Crise climatique: « Agir individuellement ne suffit pas, il faut s’engager collectivement »

Jean-François Mezeix, physicien de l'atmosphère à la retraite, était de passage le 18 juin 2022 au festival Prenez place, organisé par La Doume, Alternatiba et ANV. L'occasion pour Mediacoop d'évoquer avec lui les enjeux autour de la crise climatique en cours.

Le samedi 18 juin, au milieu du Village des alternatives (où Mediacoop s’est rendu), un petit barnum blanc est installé. En dessous, sur un montage de chaises en plastique et de tables, un ordinateur portable et un projecteur sont en place, prêts à assister Jean-François Mezeix dans sa présentation intitulée « Réchauffement du Climat : urgence d’agir ».

Une conférence dense et technique, mais nécessaire. En effet, il ressort de ces échanges l’importance de s’informer et de se former afin de pouvoir agir individuellement et, surtout, collectivement pour lutter contre la crise climatique en cours. « Nous devons tous nous sentir concernés », insiste-t-il.

Les réalités du changement climatique

« A celles et ceux qui disent que le dérèglement climatique n’existe pas, nous pouvons facilement leur répondre en quelques chiffres », affirme, déterminé, Jean-François Mezeix en début de présentation. Et la démonstration est implacable.

De manière générale, l’effet de serre permet la vie sur terre par son effet de réchauffement, puis de régulation, de l’atmosphère terrestre : les gaz qui composent cette dernière laissent passer les rayons du soleil, puis permettent à la terre, réchauffée, d’en renvoyer une partie, ce qui lui permet d’atteindre un état d’équilibre. Sans ce phénomène, la température moyenne de la terre serait de -18°.

Mais, présents dans l’atmosphère en trop grande quantité à cause de l’activité humaine, les Gaz à effet de serre (GES) empêchent cette deuxième phase de régulation et engendrent ainsi le réchauffement climatique.

Une augmentation de CO2 jamais vue dans l’histoire

Parmi les GES émis par l’activité humaine, on retrouve pour trois-quarts des émissions le dioxyde de carbone (CO2). En France, cela concerne surtout les transports (30%), l’agriculture, l’industrie et le résidentiel public et privé (isolation des bâtiments), à 19% chacun.

Sur près de 800’000 ans d’évolution de la concentration de CO2 dans l’atmosphère, on peut observer de grandes fluctuations liées à des effets naturels. Mais ces variations de concentration sont incomparables avec ce que l’être humain a engendré. « Les émissions de CO2 dues à l’activité humaine explosent dès 1850, avec le début de l’ère industrielle, alors que ces degrés de concentration n’avaient jamais été dépassés en 800’000 ans », raconte le physicien de l’atmosphère.

Le pic cerclé concerne la température maximale engendrée par une concentration naturelle de CO2. Le cercle en haut à droite illustre l’actuelle concentration de CO2 dans l’atmosphère engendrée par l’activité humaine.

Diapositive issue de la présentation de Jean-François Mezeix. Évolution de la concentration de CO2 dans l’atmosphère, et des températures en Antarctique.

Au final, on se retrouve avec une augmentation de GES jamais vue dans l’histoire, principalement liée à l’utilisation de pétrole, de gaz, de charbon et de la déforestation.

Et les conséquences sont nombreuses, se renforcent et s’accélèrent. On observe ainsi une augmentation de la température moyenne de la Terre qui agit de manière très irrégulière sur l’ensemble de la planète : fonte des calottes glacières, augmentation du niveau des Océans, acidification des eaux, hausse des événements climatiques extrêmes (inondations, sécheresses, tempêtes, cyclones tropicaux…)…

Les rapports du GIEC

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) regroupe actuellement près de 3500 scientifiques du monde entier et de toute discipline. Ils et elles ne font pas de recherches, mais centralisent les résultats de toutes les recherches existantes sur les causes, conséquences et solutions au dérèglement climatique. Depuis plusieurs décennies, le GIEC publie des rapports qui font autorité dans le domaine environnemental et à propos de la crise climatique.

Le dernier rapport en date (disponible en ligne) est sorti en avril 2022. Il aborde les différentes pistes à suivre afin de limiter au maximum le réchauffement climatique par rapport à l’ère pré-industrielle. « Ce rapport permet de comprendre ce qui est irrémédiable et qui va nous tomber dessus, mais pas pour résigner, bien au contraire. Il s’agit de pouvoir faire un bilan réaliste de la situation pour s’adapter et agir rapidement. L’objectif est de pousser à l’adoption de choix politiques adaptés aux enjeux ! » , s’exclame Jean-François Mezeix.

Autrement dit, le bilan est terrible, mais doit pousser à l’action, et non pas servir d’excuse pour se résigner et ne rien faire. « Tous s’accordent pour dire qu’il faut agir vite, en fonction de ces trois principes : sobriété, efficacité et énergies renouvelables », précise-t-il.

Des mythes et des coupables

Agir, c’est aussi dénoncer les principaux responsables de cette situation – ceux que le journaliste Mickaël Correia nomme les « criminels climatiques » – et les États qui n’ont pas le courage de faire les choix politiques nécessaires. « Les six plus grandes banques françaises [BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE, La Banque Postale et Crédit Mutuel] investissent massivement dans les énergies fossiles, grosses émettrices de Gaz à effet de serre. Ce faisant, elles produisent plus de 3200 milliards de tonnes de GES, soit huit fois plus que les émissions de la France », s’indigne Jean-François Mezeix.

Malgré l’apparente technicité du sujet, pour Jean-François Mezeix, s’y confronter permet de développer une indispensable autodéfense intellectuelle. Une manière de ne pas subir la communication de certaines entreprises et personnalités politiques : « On entend beaucoup, dans certains discours politiques, que le nucléaire serait décarboné. Ah bon ? Si on regarde les chiffres, il n’en est rien. En intégrant le bilan complet carbone (l’extraction, le transport, la construction de la centrale, le démantèlement, le traitement et le stockage des déchets), le nucléaire est bien plus carboné que l’éolien, le solaire et l’hydraulique. Et l’idée que le nucléaire permet l’indépendance de la France est fausse vu qu’on l’achète à l’étranger. C’est là où l’on voit que les chiffres sont un enjeu important. On doit pouvoir comprendre comment ils sont construits et ce qu’ils recoupent. »

Nous sommes toutes et tous concerné.es

Ainsi, se former à ces enjeux serait la seule manière d’avoir prise sur l’état du monde et d’agir pour limiter les dégâts engendrés par le capitalisme industriel, tout en luttant contre les idées climatosceptiques encore trop présentes dans le débat public (cf. Répondre au climato-scepticisme pour accélérer la transition énergétique, de Jean-François Mezeix). Et les enjeux d’une transition énergétique à la hauteur sont nombreux.

Diapositive issue de la présentation de Jean-François Mezeix.

A la question des projets existant localement qui vont dans le bon sens, le physicien évoque le Plan Climat Air Energie Territorial, la toute nouvelle association Arverne Durable, l’association Combrailles Durables.

Dans tous les cas, cela doit inévitablement se faire collectivement, car « ce n’est pas un problème technique, mais bien un problème politique ». Et l’ancien professeur de conclure : « Bien sûr qu’il faut aussi agir individuellement, mais cela ne suffit pas du tout et ne change rien au système ! C’est collectivement qu’il faut agir ! Pour cela, il faut s’informer, partager les connaissances, éviter et contrer les fake news, changer nos modes de vie et favoriser les circuits courts, tout en s’investissant politiquement en tant que citoyen ».

Aller plus loin ?

L’ensemble des éléments de cette présentation sont présentés dans la vidéo (en ligne) faite en 2016 par Les Amis du Temps des Cerises : Le changement climatique Jean-François Mezeix, ou encore la conférence « Changement du climat, transition énergétique : nécessité et enjeu local » organisé par la Caisse d’Epargne Auvergne Limousin (CEPAL) en octobre 2021.

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