Les syndicalistes palestiniens à la découverte des fermes puydomoises

  • Par Sébastien Massoulié
Depuis le 8 avril, neuf syndicalistes palestiniens sillonnent l’hexagone sous la conduite du secrétaire général de la Fédération syndicale des travailleurs palestiniens, Mahmoud Siadeh. Organisée par l’Association France Palestine Solidarité, cette expédition leur permet de rencontrer les syndicats français avec lesquels ils peuvent fraternellement échanger à propos de leurs conditions de vie et de travail respectives. Le 12 avril, à l’occasion de leur passage à Clermont-Ferrand, Mediacoop s’est joint à eux, le temps d’un après-midi ensoleillé.  

 

Il est midi. A nôtre arrivée à la Maison du Peuple, nous sommes accueillis par François, membre de l’AFPS 63. Discrètement, il nous signale qu’une réunion est en train de se tenir, dans les locaux de la CGT, entre syndicalistes palestiniens et puydômois. Emboîtant le pas de François, nous traversons un couloir exigu, avant d’atteindre une salle provisoirement organisée pour l’accueil de ceux et celles que nous sommes venus rencontrer.

A l’intérieur, règne une ambiance chaleureuse et fraternelle. Les minutes se succèdent… Une question en amène une autre… Dans leur langue maternelle, les syndicalistes palestiniens expriment leur soif de paix et de justice, sous les yeux ébahis de l’assistance. Ils parlent de leur travail dangereux et précaire, du chômage, des humiliations quotidiennes qu’ils subissent de la part des forces armées israéliennes, des arrestations dont ils ont été victimes, etc. D’ailleurs, certains d’entre eux ont déjà connu la prison.

Mahmoud est de ceux-là. Il a passé cinq ans derrière les barreaux. Pire que cela, son fils est incarcéré depuis une quinzaine d’années. Ce dernier a été arrêté au moment de la seconde intifada (2000-2005). A l’époque, le juge l’a condamné à trente années de prison alors qu’il n’avait que seize ans. Lors de son procès, il a refusé de se lever face à ces israéliens qui allaient le juger : « Je ne me lèverai pas face à des juges qui servent un pouvoir lui-même coupable mais qui n’a jamais été condamné pour ses crimes » aurait-il lancé. Son seul crime a été de manifester sa colère alors qu’il venait d’assister à la mort d’un homme, tué par l’armée israélienne. Certaines histoires sont parfois dures à écouter. D’ailleurs, cela peut se lire sur les visages des syndicalistes français, scandalisés par ce qu’ils entendent. La réunion, déjà bien entamée à notre arrivée, touche rapidement à sa fin.

Plusieurs activités sont prévues au cours de l’après-midi. Si certains participent à des ateliers en lien avec la profession qu’ils exercent (électriciens, enseignants, agriculteurs, travailleurs dans le secteur de la Santé), d’autres doivent aller visiter deux fermes, situées non loin des montagnes enneigées du Sancy. Nous décidons d’accompagner le second groupe composé de onze personnes dont quatre syndicalistes palestiniens, tous agriculteurs. Pour faire le voyage, trois voitures sont réquisitionnées. Nous prenons place aux côtés de Chantal, elle aussi agricultrice. Sur la route, elle parle avec passion de son métier. Elle tient une ferme à Gerzat dans laquelle elle produit du bio, une fierté pour elle. Par ailleurs, elle nous révèle qu’elle héberge pour deux nuits certains palestiniens. Malheureusement, elle regrette de ne pas parler arabe pour pouvoir directement échanger avec eux, sans passer par un interprète. Bientôt à la retraite, Chantal consacre une partie de sa vie pour le domaine associatif puisqu’elle est également membre de l’AFPS 63.

Les paysages se succèdent et nous ne tardons pas à rejoindre la première ferme qui allie la culture à l’agriculture grâce au Land ’Art. Au beau milieu des vergers, nous faisons la rencontre d’Agathe et Vincent. Cela fait trois années qu’ils exercent leur métier. Paco, étudiant syndicaliste de l’UNEF AUVERGNE, assure la traduction des explications qui se révèlent particulièrement techniques. Grâce à lui, les syndicalistes palestiniens peuvent suivre avec une attention toute particulière la conversation. Un échange interactif se créé progressivement. Raya confie qu’avec une amie, elles ont décidé de créer des jardins d’un genre nouveau : « En Palestine, il y a beaucoup de camps de réfugiés. Dans ces camps, il n’y a que des cailloux et du ciment. Alors, nous avons décidé de créer des jardins mobiles que l’on dispose sur des charrettes. De cette manière, les enfants peuvent voir des légumes plantées dans leur milieu naturel ».

En poursuivant notre petite excursion agricole, nous découvrons une oeuvre d’art abstraite exposée à proximité des plantations. A ce moment-là, la parole se libère. Mouhed explique qu’il possède une ferme collective à proximité du mur d’Apartheid : « Nous pouvons faire de ce mur un lieu d’art mais nous voulons surtout en faire un mur qui explique la répression dont les palestiniens sont victimes. Parfois, certains sont séparés de leurs familles ». Samir, producteur de champignon, vient ajouter des précisions : « Actuellement, ce mur fait 800 kilomètres. A certains endroits, il fait sept à douze mètres de hauteur. Il y a également une clôture électrique pour qu’on ne puisse pas le franchir ».

Cette pression, ils la subissent au quotidien lorsqu’ils souhaitent se déplacer. Samir précise que « le mur de l’Apartheid a été construit aléatoirement. Deux frères peuvent très bien vivre l’un à côté de l’autre, tout en étant séparé par ce mur. A certains endroits, la maison et les toilettes ne se situent pas du même côté ». Pour franchir ce mur, il existe plusieurs portes, contrôlées par les autorités israéliennes. Selon Samir, des horaires sont imposées pour pouvoir passer. « Les agriculteurs sont particulièrement impactés par le mur. Souvent, il divise les terres agricoles en deux. Parfois même, l’agriculteur vit d’un côté et ses terres se situent de l’autre côté du mur » avoue Raya. Par ailleurs, cette jeune agricultrice révèle que « le 10 avril, les israéliens ont coupés 800 arbres. Ils profitent de la période de la récolte pour voler les agriculteurs ».

Désormais, nous comprenons pourquoi Mouhed estime que les œuvres d’art sont secondaires pour le peuple palestinien: « Nous avons de la nourriture pour le corps dans nos fermes mais nous avons surtout besoin d’une nourriture plus spirituelle ». D’après Mouhed, l’art est un loisir auquel les palestiniens ne peuvent guère penser. Ils doivent d’abord faire face à la pression dont ils sont victimes : « Dans l’Ouest de la Palestine, les agriculteurs subissent sans cesse des pressions de la part des israéliens. Leurs fermes sont détruites. L’eau est confisquée. Nous devons d’abord faire face au blocus économique et colonial avant de penser à la culture » déplore-t-il. Malgré tout, Mouhed révèle qu’en Palestine sa ferme est ouverte à tout le monde. Chez lui, chacun est libre de venir apprendre le métier d’agriculteur.

Au terme d’une heure de visite et de témoignages poignants, nous remontons en voiture pour nous diriger vers « la ferme des prés-pommier ». En arrivant, nous découvrons un panneau sur lequel est inscrit : « Vente de produits de chèvre ». Reçus par Christine, nous nous dirigeons vers la fromagerie. En pénétrant au sein de la structure, l’odeur du fromage de chèvre vient titiller notre odorat. « On trait tous les matins et tous les soirs. Et moi, je fais mes fromages tous les jours également » commence par expliquer Christine. Pour des raisons d’hygiènes, nous sommes interdits de franchir la porte donnant accès à la salle de fabrication. Passionnée, Christine explique tous les rouages de son métier en mêlant le geste à la parole.

En fins connaisseurs, les syndicalistes palestiniens paraissent admiratifs face à cette femme qui leur permet de découvrir un savoir-faire différent du leur. Raya, téléphone en main filme la scène pour immortaliser le moment. Christine, quant-à elle, prend un réel plaisir à faire découvrir son activité. Les questions se multiplient concernant l’affinage du fromage ou les méthodes de conservations. Finalement, elle décide de nous faire goûter sa production. Séduit par le goût de ces fromages, chacun d’entre nous décident de mettre la main à la poche afin d’acheter deux ou trois crottins de chèvres. A présent, Christine nous accompagne à la chèvrerie. L’occasion de parler d’Houria qui se laisse aller à quelques caresses en tendant sa main vers les chèvres, certainement curieuses de nous voir ici rassemblés. Cette jeune étudiante en sociologie est la fille de Mahmoud. Son nom symbolise le combat de son père  puisque “Houria” signifie “Liberté”. « Je me souviens de l’arrestation de mon frère. A ce moment-là, je n’avais que douze ans. L’armée israélienne est venue dans notre immeuble, et ils ont emmené tous les hommes avec eux. Seules les femmes sont restées. Mon frère n’avait que seize ans. Mon père a également été arrêté » révèle-elle. Néanmoins, son père a rapidement été libéré mais pas son frère. Houria précise notamment qu’ elle était « la seule a pouvoir rendre visite à son frère car elle était mineur ». Sa mère a essayé à plusieurs reprises de voir son fils en prison… Sans succès !  «Depuis ma mère est morte d’un cancer ». Désormais, Houria est devenue une militante active. Pour preuve, elle a organisé plusieurs évènements par solidarité avec ces mineurs qui, comme son frère, ont été condamnés à croupir dans les geôles israéliennes.

Dans un dernier élan de sincérité, Samir s’adresse à Christine comme pour la remercier de son accueil : « Vous devez être fière de vous et de votre famille ». Sur ces mots, nous avons fait le chemin inverse afin de rejoindre Clermont-Ferrand. Finalement, cet après-midi a été l’occasion pour eux d’échanger d’égal à égal avec des professionnels français exerçant le même métier. Cette petite escapade agricole à travers la campagne puydômoise aura éveillé chez certains quelques idées afin qu’ils puissent poursuivre leur lutte dans un pays où l’agriculture représente un enjeu majeur. En attendant, les syndicalistes palestiniens poursuivent leur expédition en France puisque dans les prochains jours, ils doivent se rendre à Perpignan, Nantes, Rezé… Et Barcelone !… En somme, plusieurs escales pour continuer à « dénoncer les violences de l’occupation coloniale israélienne ».

 

 

 

 

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