10 avril 2022, 20 heures. Beaucoup espéraient ne pas revivre 2002 ni 2017. Ne pas revoir l’extrême droite au second tour. Et pourtant, le RN est encore là. Encore face à Macron mais cette fois, dans la peau d’un candidat-président. Que faire deux semaines plus tard ? Pour certains, c’est clair comme de l’eau de roche. Pour d’autres, le flou est total.
Alors d’abord, on se tire dans les pattes. « C’est la faute de Zemmour si le RN fait un tel score » ou « C’est la faute de Macron ou de la gauche, des communistes, des socialistes, des écolos ». Pour certains, c’est la faute du peuple. On aurait le second tour qu’on mérite.
À peine une demi-heure après les résultats, les consignes de votes tombent. Zemmour et Dupont-Aignant appellent à voter Le Pen. Ce sont les seuls. Pour Mélenchon, « Aucune voix ne doit aller à Madame Le Pen ». Hidalgo, Roussel et Jadot appellent à voter Macron pour faire barrage.
Hier, nous posions la question : De quoi sommes-nous coupables ? Aujourd’hui, on se penche sur le flou dans lequel se trouvent de nombreux électeurs face au retour du duel Macron – Le Pen. Barrage, vote blanc ou abstention : choisir, ou pas.

Piqûre de rappel
En 2002, le Front National de Jean-Marie Le Pen obtenait un score de 16,8% au 1er tour et 17,7% au second. En 2017, sa fille et le RN faisaient 21,3% au 1er tour et 33,9% au second. Cinq ans plus tard, même duel. Cette fois, Marine Le Pen progresse avec un score de 23,1% au 1er tour. À quelques jours du scrutin final, rien n’est vraiment certain et nombre d’électeurs ne se retrouvent dans aucun des deux candidats. Alors, pour ces derniers, vote blanc, barrage à l’extrême-droite ou abstention ? Décryptage.
Le vote blanc
Le vote blanc consiste à glisser dans l’urne une enveloppe vide ou cachant un bulletin vierge. Ce type de vote indique une volonté de se démarquer du choix proposé. Le vote nul se distingue par un bulletin déchiré ou annoté. Si l’électeur n’a pas forcément souhaité que son vote soit nul, il arrive que ce dernier ait volontairement déposé un bulletin de ce genre pour manifester son opposition aux différents candidats.
Les votes blancs et nuls sont comptabilisés et rendus publics, mais ils ne sont pas considérés comme des suffrages exprimés. En clair, les électeurs qui se déplacent pour glisser un bulletin blanc ou un bulletin nul dans l’urne n’ont pas plus de poids que les abstentionnistes. Et pourtant, le volume de votes blancs est important et a même battu des records en 2017 : 11,5 % des votants ont voté blanc ou nul au second tour de l’élection présidentielle (4 millions de personnes environ).
Décomptés mais pas reconnus
Depuis la loi du 21 février 2014, les bulletins blancs sont décomptés séparément des votes nuls et annexés à part sur le procès-verbal dressé par les responsables du bureau de vote. L’objectif de la loi est de reconnaître que le vote blanc est un acte citoyen se distinguant de l’abstention. L’électeur s’étant déplacé jusqu’à son bureau de vote, il exprime une volonté de participer au scrutin pour dire son refus de choisir entre les candidats en lice.
« Les bulletins blancs sont décomptés séparément et annexés au procès-verbal. Ils n’entrent pas en compte pour la détermination des suffrages exprimés, mais il en est fait spécialement mention dans les résultats des scrutins. Une enveloppe ne contenant aucun bulletin est assimilée à un bulletin blanc. »
Loi du 21 février 2014
Les votes blancs et nuls sont en augmentation. Cela démontre une mutation profonde de la société face au système électoral et une crise de la démocratie représentative. Qu’est-ce qu’une reconnaissance du vote blanc changerait ? Il pourrait d’abord être considéré comme un candidat à part entière dans une élection. S’il arrivait en tête d’un suffrage, il l’emporterait et l’élection serait invalidée.
En bref, le vote blanc ou le vote nul a pour seul avantage de marquer sa volonté de participer au scrutin sans avoir à choisir un candidat. Il se démarque en cela de l’abstention mais n’est pas pour autant moins dangereux face au risque de l’extrême-droite.
Le vote barrage
Si le vote blanc prend de plus en plus d’ampleur, la bataille se joue souvent entre l’abstention et le vote barrage. Ce dernier consiste à ne pas laisser quelqu’un passer le second tour en votant ou en appelant à voter pour un candidat pour qui on aurait pas voté dans un autre cas de figure. Ce vote barrage a déjà mobilisé en 2002 face à Jean-Marie Le Pen et en 2017 face à sa fille.
En 2022, il est encore le recours principal de nombreux citoyens, de beaucoup de personnalités et des candidats malheureux du premier tour. Pour certains électeurs, faire barrage est important, primordial, automatique. Pour d’autres, les consignes de vote sont insultantes et reviennent à traiter les citoyens comme des enfants. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui fustigent les personnalités considérées comme donnant des leçons ou culpabilisant l’électorat.
D’autres électeurs, les plus jeunes notamment, en ont assez de n’avoir jamais pu voter en leur âme et conscience, forcés de sauver les meubles à chaque élection. Pire encore, certains souhaitent voter Macron pour faire barrage mais doivent se battre contre eux-mêmes et renier purement et simplement leurs principes en votant pour un candidat qu’ils ont combattu dans la rue pendant cinq ans.

« Voter blanc ou s’abstenir, c’est voter Marine », entend-on. Pour beaucoup, 2022 relève d’un enjeu encore plus fort qu’auparavant, à l’heure où le score de Marine Le Pen a encore progressé et où trois candidats d’extrême droite briguaient la présidence. À quatre jours du second tour, Macron fait toujours figure de favori. L’écart qui le sépare de Le Pen se creuse.
Intentions de vote : Macron : 56% – Le Pen : 44 %
L’abstention
L’abstention est le fait de ne pas participer à un vote dans le cadre d’un processus électoral. En France, elle est établie en rapportant le nombre des citoyens s’étant abstenus lors d’un vote au nombre de ceux inscrits sur les listes électorales.
Au cours de l’histoire, dans les courants anarchistes, l’abstention volontaire est une position dominante. Les anarchistes refusent le principe de représentation politique qui est perçu comme une confiscation de la parole de l’individu. Mais au fur et à mesure des scrutins présidentiels, c’est une grande partie de l’électorat qui décide de tourner le dos au vote.

Voter est-il le meilleur moyen pour s’exprimer ?
Au 1er tour de l’élection 2022, c’est l’abstention qui arrive en tête avec un score de 26% soit 12.8 millions de personnes sur près de 48,7 millions d’inscrits. C’est chez les jeunes que l’abstention est la plus forte, principalement chez les 25-34 ans avec un taux de 46 %. Alors qu’après-guerre, le vote est perçu comme un devoir, les « milennials » (nés entre les années 1980 et 2000) se détournent du mode d’élection actuel.
Le premier tour de l’élection présidentielle 2022 confirme la tendance d’une nouvelle forme de participation politique des jeunes. Pour ces derniers, la participation citoyenne passe autant par l’engagement direct que par un vote tous les cinq ans. Aller aux urnes n’est souvent plus conçu comme un devoir mais comme un droit utilisé quand les enjeux sont à la hauteur. Voter est-il le meilleur moyen pour s’exprimer ? Peut-on voter sans que notre voix soit assimilée à un soutien ou à un candidat ?

Il est évident qu’une abstention trop forte porte un coup mortel à la légitimité de l’élection d’un candidat. Voici ce qu’on peut lire, par exemple sur un blog Médiapart.
Nous avons perdu. Quoi qu’il se passe dimanche 24 avril, le libéralisme économique et l’autoritarisme seront élus. Pourtant, quelle que soit la personne élue, elle aura la majorité du pays contre elle, et elle devra faire face, très vite, à une forte contestation. Nous devons affaiblir sa victoire et, pour cela, il ne nous reste qu’une possibilité : nous abstenir en masse. Il faut que dimanche 24 avril, le gagnant soit annoncé dès 19h00 : une abstention record, au-delà de 50%. Celle-ci empêchera le candidat élu de s’abriter derrière une quelconque légitimité électorale pour lancer ses futures réformes et ignorer les manifestations.
Mais si certains choisissent l’abstention car leur désintérêt pour la politique est total, d’autres la choisissent par conviction, comme une opposition, une protestation contre des candidats qui ne remplissent pas leur rôle. Mais ceci ne serait-il pas renier tous les combats de ceux qui se sont battus pour obtenir ce droit ?
« C’est la merde »
Au hasard, dans la rue, à Clermont, nous interpellons des passants. Beaucoup de personnes, des jeunes notamment, se sentent perdues. Un couple flâne. « C’est la merde, c’est compliqué, je ne me sens pas représentée par ces candidats », explique une jeune femme. « Il n’y a pas eu de campagne ni de débat de fond. », complète son compagnon. « J’ai déjà voté blanc l’an dernier. Quand on ne sait vraiment pas pour qui voter, ça permet de quand même faire son devoir. Les gens râlent mais si on ne vote pas, on est moins légitime pour le faire », précise-t-elle.
Plus loin, un jeune homme nous répond. Tout juste majeur, 2022 était sa première élection. « J’ai voté blanc au premier tour, je ne m’intéresse pas trop à la politique. Je sais juste que ne veux pas voter Le Pen. Je n’irai pas voter au second tour. », indique-t-il. Pour lui, reconnaître le vote blanc est primordial.
Double rejet
Ils sont six autour d’une table en bois, à l’arrière de l’université, à Gergovia. Six à nous dire qu’eux aussi, aimeraient que le vote blanc soit reconnu. On leur demande de nous décrire le second tour en un mot. « évident », « inquiétant », « la peste et le choléra ». Un des garçons nous dit que l’abstention lui paraît compréhensible mais que c’est aussi un refus d’exercer son droit. Un autre se résigne : « On vote dès le premier tour pour celui qui est le moins pire ». Dimanche, les six jeunes vont voter Macron pour faire barrage.
Au Jardin Lecoq, un homme lit, seul au bord de l’eau, le Canard Enchainé. On l’interpelle. Lui n’ira pas voter au second tour. Le 10 avril, il a glissé un bulletin Mélenchon. « Je n’avais pas voté depuis 25 ans et je n’y retournerai pas avant 25 ans ». Pour lui, « C’est Macron qui va passer car les gens ont la trouille ».
Rien a changé et tout a changé
« Compte tenu des institutions et du mode de décompte actuel, l’abstention, c’est ce qui me convient le mieux. Le discours de culpabilisation ne me touche absolument pas. On nous parle de Front de Gauche depuis des années mais l’extrême droite continue de monter. Le vote barrage a eu un sens à une époque mais on l’a vu à l’œuvre, les élus n’en tiennent pas compte. Et puis, il faut se rappeler de Hollande et de sa loi pour la suppression de la double nationalité, de Darmanin aussi qui dit que Le Pen est trop molle. », avise ce dernier.

Si Macron est en tête dans les sondages, l’accession de Marine Le Pen au second tour montre que l’ombre de l’extrême droite plane plus que jamais sur l’Élysée. Vote de conviction ou de dépit, les électeurs RN progressent. Face à un second tour bis repetita, beaucoup se sentent complètement perdus. À la fin, chacun fera pourtant en son âme et conscience. Au grès de notre déambulation, peur, désintérêt, résignation ou engagement se sont mêlés. Aussi, beaucoup de gens nous ont dit l’espoir qu’ils portaient sur les élections législatives à venir.