« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Cette phrase, tout le monde l’a entendue au moins une fois pour justifier de refuser l’arrivée de réfugiés sur le sol français. Et elle énerve Pierre Tevanian. A tel point qu’il a décidé, avec un juriste Belge Jean-Charles Stevens, d’écrire un livre, « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », en finir avec une sentence de mort, expliquant en quoi cette phrase est problématique. « C’est une manière de fermer le débat (sur l’immigration ndlr), alors que nous on veut l’ouvrir », lance-t-il devant la soixantaine de personnes réunie par l’association les Amis du temps des cerises pour écouter l’auteur présenter son livre.
Par exemple, il y a quelques mois quand le Pape est venu prononcer un discours à Marseille. « C’était une prise de parole en rupture avec le discours dominant, le Pape a ouvert une faille dans le débat public sur le sujet en appelant à plus d’hospitalité, note Pierre Tevanian. Et comme c’était le chef de l’Église catholique, impossible pour tous les commentateurs de dire que ce n’est qu’un jeune gauchiste et que ça va lui passer. » Sauf que cette faille, elle n’a pas été ouverte bien longtemps. « Dans la foulée, Emmanuel Macron s’est invité à la télé, a sorti la fameuse phrase, pour combler la faille. » Et ça a marché.
Une phrase impressionnante
Cette anecdote, elle est postérieure à la sortie du livre de Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens, mais elle encapsule à elle seule le pouvoir que peuvent avoir ces mots, prononcée pour la première fois à la télévision par Michel Rocard à la fin des années 80s. « Elle est impressionnante, moi aussi elle m’impressionnait, commence l’auteur. Mais dans ma tête il y avait une petite voix qui me disait que quelque chose n’allait pas. » Ça, c’était à la toute fin des années 90. Il y a quelques années, c’est le déclic. « Jean-Charles Stevens m’envoie un article pour que je le publie sur mon site. Il fait cinq pages, et explique que cette phrase est xénophobe. »
Au fil des échanges entre les deux hommes, c’est carrément l’idée d’un livre qui nait. Dedans, ils reprennent chaque mots de la phrase, et montrent les problèmes qui se cachent derrière. « Par exemple, quand on dit qu’on ne peut pas, ce n’est pas un problème de volonté, mais de capacité. ‘’Ce n’est pas possible à cause de la situation économique, ce n’est pas notre faute !’’ C’est ce qui transparait derrière ce ‘’peut’’. Et à l’impossible, nul n’est tenu », détaille Pierre Tevanian.
Selon lui, « chaque mot est à reprendre », et c’est ce que les deux auteurs s’évertuent à faire dans leur livre, en étayant leur réflexion avec des chiffres et des exemples concrets. Le résultat final s’adresse à un large public. « Ça ne sert à rien de le donner à un raciste convaincu, mais pour tous ceux qui ressentent une gène en entendant cette phrase et qui veulent de l’aide pour explorer cette gène, le livre est là », assure l’auteur.
Un livre qui s’adresse à tout le monde, ou presque
Plus de 18 mois après la sortie du livre, le succès est au rendez-vous. « On a dépassé les 10 000 ventes, pour un essai c’est vraiment bien », sourit Pierre Tevanian. Son sujet, « une phrase que tout le monde connait », son format, « un livre littéralement de poche, qui tient dans un jean », et son faible prix en font un objet facile à partager. « On a des histoires comme quoi quelqu’un l’achète parce que son tonton ou un collègue lui a sorti la déclaration de Rocard, et en retour la personne lui offre ce livre », rigole Pierre Tevanian.
De quoi, enfin, ouvrir une faille qui durera dans le débat public ? En tout cas, et c’est bon signe, les mots de Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens sont sortis des frontières du monde militant.