«  En France, la recherche en science de l’éducation est un domaine sinistré »

Dans la soirée du vendredi 10 juin, à la Maison du Peuple à Clermont-Ferrand, Sud Éducation 63 a organisé une conférence intitulée « une autre école ? Quels apports possibles de la recherche en éducation dans la pratique des enseignant.es ? ». Pour le professeur Roland Goigoux, c’était surtout l’occasion de décrire un quinquennat de réformes scolaires basées sur des choix idéologiques faisant fi des apports des sciences de l’éducation et de l’avis des personnels.

« Alors qu’il disait ne pas vouloir faire de réformes, l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer incarne cinq années de libéralisme et d’autoritarisme, de réformes brutales imposées, mêlant marche forcée et stratégie du choc », explique en introduction de la soirée Mathieu Tobie, de Sud Éducation 63.

Un « rouleau compresseur » de réformes

N’évoquant qu’une partie des innombrables réformes mises en place durant le quinquennat précédent (dédoublement des classes, réformes du BAC, Parcoursup, réformes du Lycée, loi Rilhac, réformes dans le recrutement et la formation des enseignants…), Mathieu Tobie dénonce tout autant leurs fonds que la manière dont elles ont été imposées, parfois par la contrainte en cas de contestation. Il met en avant les exemples de la mutation forcée de six enseignants à Saint-Denis, ou encore le procès des deux militants syndicaux clermontois qui avaient participé à l’occupation du lycée Blaise Pascal contre la réforme du bac en 2020.

« On pense qu’un autre projet pour l’école est nécessaire, affirme le syndicaliste, enseignant à l’Institut Medico Educatif (IME) de Chamalières. Celui de Macron est dans la continuité, mais en pire, de ce que Blanquer avait commencé. Ce n’est rien de moins qu’un projet de casse complète de l’école qui avance tel un rouleau compresseur ».

Alors que Sud Éducation 63 défend une école égalitaire qui laisserait cours à la diversité des pratiques d’enseignement, les choix politiques faits par l’ancien ministre de l’éducation ont eu pour objectif d’imposer « la bonne et unique méthode », que ce soit dans la gestion des établissements, dans l’organisation des enseignements ou dans les méthodes pédagogiques. Reste à savoir s’il peut y avoir une seule bonne méthode et sur quoi se base ce choix.

Des choix éclairés, en théorie..

Professeur émérite des universités, en sciences de l’éducation, à l’Université Clermont-Auvergne et membre du laboratoire Acté, Roland Goigoux est l’invité de ce soir. Il commence sa présentation en insistant sur l’importance d’appréhender ces réformes en gardant à l’esprit plusieurs questions : qui parle, au nom de quoi, sur la base de quelles données de recherches et pour quels objectifs ?

Autrement dit, qui a la légitimité de parler de manière éclairée, de donner son avis, de partager des conseils, bref, qui peut légitimement orienter les choix politiques ?

Il affirme que, de par leurs mandats, c’est bien aux élus politiques de décider des orientations à prendre, et non pas aux scientifiques. Il insiste sur le fait qu’ils doivent le faire manière éclairée, c’est-à-dire en concertation avec les personnels et les chercheurs en sciences de l’éducation.

Des choix idéologiques, en pratique..

Mais, en pratique, cela ne se passe pas de cette manière. « C’est la première fois que l’on a un ministre de l’Éducation nationale qui dit aux recteurs « voilà les deux livres à lire cet été et à appliquer pour la rentrée ». Ce mode de gouvernance descendant et coercitif est illustratif de l’instrumentalisation de la recherche qui est en cours au service d’une méthode unique, d’un même modèle d’éducation fondée sur la preuve » (EFP), développe Roland Goigoux.

Ce modèle, dont parle le chercheur, est inspiré de la médecine et prétend permettre de fonder ses choix sur des preuves scientifiques plutôt que sur la tradition, ou sur l’expérience et les jugements personnels.

Or, selon lui, ce modèle a principalement servi à imposer, sur des critères politiques et non scientifiques, une méthode unique décrédibilisant toutes les alternatives. « Les choix du ministre ont été idéologiques dès le départ, en empêchant tout débat sur la base des données que la recherche produit, en censurant certains résultats qui allaient à l’encontre de ses décisions, en supprimant des institutions indépendantes à l’image du Centre national d’étude des systèmes scolaires (CNESCO) et en blacklistant certains chercheurs », dénonce-t-il, amer. Des attaques qui ne datent pas d’hier et qu’on retrouve sur son blog du Club de Mediapart.

L’exemple du dédoublement des classes

Les choix politiques de l’ancien ministre Blanquer seraient ainsi plus des postures idéologiques qu’un dialogue avec la science et la pratique ? Pour illustrer ce problème, Roland Goigoux prend l’exemple du dédoublement des classes : « Des chercheurs, qui sont en fait des économistes de l’École d’Economie de Paris (PSE), lui ont vendu le projet de dédoublement des classes sur la base de résultats internationaux, tout en sachant que cela coûterait cher pour des résultats très moyens. »

À cela, s’ajoute le fait que ces recherches, issues d’autres contextes nationaux, ne pourraient tout simplement pas être transposées telles quelles en France. Mais fallait-il encore pouvoir prendre le temps d’en discuter.

D’autant plus que d’autres pistes étaient explorées, en particuliers le dispositif « plus de maître que de classes ». Ce projet, qui a été expérimenté pendant quatre ans sous le quinquennat Hollande, arrivait à terme pour être évalué.

Table rase et rétention d’informations

Mais l’élection de Macron et l’arrivée de Blanquer à l’Éducation nationale stoppent tout. Le dispositif est mis de côté avant même d’être évalué publiquement, au profit du dédoublement des classes.

« Les données de l’évaluation du procédé faite par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) n’ont jamais été publiées. Si elles avaient été disponibles, cela aurait rendu comparables les deux processus et permis un réel débat démocratique. Ce qui aurait compromis la volonté du ministère d’imposer sa solution », regrette Roland Goigoux.

Et ce n’est pas le bilan de cette politique de dédoublement des CP et CE1 en Éducation prioritaire qui va contredire le bien-fondé de ces inquiétudes. Selon le chercheur, cet fut au final un projet très coûteux pour des résultats nuls.

Plus inquiétant, selon lui, ils s’apprêtaient à reconduire cette méthode malgré ce mauvais bilan et sans « qu’aucune recherche empirique n’ait été commanditée, ni menée, pour analyser sur le terrain les raisons de cet échec. » Une situation qui s’expliquerait notamment par la place accordée par l’ancien ministre à la recherche en science de l’éducation.

La politique du chiffre

« En France, la recherche en science de l’éducation est un domaine sinistré, ce qui permet à n’importe qui de dire n’importe quoi, car moins il y a de connaissances, plus il y a d’idéologies et de croyances. On se retrouve au final avec un ministre qui a imposé sans savoir, qui a occulté les résultats qui contredisaient ses choix, ces derniers étant guidés par une idéologie technocratique qui implique d’enseigner avant tout ce qui est évaluable ! », affirme Roland Goigoux.

Des chiffres et des statistiques qui, à l’image du chômage, sont des enjeux de luttes importants. Ils ne parlent pas tout seul, mais dépendent de la manière dont ils sont construits, des critères qui sont retenus et donc de choix politiques.

Et le chercheur de rajouter : « Les journalistes adorent ces chiffres et les médiatisent. De son côté, le ministre en retire un bénéfice politique et médiatique à courts termes ». Or, selon lui, il est vital de défendre une recherche qui produise des connaissances nourrissant la rationalité de l’Éducation nationale, ce qui demande de prendre le temps de se parler : « Dans ce domaine, il faut être humble avant de faire des préconisations, c’est un travail collectif et sérieux de synthèse des résultats de la recherche qui sert de ressource pour l’action », précise-t-il.

Roland Goigoux, professeur émérite des universités, en sciences de l’éducation, à l’Université Clermont-Auvergne et membre du laboratoire Acté
Le modèle de la « conférence de consensus »

L’approche défendue par le chercheur suit le principe de « la conférence de consensus » à l’image de ce que portait la CNESCO. L’objectif est de pouvoir prendre le temps de faire discuter entre elles les réalités pratiques du terrain et les avancées de la recherche scientifique.

D’un côté, il s’agit de réunir des praticiens pour former un jury destiné à faire des recommandations pour leurs pairs. Et de l’autre, de mettre en place la présentation, par des experts, des résultats établis par leurs communautés de recherche.

Un équilibre entre avancées scientifiques et réalités pratiques qui s’avère précaire mais précieux, car, selon Roland Goigoux, « cela ne sert à rien de prendre le mieux de la science si on ne peut pas le mettre en pratique à partir des réalités de l’école telle qu’elle est. Et il ne faut pas non plus se baser uniquement sur l’expérience de terrain, car on a vu que celle-ci n’a pas toujours raison et peut être contre-intuitive, à l’image de notre recherche « lire-écrire au cours préparatoire » ».

L’éclaircie vient après la pluie ?

L’Éducation nationale va-t-elle payer les conséquences du « paradoxe » Blanquer , le « record de longévité au poste du ministre de l’Éducation nationale, tout en se mettant à dos une bonne partie des enseignants, à un niveau rarement égalé par ses prédécesseurs » ? Ou la nomination de Pap Ndiaye au poste de ministre de l’Éducation nationale va-t-elle changer quelque chose ?

Alors que ce dernier annonce pour la rentrée des « grands débats » comme s’il s’agissait de tout remettre à plat, le président Macron a déjà esquissé les grandes lignes de sa « pédagogie innovante » en projet à Marseille et destinée à être généralisée sur l’ensemble du territoire. « On ne sait pas bien où on va. On passe d’une politique de prescriptions très précises et imposées, à une soi-disant « autonomie » de la base, sans qu’on sache encore ce que cela implique », s’inquiète Roland Goigoux.

La table de presse de Sud Education 63

Sud Education, dans un texte de juin 2022, y décèle la poursuite de la « révolution néolibérale » déjà en cours : « L’expérience marseillaise est désormais présentée comme le futur management public, qui préfigure une contractualisation du travail enseignant, en lieu et place du statut » qui, en occultant le rôle massif des inégalités sociales, « se fait toujours au détriment des familles défavorisées [et] des enseignant.es ».

Entre suppression des postes, manques de moyens et renoncement au recrutement de titulaires, le syndicat dénonce un « renoncement au service public » qui maltraite les personnels, sacrifie la jeunesse française et met à mal les missions de l’Éducation nationale.

De son côté, Roland Goigoux espère, en restant méfiant, que cette annonce d’un contre-pied du Gouvernement sera l’occasion de libérer « un peu de souffle pour les écoles, qui ne seront plus soumises à un jet continu d’injonctions et de réformes. C’est peut-être une opportunité à saisir pour ne plus subir et éviter ainsi l’éclatement de l’institution. Il y a autant une résistance à organiser, que des responsabilités à prendre. »

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