver de drogue, alors les gosses inhalent des capsules de gaz, et ça même les plus jeunes ça les fait marrer… »

Selon Larbi, dans ces quartiers les éducateurs sont « virés » , et les policiers n’agissent que pour la répression, les seuls médiateurs possibles sont les habitants. Seulement, nombre d’entre eux sont déjà étouffés par leur propre problème, restent alors les gardiens d’immeuble. « Nous par exemple, qui vivons avec eux nous savons qu’il n’y a aucun sens à virer des jeunes d’un hall d’immeuble…Je sais que nous pouvons être les adultes qui peuvent les toucher car nous avons créé une relation de confiance, que nous vivons les mêmes choses, que nous ne sommes pas des balances. Il ne faut pas croire mais 95 % des gens, chez nous aspirent à une vie normale, seulement la misère, la société ne leur laissent pas toujours le choix… » Larbi le sait, dans les familles il est parfois difficile de se confier, et il est important d’avoir parfois une personne extérieure à qui confier ses rêves et ses projets. « Nous nous pouvons être ce maillon manquant entre l’éducateur et le jeune. Je me souviens avoir pu aider un jeune au départ pour des broutilles, genre des soins dentaires, ça le touche qu’on l’aide sans rien demander en retour, puis après, on peut avancer en confiance. »

Malheureusement pour Larbi, la médiation fait de moins en moins partie du métier de gardien. « Moi, je ne suis pas la fée du logis, je préfère résoudre les problèmes…mais c’est vrai, que ma fiche de poste m’empêche de faire réellement de la médiation, ce qui est terrible car on a tout en main, le rapport de confiance, la connaissance des lieux, des enjeux… Plusieurs fois, je me suis retrouvé au milieu d’une bagarre, légalement, je n’avais pas à y être, mais je n’allais pas regarder deux personnes se battre sans essayer de les calmer… »

Larbi est sensé être gardien d’immeuble de 8 heures à 19H, il doit nettoyer le hall, les escaliers, gérer le quotidien, les ordures, et un bout des espaces verts. Pourtant, il se passe plein de choses à partir de 19h, alors il met sa casquette de médiateur, et se retrouve à discuter des heures avec les jeunes, ou les personnes isolées du quartier. Quand ça dérape, il est simplement Larbi. « On nous dit que notre métier va disparaître, car pour l’instant 75% de notre salaire est payé par la gestion des poubelles, et maintenant on enterre les déchets, on n’aura plus besoin de nous et plus les moyens de nous payer.  » Larbi gère en moyenne 200 logements, et autant de familles, de personnes et d’histoires. « Je suis fait pour ces quartiers en colère, car sous la colère il y a une superbe humanité, plein d’espoir, je suis un bon gardien ici, je suis bien plus mauvais si tu me mets en ville. Finalement, il n’y a pas de mauvais gardien, simplement des gardiens à la mauvaise place. Moi, ces quartiers je les aime, et leurs habitants encore plus, ils râlent, ils pleurent ils se plaignent, mais tout comme moi, ils ne partiraient pour rien au monde… Il faut juste que les jeunes et moins jeunes ne tombent pas dans certains pièges, se respectent et surtout qu’ils réapprennent à avoir de l’espoir… »

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À propos de cet article

Publié le 7 septembre 2020
Écrit par Eloise LEBOURG
Éloïse Lebourg est journaliste. Après une école de journalisme reconnue par l’Etat et la profession, elle apprendra sur le terrain à déconstruire tout ce qu’on lui a appris. Après des détours par Charlie, France Inter, RTL ou RFI, elle se positionnera dès 2006 sur les radios associatives dans lesquelles elle œuvrera comme journaliste puis directrice d’antenne, jusqu’en 2014. Pigiste pour reporterre, Hexagones ou Politis, elle reviendra à ses premiers amours : l’enquête au long cours. Dès 2010, elle crée les Rencontres Nationales des Medias Libres et du Journalisme de Résistance qui se déroulent depuis, chaque année à Meymac en Corrèze, chaque dernier week-end du mois de mai. En 2015, elle crée avec Matthias Simonet, Mediacoop dont elle est la gérante-associée.

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