« Comment cela, s’écrie-t-elle, je veux partager le sort commun, je veux rester en prison et comparaître »

C'est l'histoire du premier 1er mai en France, en 1890. C'est l'histoire d'un procès investi par l'Etat et par les anarchistes comme une tribune politique. C'est l'histoire d'une mise en scène théâtrale faite de joutes oratoires et d'effet de manche.

Directrice de recherche au CNRS et spécialiste de Louise Michel, Claude Rétat est venue à Clermont-Ferrand présenter son dernier ouvrage « L’anarchie au prétoire : Vienne, 1er mai 1890 – Une insurrection et ses juges ». Organisée par Les Amis du Temps des Cerises, la conférence s’est révélée être un conte passionnant, inédit, drôle et marquant. Le récit d’un événement méconnu sous cet angle. Morceaux choisis et restitution subjective d’un récit à ne pas rater.

Une date pas comme les autres

Nous sommes le 30 avril 1890 en France. La plupart des grandes villes sont bouclées par la police. L’État a peur de ce qu’il pourrait se passer le lendemain. La date n’est pas anodine, il s’agit du premier 1er mai organisé dans le pays.

Les socialistes de l’époque se mobilisent pour porter la revendication des huit heures de travail quotidien. Mais d’autres ne croient guère à ce mode d’action. Les anarchistes ne souhaitent pas mendier, mais prendre. Pour elles et eux, la date est surtout un grand jour pour les réformistes et les socialistes de gouvernement, et non pas pour les révolutionnaires.

Mais, tout en critiquant l’événement, ils et elles y sont allé.es. Pour certain.es, c’étaient l’occasion de possibles dérapages illustrant la violence de l’État bourgeois. De quoi nourrir ainsi la révolution.

Voir Vienne et… manifester

Dans les jours qui précédent, Louise Michel parcourt la France pour faire des conférences. Elle et Alexandre Tennevin se font arrêter à Lyon après plusieurs soirées de prises de paroles enflammées. La police craint ce duo complémentaire, entre la téméraire et le cogneur, et les coffre pour les empêcher de participer au 1er mai.

L’ensemble du pays se prépare au pire. Mais Camille Jouffray, le maire de la petite ville de Vienne, en Isère, s’affiche en tant qu’adversaire de l’usage des moyens répressifs. Il n’en fallait pas plus pour que les anarchistes choisissent sa ville pour se regrouper et organiser la journée de manifestation du 1er mai.

Le temps d’une journée, Vienne devient la capitale de révoltes sociales. Et une belle écharde dans l’imposant dispositif policier sensé contrôler la France.

Mais que s’est-il réellement passé ?

Alors ? Violentes et sanglantes émeutes s’adonnant au pillage et à la confrontation directe ? Ou manifestation massive et respectable ? Malgré des revendications révolutionnaires, les dégâts sont moindres et les violences très relatives. « Une grève éclate, le maire est malmené, le commissaire « abîmé », une fabrique de drap pillée« . La journée, beaucoup plus calme que prévu, est vite matée par les forces de l’ordre.

Mais qu’importe, c’est une tempête dans la République ! La réalité des faits est recouverte par les imaginaires, les peurs et les enjeux politique de chacun des camps.

Un procès théâtral : qui veut en être ?

Le procès a lieu à la cour d’assises de Grenoble. Pierre Martin est jugé en tant qu’agitateur de foules des plus efficaces. Alexandre Tennevin, sous les verrous au moment des faits, est accusé de « crime d’influence ». Louise Michel, quant à elle, a été exclue du procès.

Alors que Tennevin, face au juge, se défend d’avoir incité à l’émeute et tente de relativiser sa participation aux événements, Louis Michel, qui n’était même pas là, essaie, elle, de réhabiliter son statut d’agitatrice.

L’État a peur de lui donner la parole car elle serait trop dangereuse pour être jugée ! L’exclure est aussi une manière de la faire passer pour une moucharde, puis pour une folle. Vexée et furieuse, elle tente d’y revenir par tous les moyens. « « Comment cela, s’écrie-t-elle, je veux partager le sort commun, je veux rester en prison et comparaître ».  Et, comme on le lui refuse encore, elle va saccager sa cellule », raconte Jean Lebrun, sur Radio France.

Dans les jours qui suivent, elle écrit au juge d’instruction pour solliciter sa propre mise en cause. Elle insiste sur la violence avérée de ses prises de position, autant dans le fonds que dans la forme de son message révolutionnaire.

Un procès croisé

C’est comme si tout le monde s’était mis d’accord pour faire monter la sauce…

L’État et les médias insistent sur les violences et le scandale, et les anarchistes veulent en faire un récit entier et révolutionnaire. L’affaire de Vienne les mets d’accord pour nourrir au possible un récit des plus épiques, scandaleux d’un côté, révolutionnaire de l’autre.

Entre deux, le maire de Vienne tente comme il peut de relativiser les récits et de les ramener à la réalité des faits. En vain

Une tribune politique au-delà des faits

D’un côté, les juges suivent le Gouvernement et veulent faire du bruit pour faire le procès de l’anarchisme. De l’autre, les anarchistes veulent faire du bruit pour faire le procès de l’État, de la police et des patrons. Ainsi, tous sont d’accord pour ne pas lésiner sur les mises en scènes et les joutes verbales.

Le décors était posé dès la couverture de l’ouvrage. Un théâtre de Guignols, où priment l’éloquence oratoire et les effets de manche, la maîtrise de la rhétorique et de la métaphore. Il faut rire, il faut pleurer, il faut applaudir, et invoquer d’autres juges contre les juges par le biais du public et de l’opinion.

Et là commence le cœur du livre (qu’on ne dévoilera pas), fait de nombreuses archives inédites, d’extraits des prises de paroles et de compte-rendus de toute sorte.

Louis Michel, oratrice, artiste et conteuse

L’ensemble des travaux de Claude Rétat nous permettent de découvrir Louise Michel autrement qu’en tant que figure majeure des militantes communardes, puis anarchistes. Avec La Révolution en contant, elle fut aussi autrice de fictions et de contes, d’où transparaît sa conscience de l’importance révolutionnaire des imaginaires. Et avec Art vaincra !, l’insurgée anarchiste illustre son « art total, qui veut recréer le monde et la beauté, synonyme pour elle de révolution ».

Comme l’explique Claude Rétat à Radio France, « Le roman n’est pas un à coté de la militante, il en est véritablement le cœur, une certaine révélation d’elle-même », et il s’agit maintenant de la relire pour la redécouvrir.

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