Faire une transition de genre, c’est beaucoup d’étapes, l’une d’elles est la transition administrative. Il s’agit tout simplement de mettre à jour ses papiers, sa carte d’identité, sa carte vitale, son permis, ou n’importe quoi où apparaît le prénom. Pour se faire, il faut d’abord changer son état civil. Cela se compose en deux étapes, d’abord le changement de prénom, et ensuite le changement de genre.
Le changement de prénom, pas la même affaire pour tout le monde
Changer de prénom à l’état civil paraît simple, il suffit de constituer un dossier auprès de la mairie. Mais l’exercice n’est pas facile pour tout le monde. Vie, 23 ans, par exemple, a eu beaucoup de mal. « Pendant longtemps j’avais tout simplement peur. Peur de tomber sur une mauvaise mairie, peur de tomber sur une personne transphobe. Ce n’est pas facile de se « outer » en public, surtout avec une personne que l’on ne connaît pas.” Finalement, elle a surmonté ses craintes et a pu changer de nom, avec l’accompagnement d’une amie à la mairie. La démarche est passée du premier coup.
Mais certaines mairies peuvent refuser le dossier. “J’ai des adelphes (terme équivalent de frère ou soeur non genré) qui ont galéré pendant très longtemps pour changer de prénom. Parfois c’est de l’ordre de l’année” raconte Alicia, la trentaine.
De plus, lors d’une démarche de changement d’état civil, toutes les personnes trans ne jouent pas sur un pied d’égalité. Dans le dossier, il est nécessaire de donner des témoignages de proches attestant que la personne trans vit avec son prénom revendiqué. Cependant, certaines personnes trans ne disposent pas assez d’amis, ou de membres de leur famille alliés. Pour une personne isolée de la sorte, il devient alors difficile de compléter son dossier.
Une partie de la réussite ou non du dossier se base sur le passing (terme désignant le fait d’être perçu ou non dans le genre que l’on revendique, par des inconnus). « Alors, il ne faut pas venir avec plus de témoignages que nécessaire, ou se présenter avec une apparence hyper féminine / masculine. Car les personnes n’ayant pas beaucoup d’alliés ni un bon passing se retrouveront pénalisées »
Mais si le changement de prénom peut être déjà difficile, le changement de genre l’est encore plus.
Changer son genre devant le juge
Le changement de genre doit composer avec les mêmes difficultés précédemment citées, mais en plus de cela, le dossier doit être présenté à un tribunal. Ainsi, beaucoup n’ont pas le courage de commencer les démarches. « Je ne le fais pas, car ça n’en vaut pas l’effort » Soupire Vie.
Le problème ici est la longueur des traitements du dossier. Loretta, la soixantaine, en a payé les frais. Elle a commencé les démarches en janvier 2024, ce n’est toujours pas terminé. « Je change mon prénom et mon genre en même temps. Je suis née à l’étranger, ça complique encore plus les choses. »
Elle doit, ainsi, faire les démarches auprès du tribunal judiciaire de Nantes, comme toute personne née à l’étranger. Le tribunal n’a jamais donné de date d’audience en 1 an, malgré les nombreuses relances de Loretta et de son avocate. « À un moment, ils m’ont même redemandé mon dossier, ils ont dû le perdre. Il suffit qu’il y ait une personne transphobe dans le processus pour bloquer la démarche. »
Depuis 6 mois, Loretta a commencé la démarche avec le tribunal judiciaire de Clermont-Ferrand. Elle est toujours en attente de son audience. « Les tribunaux doivent être surbookés », suppose Loretta, « un changement d’état civil ne doit pas trop les inquiéter. Cela prouve à quel point passer par le tribunal pour un changement d’état civil est un problème. Et encore, je me trouve très chanceuse. Je suis plus âgée, j’ai des moyens et une avocate. Pour des personnes plus jeunes c’est bien plus difficile !”
Mais en plus de tout cela, changer son genre, c’est aussi renoncer à avoir des enfants.
Avoir un enfant, ou changer de genre ?
Une transition médicale mène dans la grande majorité des cas à une infertilité. Heureusement, il est possible de faire conserver ses gamètes (spermatozoïdes ou ovocytes), auprès d’un CECOS (Centre d’Étude et de Conservation des Oeufs et du Sperme humain). Malheureusement, l’organisation de conservation de ces gamètes pose problème : Ils mettent les spermatozoïdes d’un côté, les ovules de l’autre.
« Alors, si t’as un nom féminin pour des spermatozoïdes, ça leur pose problème. » Explique Alicia : « Ils m’ont appelée et m’ont demandé d’utiliser mon deadname pour mes gamètes, pour que ça rende le stockage plus simple. » Une justification absurde donc. Selon Alicia, cela sert surtout à satisfaire un fantasme binaire, où les spermatozoïdes ne pourraient appartenir qu’à des hommes.
Mais surtout, dès lors qu’une personne effectue un changement de genre, elle n’a plus la possibilité d’utiliser ses gamètes pour une démarche de PMA, c’est ce que le CECOS de Clermont-Ferrand a expliqué à Alicia « Je ne veux pas me priver de la maternité dans le futur. Alors je ne peux pas faire de changement de genre à l’état civil. » Raconte-t-elle.
Cela a pour conséquences de contraindre des personnes à vivre avec une identité civile fausse, ce qui crée de la dysphorie. C’est encore pire quand la personne trans n’a pas connaissance de ce dysfonctionnement, et qu’il se privera ainsi d’enfants sans s’en rendre compte. « Une jurisprudence a été lancée. Mais ça ne va pas se régler assez vite. C’est dommage d’attendre 15 ans pour son projet de maternité »
État civil changé, et maintenant ?
« Quand t’as fait ton changement d’état civil, tu n’as fait que changer de prénom auprès de la mairie, pas de l’état » Explique Alicia. Rien n’est automatique et les personnes trans doivent changer leur prénom partout. Auprès de l’URSSAF, de leur travail, de la banque, de la sécurité sociale, du fournisseur d’électricité, etc… « Il n’existe pas de démarche simple, sur internet, pour changer son nom auprès de la sécurité sociale. À cause de ça, je suis out auprès de tous les médecins ! » Explique Vie « Lorsque je travaillais, j’ai tenté d’aller voir le RH pour changer mon prénom. Mais rien n’a été fait. Alors lorsque je pointais, mon deadname apparaissait sur la machine devant tout le monde ! »
Alicia a aussi eu des mésaventures pour changer son prénom auprès de l’État. « Je suis allée voir la sécurité sociale, on m’a renvoyée vers l’URSSAF, puis on m’a renvoyée vers l’INSEE. Ils ne font que se renvoyer la patate chaude ! » Raconte-t-elle. « J’ai perdu patience, j’ai envoyé un mail à tout le monde en disant de régler le problème dans les 72h, sinon je les envoyais devant la Ligue des Droits de l’Homme. Il ne leur a fallu que 48h”. Finalement, Alicia a pu mettre à jour son prénom presque partout. Mais beaucoup se perdent sur le chemin tant les démarches sont plurielles et peu claires.