Contre le nouveau bac : des syndicalistes à la barre

En 2020, près de 200 personnes s’étaient rassemblées devant le lycée Blaise Pascal au moment des premières épreuves du nouveau bac. Deux ans plus tard, deux syndicalistes comparaissaient au tribunal correctionnel pour intrusion au sein de l’établissement. De nombreuses personnes étaient présentes devant les grilles du tribunal pour les soutenir.

La cour est presque pleine. Frédéric Campguilhem, co-secrétaire académique de la CGT Éduc’action et Didier Pagès, membre du syndicat Sud éducation sont ensemble à la barre ce 1er février. Il y a deux ans presque jour pour jour, les deux hommes étaient déjà côte à côte. Le samedi 18 janvier 2020, les premières épreuves E3C du nouveau bac voulu par Jean-Michel Blanquer étaient programmées au lycée Blaise Pascal de Clermont. Une intersyndicale (FSU, CGT, SUD, FO, SNALC, UNEF) organisait alors un rassemblement devant l’établissement. Au bout de quelques heures, des manifestants passent les grilles. Sans forcer aucune porte, sans aucune dégradation ni pression sur quiconque. Du début à la fin, l’événement est resté totalement calme et pacifique.

L’emballement

Très vite, l’action est médiatisée. Le lendemain, sur les antennes de France Inter, le ministre de l’Éducation nationale annonçait son intention d’engager des poursuites. Quelques jours plus tard, six représentants du Snes-FSU, de la CGT Éduc’action, de SUD éducation et de l’UNEF étaient convoqués au commissariat de police. Malgré les mobilisations, ces derniers ont été condamnés par ordonnance pénale, sans comparution ni débats contradictoires à une amende de 400€ avec inscription au casier judiciaire B2 pour « intrusion non autorisée dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement scolaire dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement ».

Du monde sur le parvis

Ce mardi 1er février à 13h45, les militants ayant fait appel de leur condamnation étaient cités à comparaître devant le tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand. Plusieurs syndicats ont appelé à un rassemblement devant les grilles dès 13h pour soutenir ces derniers et protester contre ce qu’ils qualifient « d’acharnement antisyndical du ministre Blanquer et sa volonté de mettre au pas les personnels de l’Éducation Nationale ».

Il faut le dire, l’appel a été suivi. Lorsque l’on s’approche du palais de justice, les cris se font entendre et les drapeaux flottent en masse. Les chapiteaux se déploient et des stickers « J’étais à Blaise » fleurissent sur les lampadaires, les grilles et les poubelles. Au milieu de la foule, Frédéric Campguilhem est au mégaphone. « Peut-être qu’ils arriveront à couper une tête ou deux mais vous savez, l’hydre renait toujours. Blanquer, t’es tout seul », lance-t-il quelques minutes avant de pénétrer dans la salle d’audience.  

Le diable se cache dans les détails

Pendant une heure, on traite les renvois puis on juge une première affaire. Ensuite, Fred et Didier sont appelés à la barre. La présidente rappelle les faits. On le comprend tout de suite, le tribunal veut savoir une chose : l’intrusion dans l’enceinte du lycée était-elle préparée, préméditée, voulue ? Sous toutes ses formes possibles, avec un vocabulaire et des tournures on ne peut plus variées, la question est posée une dizaine de fois. Les deux accusés le répètent, le rassemblement était organisé, le but était de sensibiliser mais en aucun cas le déplacement des militants de l’autre côté de la grille n’avait été décidé.

« Je ne reconnais pas le fait d’avoir voulu troubler l’ordre public. Ce jour-là, j’ai accompli les actes d’un militant, pas d’un délinquant. Nous, on n’est pas les chefs de l’armée rouge », commence par expliquer Didier Pagès. « On était 200 », rappelle Frédéric à la présidente qui vient de diviser le chiffre par deux dans ses précédentes paroles. La précision faite, l’enseignant membre de la CGT veut éclaircir un autre point : « C’est si je n’étais pas rentré et que les choses avaient dégénéré que je m’en serais toujours voulu ».

Trois témoins à la barre

Fred rappelle enfin que de nombreux membres du personnel de Blaise Pascal étaient en grève ce jour-là. Ce que confirme un témoin, professeur dans l’établissement au moment des faits et qui précise : « de toute façon, le personnel n’était pas assez nombreux pour que les épreuves se tiennent correctement ». « Mais on était déterminés à ne pas nuire à nos élèves. Si elles n’avaient pas été reportées, nous n’aurions pas empêché la tenue des épreuves », complète un autre témoin.

La parole est à la procureur. Première question : « pourquoi ne vous êtes-vous pas exprimés comme ça lors de votre audition ? ». « Parce que c’est leur droit ! », abonde Jean-Louis Borie, avocat des deux syndicalistes. Son intervention inopinée a des airs de coup de tonnerre dans la salle.

Passée cette première interrogation inquisitrice, la procureur tient à prendre du recul sur les faits. « Cette affaire, il faut la ramener à ce qu’elle est vraiment, à son juste niveau c’est à dire à un niveau pas très grave. ».  Cette dernière rappelle l’aspect récent du délit reproché crée seulement en 2010. Mais très vite, le ton change. « Vous plaidez l’irresponsabilité collective ? Je pensais que le militantisme c’était de venir la tête haute ». Pour la procureur, les deux syndicalistes n’assument pas leurs actes et n’ont fait sens d’aucun libre arbitre en suivant la foule à l’intérieur du lycée. Cette dernière plaide à nouveau l’amende de 400€ déjà imputée aux mis en cause.

« Relaxe, relaxe, relaxe ! »

Pour lui, trois fois ne sont pas de trop. Maitre Borie le répète, il plaide la relaxe pour ses deux clients. Dans un discours théâtral et éloquent, ce dernier dénonce la symbolique du procès. Pour lui, les deux syndicalistes sont « des victimes expiatoires » d’un ministère qui veut « couper des têtes ». À ses côtés, Maitre Borie-Bellecour revient sur le rassemblement, presque minute par minute pour démontrer la futilité des faits reprochés. À l’issue d’une audience de deux heures, c’est finalement une décision en délibérée qui est décidée et qui sera annoncée le 10 mars prochain à 14h. Dehors, devant les grilles, la foule est toujours là. À l’arrivée des syndicalistes, les acclamations indiquent que le soutien n’a pas faibli. Dans un peu plus d’un mois, à n’en pas douter, il sera aussi fort à l’annonce de la décision.

Les syndicalistes sortent d’une audience de deux heures

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