« On remplit les prisons de jeunes qui n’ont rien à y faire » La visite de Nicole Belloubet à l’EPE de Clermont-Ferrand ne convainc pas les éducateurs

La ministre de la justice était en visite à l’établissement de placement éducatif (EPE) Paul Bert, hier vendredi 11 janvier. Les éducateurs du centre en ont profité pour dénoncer un virage répressif, tandis que le gouvernement priorise la mise en place de centres éducatifs fermés (CEF).

Pour la première fois depuis sa prise de fonction comme ministre de la justice, Nicole Belloubet a visité un établissement de placement éducatif (EPE) hier, vendredi 11 janvier. Nous avons profité de l’occasion pour discuter avec le personnel de l’EPE de Clermont-Ferrand qui accueille jusqu’à 12 jeunes, de 13 à 18 ans en hébergement collectif, et en accompagne jusqu’à 12 autres en hébergement diversifié. Plusieurs syndicalistes du Syndicat national des professionnels de l’éducation et du social – protection judiciaire de la jeunesse (SNPES-PJJ/FSU), la plupart éducateurs, ont répondu à nos questions. Malgré leur demande, ils n’ont pas obtenu une entrevue avec la ministre, qui n’a pu écouter leur représentants que lors d’une table ronde sur la place des EPE dans le système judiciaire.

Pour eux, l’action du gouvernement en matière de protection judiciaire de la jeunesse na va pas dans le bon sens, à commencer par l’ouverture annoncée de 20 centres éducatifs fermés (CEF). « Ils veulent créer un vrai code pénal des mineurs pour remplacer l’ordonnance de 1945, mais ce serait bien d’écouter ce qu’il se passe sur le terrain, de savoir ce que c’est qu’un jeune placé », dénoncent-t-ils. Notamment, le fait que la création des CEF ait été décidée avant la première visite de la garde des sceaux dans un EPE questionne les professionnels, qui ont défendu le modèle non répressif de ces centres ouverts. Le plan d’ouverture des CEF étant déjà acté, l’annonce d’états généraux de l’hébergement par la direction de la protection judiciaire de la jeunesse ne rassure pas les syndicalistes, qui craignent de voir enterrée définitivement la primauté à l’éducation. « Avec le gouvernement actuel, on s’oriente vers une accélération du volet répressif, avec des taux record de l’incarcération de mineurs. Ce n’est pas ce que demandent les agents sur le terrain : les éducateurs sont en capacité de gérer, à condition qu’on leur en donne les moyens. Tout bêtement quand on est tout seul sur le service, on ne peut pas accompagner un jeune dans ses démarches. » Pour eux, ces choix peuvent avoir des conséquences désastreuses sur le parcours des jeunes, qui se trouvent plongés dans une spirale entre enfermement et récidive. « Là où on nous vend les CEF comme une alternative à la prison, ils sont en réalité un marchepied vers l’incarcération ». En cause, la prise en compte de la moindre transgression comme un motif d’emprisonnement, pour des jeunes de moins de 16 ans pourtant présumés innocents. « C’est des ados sous procédure judiciaire, la transgression est inhérente à leur parcours. Donc à mesure qu’on ouvre des CEF, on voit le nombre de jeunes en détention qui augmente. » Un dispositif dénoncé comme contre-productif par les associations de défense des droits de l’homme, mais qui n’a jamais été l’objet d’un bilan par l’État. « Je ne ferais pas l’injure de la bêtise à la ministre, elle sait que ce dispositif est inefficace », continue un représentant syndical, « mais il est efficace pour faire gagner 2, 3, 5 % de voix dans un électorat sensible à un discours sécuritaire ».

« On fait un pari sur chaque jeune, eux ils veulent un tableau de statistiques. »

À Clermont-Ferrand, les professionnels dénoncent également une fracture avec leur direction, avec qui « le dialogue social est rompu ». « Cet été, il a fallu attendre que tout le monde soit en arrêt et que ce soit à la direction de faire le service pour que le foyer ferme pendant 15 jours pour de la « réflexion pédagogique », raconte une éducatrice. Ses collègues abondent : « On fait un pari sur chaque jeune, eux ils veulent un tableau de statistiques. Leur but est d’avoir un foyer rempli, sans prendre en compte la dynamique de groupe qu’on essaie de créer, et la prise en charge individualisée ». La gestion des ressources humaines est particulièrement contestée. Le non-renouvellement en décembre d’une contractuelle qui travaillait à l’EPE depuis plus de 4 ans cristallise les tensions, et a provoqué deux jours de grève suivis par près de 80 % des salariés. « Le dernier prétexte invoqué par la direction était sa « manière de servir ». Pour nous éducateurs, il s’agit d’être investi, d’être au contact avec les jeunes… Nous on peut le mesurer en tant qu’éducateurs au sein d’une équipe. Dès lors que c’est invoqué par la direction, on peut se demander ce que ça veut dire, s’il ne s’agit pas plutôt d’être corvéable à merci. C’est virer quelqu’un parce qu’il dénonce des problématiques institutionnelles. » Un licenciement particulièrement mal venu, alors qu’il y a régulièrement un seul éducateur présent pour l’ensemble des jeunes hébergés. « On est en défaut de personnel alors qu’on a viré une collègue, c’est le comble ! »

Quand à la visite de la garde des sceaux, les éducateurs préfèrent en garder le positif. « Moi je suis très contente qu’elle vienne, madame la ministre ! C’est très bien pour les jeunes : il y a de nouveaux meubles, et même une table de ping-pong. Ça fait quand même six mois qu’on nous dit qu’il n’y a pas le budget pour ça. » Bien entendu, le chargé de communication de l’établissement a tenu à souligner qu’il s’agissait d’une coïncidence.

Langue de bois. Questionnée sur les Gilets jaunes durant la conférence de presse qui a suivi sa visite, Nicole Belloubet s’est lancée dans une tirade dénonçant la violence des manifestants. Nous avons rebondi avec une question sur les violences policières, à laquelle elle a refusé de répondre, mettant fin à l’entrevue avec la presse.

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