Zéro chômeur, ou l’emploi qualitatif comme finalité

Mercredi 22 juin, la librairie Les Volcans organisait une discussion pour la sortie du livre "Zéro chômeur". Une table ronde participative des plus intéressantes et concrètes avec des nombreux acteurs et actrices du projet.

C’est salle comble en ce mercredi après-midi dans la belle galerie de la librairie Les Volcans, à Clermont-Ferrand. Daniel Le Guillou, président de l’Entreprise à But d’Emploi Actypoles-Thiers et membre du conseil d’administration de l’association Territoires zéro chômeur de longue durée, est venu présenter et discuter de l’ouvrage qu’il a écrit en collaboration avec Denis Prost, membre d’ATD Quart Monde.

Intitulé « Zéro chômeur. Mobilisez votre territoire pour l’emploi », ce livre est, selon son auteur, « avant tout le fruit d’un travail collectif, une histoire de rencontres avec les villes, les territoires et les personnes concernées, depuis plusieurs années. » Il s’inscrit donc dans une histoire plus longue que l’ouvrage lui-même.

Zéro chômeur: une première expérimentation

En 2019, est publié un premier tome, intitulé « Zéro chômeur. Dix territoires relèvent le défi ». Il rend compte de l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD) initiée par ATD Quart-Monde et adoptée par dix territoires entre 2017 et 2019. L’objectif : créer un Entreprise à But d’Emploi (EBE) sur des petits territoires pour embaucher des chômeurs de longue durée « pour des travaux utiles à la société, mais qui n’ont pas suffisamment de valeur marchande » (accompagnement à la personne, protection de l’environnement…).

L’ouvrage dresse un bilan positif de l’expérimentation, autant pour les personnes concernées par le chômage de longue durée que pour la cohésion du territoire lui-même. Ainsi, ce serait près de 800 emplois à temps choisi, et sans sélection, qui auraient été créés, pour des bénéfices supérieurs aux coûts du chômage.

En 2020, la décision est prise d’élargir l’expérimentation à d’autres territoires. Alors que 150 territoires seraient candidats, et que 20 seraient déjà habilités à la mise en place du dispositif, cet ouvrage est présenté comme une « boîte à outils » destiné à accompagner tous les acteurs engagés dans la lutte contre le chômage de longue durée.

Une seconde expérimentation en cours

« La deuxième expérimentation est en cours, mais nous pouvons déjà annoncer un millier d’embauches et partager quelques enseignements, annonce Daniel Le Guillou. Je tiens à préciser que nous le faisons avec beaucoup d’humilité étant donné les centaines de milliers de personnes subissant le chômage de longue durée en France ». Selon l’INSEE, ils et elles seraient plus de 700’000 au quatrième trimestre de 2021.

Des enseignements qui sont tout d’abord qualitatifs. Partant du « droit d’obtenir un emploi » figurant dans le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, l’association a travaillé à transformer la manière stigmatisante de qualifier les personnes subissant un chômage de longue durée. « Nous avons pu faire évoluer la notion en fonction de ce qu’en pensaient les personnes concernées. On parle dorénavant de privation durable d’emploi. Même s’il y a plusieurs définitions à ce terme, cela change tout. Nous inversons la charge de la preuve : la personne n’est pas au chômage, elle est privée d’emploi », raconte, enthousiaste, l’auteur de l’ouvrage.

A cela, s’ajoute la notion « d’emploi décent » qui s’est imposée progressivement. Selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT), cette notion va plus loin que le simple fait d’avoir un emploi, ou non, en impliquant « l’accès à un travail productif et convenablement rémunéré, la sécurité sur le lieu de travail et la protection sociale pour les familles, de meilleures perspectives de développement personnel et d’insertion sociale, la liberté pour les individus d’exprimer leurs revendications, de s’organiser et de participer aux décisions qui affectent leur vie, et l’égalité des chances et de traitement pour tous, hommes et femmes. »

Ces deux notions s’imposant progressivement, le défi sera de stabiliser dans la durée des concepts-clés du projet de TZCLD.

De nouvelles activités concernées et du solidaire

Selon Daniel Le Guillou, les activités concernées par le projet ont aussi changé depuis les premières expérimentations. « Au début, on s’occupait principalement des activités que le secteur privé ne voulait pas prendre en charge, notamment les activités interstitielles. Mais nous sommes venus en appui de politiques publiques existantes ou émergentes, avec aussi des activités dans les domaines solidaires et de l’économie circulaire. Cela en a fait des activités pérennes, contrairement à l’insertion où l’engagement est limité dans le temps. »

Pour Laure Descoubès, co-Responsable du Comité Local pour l’emploi Territoires Zéro Chômeur de longue durée de la ville de Thiers, c’est important de garder pour philosophie la possibilité de choisir les activités. « Il faut partir des souhaits d’activité des personnes concernées. Et, spontanément, on retrouve beaucoup d’activités solidaires, que ce soit dans les mobilités, le déménagement, le recyclage… Même s’il est vrai que toutes ne sont pas possibles. En effet, elles doivent respecter le critère de non-concurrence avec les emplois existants », précise-t-elle.

De gauche à droite: Joëlle Chelle, directrice d’Inserfac; Laure Descoubès, co-Responsable du Comité Local pour l’emploi Territoires Zéro Chômeur de longue durée de la ville de Thiers; Stéphane Rodier, maire de Thiers (divers gauche); Boris Surjon, ancien président d’Actypoles-Thiers; Daniel Le Guillou.
Des témoignages concrets

Pour Sylvie Crampon, employée dans un projet qui vient d’obtenir son habilitation, cette possibilité d’obtenir un emploi décent en CDI relevait du mirage. « C’était difficilement crédible pour moi, surtout dans un contexte où les seniors n’ont plus forcément leur place. C’était compliqué d’avoir de l’ambition professionnelle et de devoir choisir un métier », se confie-t-elle.

De son côté, Nadia Daval, employée à Actypoles en 2017, a vu sa vie quotidienne changer à la suite de cette expérimentation: « Beaucoup de choses ont changé, notamment en termes de conditions matérielles de vie. J’ai pu enfin changer d’appartement, m’équiper d’une nouvelle voiture, et même partir un peu en vacances. »

Elle, qui était parmi les premières personnes embauchées par Actypoles-Thiers, a pu apporter sa touche personnelle au projet en contribuant au développement des mobilités solidaires. « On s’occupe des personnes âgées, de leurs déplacements pour faire les courses ou pour les rendez-vous médicaux », raconte-t-elle.

De gauche à droite: Boris Surjon; Daniel Le Guillou; Sondès El Hafidhi, adjointe Politique de la ville et Centres sociaux à Clermont-Ferrand; Nadia Daval, employée à Actypoles-Thiers; Sylvie Crampon, employée d’un projet nouvellement habilité.
La dignité par le travail ?

Une question centrale a été posée lors de cette conférence par une personne du public : pourquoi faudrait-il forcément rendre la dignité par le travail ? Une interrogation qui en implique une infinité en cascade. Qu’est-ce qui relève du travail ? Les activités non salariées ne rendent-elles pas digne aussi ? Et doit-on forcément s’accomplir par le travail ? Finalement, ce dernier peut-il être un espace d’émancipation ?

Et la personne, chercheuse universitaire sur le sujet, de préciser : « Est-ce que cela peut être autre chose que le projet du libéralisme économique qui, en caricaturant, consiste à mettre au travail les pauvres pour les faire participer au système et les rendre rentables ? »

A ce débat fondamental et profondément politique, plusieurs éléments de réponses sont évoqués. D’un côté, les EBE ne seraient pas des entreprises comme les autres, tout en se différenciant de l’insertion professionnelle. De plus, la valeur économique ne serait pas la seule valeur de ces emplois, étant donné qu’il s’agit surtout d’activités dans les domaines sociaux et environnementaux.

« On ne va pas abattre le capitalisme comme cela, c’est sûr, mais on le réinterroge, en pratique et en théorie. On veut ré-encastrer l’économie au service de la société, en essayant d’aller le plus loin possible dans les changements que l’on veut voir advenir », conclu Stéphane Rodier.

Au-delà du consensus, un projet politique

Pour le maire de Thiers, ce projet, même s’il a obtenu un large soutien, est porteur d’un propos politique fort qui transforme le territoire lui-même, et non pas seulement les seules personnes bénéficiaires. « Ce projet, c’est aussi une manière de combattre les violences sociales qui culpabilisent les personnes privées d’emploi. Tous ces discours odieux qui les présentent comme des personnes assistées, ou qui profitent du système ! Le travail n’est pas seulement un rapport économique, et ce n’est pas la première motivation des personnes concernées. Le salaire est une chose importante, mais l’apport principal de ce projet est de démontrer que toute personne peut apporter une richesse à la société. »

Selon Sondès El Hafidhi, adjointe Politique de la ville et Centres sociaux à Clermont-Ferrand, « ce n’est pas l’argent ni le travail qui manque, mais la volonté politique. L’exemple de Thiers a montré que cela fonctionne, que cela crée de l’emploi et que c’est utile au territoire. Tout le monde a intérêt à ce que cela fonctionne. Et le démontrer permet justement d’avoir des soutiens au-delà des étiquettes politiques ».

Alors que la première phase du projet semble avoir fait les preuves de son utilité, la deuxième phase en cours va devoir le confirmer à une autre échelle et dans une multiplicité de contextes territoriaux différents.

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