Will, l’antifa ” la lutte et l’amour sont indissociables…”

Will, antifasciste clermontois, sera jugé pour avoir taggué Wissam ( prénom d’un jeune clermontois mort après une interpellation musclée) sur un passage piéton, lors d’une manifestation contre les retraites. La semaine dernière, son procès a été renvoyé en octobre, puisque les avocats sont en grève. L’occasion pour ses soutiens de se réunir devant le palais de justice. L’occasion surtout pour Mediacoop de dessiner le portrait de ce quadra à fleur de peau.

« Cool me faire mon portrait, pour une fois que ce ne sont pas les fachos qui veulent me le refaire, ça me va bien ».  Will est comme ça, à jouer avec les mots. Ceux qu’il écrit sous forme de poésie, comme des hymnes à la révolution qui tarde à venir ou aux femmes qu’il a aimées. Romantique et sensible, Will n’a pas peur des larmes. Il pleure souvent, rit tout autant. Et pose son regard clair sur des années sombres. IL vaut mieux boire un petit verre de vin pour écouter la vie tumultueuse du jeune gamin de banlieue clermontoise. Champratel puis Saint Jacques. Deux bouts de Clermont qui le verront grandir dans une famille unie. Un père magasinier, une mère au foyer puis assistante maternelle. Deux frères plus petits, avec lesquels il se marre bien. Fils de prolo, mais pas fils de rien. Il y a de l’amour dans cette famille même si on ne s’y comprend pas toujours. Will est un gamin révolté, il aime à faire rire les copains en classe et fait quelques bêtises, comme lancer des pétards en plein cours « Ah les pétards et moi, une grande histoire » s’amuse Will en se remémorant le gamin qu’il était. Mais, c’est le silence et le mensonge qui lui offrent la première vraie rage de sa vie. « Un vendredi soir, j’apprends par mes profs que je suis viré du collège, que je n’y remettrai pas les pieds, que tout a été négocié entre enseignants et parents sans que personne ne m’en ait parlé. » Le jeune ado ressent la rage contre le monde adulte qui décide à sa place. Il perd confiance, même envers ses parents. On l’envoie en pension à Giat « On balançait là-bas les gosses que personne ne voulait plus… » Il apprend alors la vie loin de sa famille. « Ma famille n’était pas politisée, elle était traditionnelle, patriarcale… Mais moi, je sentais déjà des valeurs naître en moi… »

Comme ce jour, dans cet établissement à Giat. Le meilleur pote de Will est Kabyle. L’ami se prend les foudres du prof de sport qui lui balance « De toutes façons, toi tu finiras comme ton frère… » ce frère en prison. Will saute sur son enseignant et le frappe. « C’était raciste et déplacé comme propos, tant et si bien, que je n’ai même pas été sanctionné pour ça…tout le monde savait que c’était un vieux facho ce mec-là…Tout le monde a juste camouflé l’affaire »

Will ne pense alors qu’aux copains, il ne fait rien à l’école. Il n’a pas de projet d’avenir, pas de peur non plus. A 16 ans, il arrête l’école. Et puis de toutes façon le sort s’acharne entre lui et les études. Le jour du brevet, il a oublié sa règle, il en demande une à un de ses camarades qui lui refuse. L’enseignant les voit discuter au fond de la salle. Will se fait ramasser, il finit par se barrer sans passer le brevet. « Je voulais juste une règle… »

Les règles, pourtant, pas trop son truc. Très vite, l’ado s’en priverait bien, d’ailleurs il les dépasse facilement, et se met à vendre de l’herbe dans le quartier où il est rentré vivre, chez ses parents. « Je passais mes journées à ne pas faire grand-chose, je n’étais pas bien… » Alors, à 17 ans, il saisit l’appel au service militaire. « Je sentais qu’il fallait que je me barre, que je vive des aventures… » Il devient parachutiste d’infanterie de marine. Autrement dit, les paras, les vrais…Il part à Mont de Marsan, mais aussi à la réunion, Mayotte, les Iles Glorieuses, le Viet Nam. Il a de bonnes aptitudes physiques et devient caporal-chef. On lui propose de passer des examens, le gosse est prometteur. Mais Will ne se voit pas commander. Il retourne dans la vie civile. Mais il ne parvient pas à y trouver sa place. « J’avais vécu et vu déjà trop de choses… »

Il part…dans la légion étrangère. « C’est un monde à part ! tu perds ta nationalité et j’y comprends assez vite qu’on est tous des paumés, des fils de prolo sans avenir et qu’on est là pour se faire cartonner…Nous sommes tous pauvres mais tous de nationalité différente. Nous représentons une élite, car finalement, tous les gars qui y sont n’ont rien à perdre… » Au départ, Will aime bien. Il rencontre des gens. Il sort premier et choisit son affectation. Ce sera Djibouti…Puis la Somalie. Will y découvre l’horreur du monde : la famine, la pauvreté, la violence. « J’étais préparé à survivre à une embuscade, pas à croiser les yeux pleins de malheurs des gens… » Et puis Will le concède, sans détour : « Il ne fallait pas réfléchir, mais ça je ne sais pas faire. » Will comprend alors que la présence de l’armée n’arrange rien « On n’était pas là pour aider… » IL ressent les origines colonialistes. «  Je me souviens de la violence que je ressentais quand je voyais ces gens affamés attendre les cortèges des ONG, qui arrivaient telles des sauveurs et distribuaient à leur guise.  Nous ouvrions les routes pour les camions humanitaires…C’était terrible… » Un jour, il surveille un camp de prisonniers et voit la population lancer des pierres aux détenus. « Certainement que ces gens avaient fait des choses horribles, mais les voir se prendre des cailloux etc, je n’ai pas supporté, et j’ai lancé l’alerte. On me l’a reproché…Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi… » Et puis, Will avoue avoir porté les armes, avec tout ce que ses non-dits signifient…

A 20 ans, il a une perm de quelques semaines. Il rencontre la première femme de sa vie. « Une étudiante en psycho…Nous étions très proches dans nos valeurs et en même temps si différents… Grâce à elle, je ne suis plus un arbre, je laisse aller ma sensibilité, et j’ai envie de l’assumer. Mais, quand tu as connu la guerre et que tu te retrouves dans le milieu étudiant tu es en décalage. Je commence à me sentir très mal… »

De retour à la légion, il passe ses soirées à discuter avec sa belle, dans une cabine téléphonique… « j’ai le manque d’elle, et je ne veux plus cette violence… » Alors, la perm’ suivante, il déserte… « Je suis devenu un fuyard… » Il décide de se rendre sachant qu’il risque l’emprisonnement. Il part à Aubagne avec son amoureuse pour se rendre. Après un interrogatoire musclé, on lui casse le pouce, on finit par le libérer. «  J’avais peur de la prison, j’en avais fait à Djibouti déjà, parce que là-bas, mes deux potes, c’étaient une prostituée et un chauffeur de taxi et que je me barrais avec eux. Sauf qu’en rentrant, on m’a enfermé, dans une cellule avec un lit en toile, j’étais lavé au jet d’eau et je devais travailler toute la journée. » La police militaire, il la redoute et y échappe de peu…

De retour avec sa chérie sur Clermont, il connaît quelques galères financières, fait des petits boulots, elle, poursuit ses études. Mais il sombre dans la dépression après un choc post-traumatique du à son passé sur les zones de conflit… Alors qu’il vient d’être papa, son couple vole en éclat. « C’est pourtant la femme de ma vie quoiqu’il arrive… » Aujourd’hui elle est psychologue scolaire et leur fils a 18 ans …

La rupture est violente « J’étais totalement responsable de cet échec, mais j’avais vécu trop de choses affreuses pour parvenir à vivre normalement. » Dans le même temps, il voit et se confronte aux injustices du quotidien. Il vit la violence policière. Il se rappelle de la première fois où il est autorisé à aller en ville avec un ami. Il avait 13 ans. Avec son pote, ils descendent le viaduc Saint-Jacques, une voiture de police s’arrête et les embarque jusqu’à la place de Jaude. Les enfants sont apeurés. Ils sont débarqués et emmenés jusqu’à une femme policière qui ne dira qu’une seule phrase : «  Ce n’est pas eux… » Les gamins ont été confondus, mais aucune excuse et on les laisse là, en plein centre ville.

La deuxième fois, c’est pour une histoire de vol. Alors qu’il est encore à Giat, il vend des parfums qu’il a volés le week-end aux Galeries. Il se fait choper, forcément. « Mon père a débarqué au commissariat. Le flic me demande devant lui pourquoi je fais ça, je réponds, pour faire le malin que je n’ai pas envie de sentir le flic. Mon père me gifle. Ca m’a mis la rage. Une gifle devant un policier…Au moment de partir le policier me tend la main pour me dire au revoir, je refuse de lui serrer, mon père me remet une gifle. Alors le flic, amusé, me retend la main, j’ai repris une gifle… »

Ces deux expériences le marquent. Mais il les oublie peu à peu. Il bosse, après sa rupture, dans la même boite que son père. Un soir, il participe à l’enterrement de vie de garçon d’un de ses copains. Ils ont loué un minibus pour l’occasion pour pouvoir boire. « Avec mon frère, on sortait un peu éméchés d’un bar, on croise les policiers et on leur demande s’ils veulent participer au financement de l’EVG en leur tendant le cercueil pour récolter les billets. Mon petit frère se fait choper par le col et moi je me sens tiré dans le dos. Sans réfléchir, j’ai mis une patate. Forcément, on a fini en garde à vue tous les deux… »

Les deux jeunes hommes reconnaissent les faits, l’homme frappé dit avoir les cervicales déplacées « alors que je l’ai frappé dans l’œil… ». En comparution immédiate, ils écopent de 12 mille euros d’amende. « J’ai trouvé ça d’une injustice incroyable. Ils nous avaient agressés en premier… »

A partir de ce moment-là, Will se met à détester la police. « Je passais en sens interdit devant le commissariat en levant le majeur… » Là, ce sera 4 mois de prison ferme…

Mais Will n’oublie pas le visage ni le nom des deux flics qui les ont frappés, lui et son frère…« Je voulais me venger. Lui cramer sa maison. Mais au dernier moment, je fais demi-tour…Je me suis dit qu’il avait des enfants. » Will se retrouve alors devant Pélissier, rentre au commissariat de nuit et met le feu à une poubelle avec de l’essence et de vieux chiffons. « Je savais que je ne blesserai personne, mais je voulais leur montrer que je pouvais aller dans leur système technique et que je pouvais leurfaire peur…» IL se met sur la guinguette du surveillant et regarde le balai des voitures de police qui démarrent pour retrouver le pyromane. Lui reste sur les lieux et finit par taper sur l’épaule du gardien en disant «  C’est moi qui ai crâmé la poubelle… » Retour à la case prison.

Depuis, c’est une guerre ouverte entre Will  et la police. «  Un jour, ils m’ont frappé place des salins et je m’en veux encore de ne pas avoir dénoncé leurs violences, alors que j’ai fini au CHU, dans un sale état… » Mais à chaque fois, les  forces de l’ordre sont interrogatifs face à celui qui a récolté voire collectionné les médailles dans son passé à l’armée… «  Je suis plus décoré qu’eux ! »

Les flics ne sont pas ses seuls ennemis. Il s’engage dans la lutte anti-fasciste. « Je suis contre le racisme, contre le sexisme, contre le capitalisme… » Il raconte alors ce temps où les antifas sortaient le soir pour aller casser la gueule aux « fafs » et vice versa…Politiquement, il verse dans la culture punk et l’anarchie. « C’est devenu ma conception. Avec l’idée que quel que soit le pouvoir, on se fera berner, et surtout les minorités… »

Il rencontre alors une autre femme, la mère de ses jumeaux. Mais très vite, elle ne va pas bien. Elle souffre de troubles psychiatriques avec des paranoïas aigus.. Alors que les garçons n’ont que 3 ans, nouvelle séparation. Elle perd la garde de ses enfants, Will n’a pas de quoi gérer ses petits, il finit par péter un plomb. « La guerre, la rue, la taule, c’en était trop, j’ai appelé un médecin, en demandant mon hospitalisation. » La veille de sa sortie, la mère des jumeaux se donne la mort. Will devient alors seul responsable des enfants. Dès lors, il s’y raccroche. Et se pose, sans oublier les combats à mener. Il rejoint la CARA ( Cellule Antifasciste et Révolutionnaire d’Auvergne ). « On a vécu le Bastion Social, on a vécu l’affaire Wissam, on a vécu beaucoup de choses à Clermont-Ferrand et j’ai supporté ça par amour, il faut beaucoup aimer pour lutter…Et j’aimerai jusqu’à mon dernier souffle… Autant te dire que la lutte n’est pas finie…»

2 réflexions sur “Will, l’antifa ” la lutte et l’amour sont indissociables…””

  1. Marie Andrée Badiou Viguié

    Un looser magnifique , spontanément beau , un chemin parsemé de luttes et d’amour ! Un coeur battant au rythme de la loyauté et de la fraternité ! Des hommes comme ça , on leur doit de respirer !!

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