« Ce jour-là, je devais simplement envoyer une photo de mon écran à mes supérieurs, pour montrer quelque chose. On voyait mon reflet dans l’écran, et ils ont cru que je venais au travail avec mon style vestimentaire atypique. Pourtant, je mettais toujours mon uniforme au travail ! Je n’utilise jamais mon propre style au travail, on m’en empêche. Ils ne m’ont pas crue, j’ai été licenciée » Raconte Marine avec colère.
Dans la foule, on ne peut pas vraiment manquer Marine, avec sa grande robe aux couleurs chatoyantes. De plus près, on remarque ses bijoux tout aussi colorés, ses rubans aux cheveux, et son fard à paupière très voyant. Marine adopte un style dit « lolita ». Ce dernier trouve son inspiration dans les poupées et princesses au Japon et se caractérise par des robes et jupes bouffantes, et l’utilisation de jupons. « Je suis une Sweet lolita pour être plus précise ! Car j’utilise beaucoup le rose, et une esthétique kawaii en général (kawaii qui désigne tout ce qui se rapporte au mignon, en japonais). J’ai toujours aimé ce style, depuis que je suis au collège. Mais le problème c’est que ça coûte un petit peu cher. Dès que j’en ai eu les moyens je me suis lancée. Et aujourd’hui je suis fière de mon apparence », déclare-t-elle.
Mais l’apparence qu’elle avait choisie n’était pas en accord avec son metier. « Un style trop alternatif ».
Être alternatif, qu’est-ce que ça veut dire ? Ce terme désigne le fait d’avoir une apparence qui sort de l’ordinaire, facilement remarquable en société. Cela passe principalement par les vêtements, mais peut aussi passer par la présence de nombreux tatouages, piercings, ou des cheveux colorés. Les personnes adoptant un style original sont parfois directement désignées comme « alternatif », « alt », ou « personnes alt ».
Plusieurs mouvements s’inscrivent dans cette définition, que ce soit le gothique, le punk, le rock, metal, streetwear, emo, scene, etc.. des apparences souvent liées à un genre musical qu’on apprécie et dont on revendique l’univers à travers les vêtements.
Certaines personnes peuvent tout aussi bien utiliser les codes de plusieurs styles en même temps, il n’existe pas de règle pour avoir une apparence alternative.
Le travail, un environnement hostile aux personnes qui sortent du lot
Marine travaille dans la vente de vêtements, et rencontre quelques difficultés pour utiliser son style. Son employeur réclame un uniforme et demande à Marine de ne pas trop se démarquer. « Ils invoquent la raison de l’image de marque. Comme quoi, pour vendre, il faut être sobre. Mais je ne suis pas d’accord ! Au contraire, c’est important qu’un vendeur ou une vendeuse ait du style !«
La jeune femme a trouvé un autre travail, mais les problèmes se répètent. Au-delà de l’uniforme que Marine porte, elle ne peut pas utiliser d’accessoires dans ses cheveux, doit faire en sorte de couvrir ses tatouages et d’utiliser des bijoux ou maquillages pas trop voyants.
Pour Marine, son style est très important, et reflète qui elle est. « Pour aller au travail, je suis habillée en lolita. Alors quand j’arrive, c’est une galère, je dois tout enlever au vestiaire pour mettre leur uniforme. Mes amis me disent ‘Mais Marine, pourquoi tu ne viens pas directement en uniforme, ce serait moins chiant!’ Mais parce que sinon je ne peux jamais m’exprimer, je ne peux jamais exister avec ma vraie personnalité !«
La jeune vendeuse n’est pas la seule dans ce cas, et bien d’autres personnes se sentent muselées par ces restrictions. Lilou, qui possède une apparence presque opposée à celle de Marine, a pourtant beaucoup de points communs avec elle. Pour commencer, elle ne passe pas non plus inaperçue dans la rue. « Si je ne prends aucune remarque pendant que je me promène, je considère que je suis mal habillée en fait« . Avec ses cheveux aux pointes rouges, ses piercings à la lèvre et à la langue, son grand eyeliner et ses vêtements plus sombres, Lilou se revendique d’un style plutôt punk.
« Au collège, je m’habillais juste en noir et les gens m’appelaient la gothique. Mais j’aimais bien jouer de ça ! J’ai continué à avoir ce style qui détonne un peu du reste. Mais c’est quand je suis rentrée au lycée que tout a changé« .
Lilou a donc commencé un lycée pro dans l’hôtellerie et la restauration. Ici, elle a donc été obligée de s’habiller de tenues dites « professionnelles », et d’enlever ses piercings. « C’était comme une mort pour moi, j’avais l’impression de me trahir. En deuxième année, j’ai fait un burn-out, et je pense que ça faisait partie des raisons« , estime Lilou. Dans l’hôtellerie et la restauration, il est en effet courant que les travailleurs doivent se vêtir très sobrement, sans artifice. « En étude sup’, j’ai préféré partir en art du spectacle et j’ai recommencé à m’habiller comme je le souhaitais, et cette fois c’était comme une renaissance. »
S’ajoutent à cela les remarques que Marine et Lilou peuvent parfois recevoir de collègues ou d’autres étudiants. Mais aussi une difficulté globale à trouver du travail due à son apparence.
Qu’en dit la loi ?
Dans la loi, il est écrit qu’un employeur peut interdire des vêtements jugés inappropriés. On parle ici de « mini-jupes, décolletés excessifs, vêtements transparents« . Mais ce qui pose problème pour Lilou et Marine, c’est surtout le port d’un uniforme. Les uniformes peuvent être imposés dans deux situations.
La première est « lorsque l’employé entretient un contact avec la clientèle« , comme cest le cas pour nos deux témoins.
Concernant, les tatouages et piercings, la législation reste floue.
La deuxième raison pour laquelle l’uniforme est imposable est pour la sécurité ou l’hygiène dans les métiers du BTP, agroalimentaire, ou restauration. Ici, peu de personnes alternatives remettent en cause la loi. « Je cueillais des légumes toute la journée dans les champs. C’était un travail hyper salissant, alors je portais un uniforme et de vieux vêtements. Pour le coup c’était justifiable » Explique Valentin, étudiant, qui raconte ses petits jobs d’été. « Mais même si c’était justifié, j’ai eu une image très dégradée de moi pendant deux mois.«
L’abandon de son apparence
Un visage rayonnant, une tenue multicolore contrastée avec ses cheveux noirs et rouges, Valentin se revendique du style grunge, mais plus précisément « colorblock ». « En fait j’aime me réapproprier les couleurs. Je trouve que tout le monde utilise tout le temps des couleurs trop sombres, c’est dommage ! Moi j’aime jouer avec.«
Pour l’étudiant, les vêtements sont même des outils de communication. « Au collège, je portais des vêtements sombres, pour correspondre à mon groupe d’amis. Mais j’ai voulu m’affirmer, et c’est passé par les vêtements » Raconte-t-il : « Je suis de nature introvertie, alors avoir ce style me permet de montrer qui je suis sans même avoir besoin de parler. Ça m’aide énormément pour mes relations sociales« .
Valentin est sur le point de finir son BUT en journalisme, il ne lui reste plus que son stage à effectuer. Une période qui pourrait être excitante, mais qui est pourtant source de beaucoup d’angoisse. « J’ai envie de continuer de m’amuser avec mes vêtements, mais j’ai peur de faire des choses irréversibles, même si j’en ai envie. J’ai peur pour la suite car le journalisme est un métier d’image. » Alors, Valentin tente de trouver des compromis. « Mes parents qui viennent de la restauration m’ont toujours dit ‘fais ce que tu veux mais ça doit être cachable’. J’avais très envie de me teindre les cheveux avec une couleur hyper voyante par exemple. Mais finalement j’ai teint mes cheveux en noir, pour pouvoir avoir l’air sobre. Mais j’ai quand même fait quelques mèches rouges, qui ne choquent pas trop non plus.«
Ainsi, Valentin se trouve à la croisée de deux chemins. Le premier est la volonté de s’amuser avec son apparence, la deuxième est la peur des conséquences que cela peut avoir sur sa carrière. « C’est une balance, un équilibre à trouver. Mais si je suis honnête, la balance penche plus du côté de la peur« .
Lilou a également traversé cette période de questionnement pendant son lycée. Aujourd’hui, elle baigne complètement dans son esthétique punk. Si elle étudie actuellement en arts du spectacle, c’est parce qu’elle fait partie d’un groupe de musique “Ponderale” avec lequel elle s’épanouit complètement. Marin, son camarade du groupe, souligne l’importance du milieu musical: « La musique pour beaucoup de personnes alts c’est une safe place. En concert, personne ne vient te juger, on est tous des gens bizarres !«
Au travail, cest different. Roman, ancien punk a aujourd’hui, sa casquette béret vissée sur son crâne. Il possédait, il y a quelques années, une iroquoise (crête punk), et aimait porter des vêtements sombres et larges.
« Je faisais de l’éducation aux médias dans des écoles. J’aimais bien ça ! Mais les enfants, et surtout les autres professeurs me regardaient bizarrement, me faisaient des remarques. Je sentais que mon apparence ne leur plaisait pas, ça me mettait une grosse pression ! Alors au final, j’ai abandonné et j’ai commencé à porter des vêtements plus formels, puis j’ai rasé mon iroquoise…«
Pourtant, sa crête n’a rien à voir avec ses compétences. Roman, de l’avis de son employeur était un excellent élément.
D’où vient la tenue professionelle ?
Kévin Bideaux est chercheur en arts et études de genre. Il s’est notamment fait connaître pour avoir publié une thèse sur le rose.
« Le vêtement est un outil d’affirmation sociale. Ça peut définir ta classe sociale, si t’es pauvre ou riche, ton genre, ton âge, ton origine ethnique » Explique-t-il. « Le rose en l’occurrence est une couleur mal aimée. Soit c’est une couleur frivole, qui n’est pas prise au sérieux, et donc pas professionnelle, soit c’est une couleur associée à la féminité. Ainsi, plein de femmes la rejettent car elles n’ont plus envie d’être associées juste à cette couleur. Chez les hommes, elle renvoie à l’homosexualité, donc rejetée par la plupart des hommes encore une fois.«
Selon lui, ces caractéristiques du rose tiennent leur origine surtout des années 1970, particulièrement dans le marketing des marques. Mais encore bien avant, trois événements historiques pourraient selon lui expliquer le rejet de la couleur dans nos sociétés.
D’abord, pendant la peste, au Moyen-Âge. « À cette époque, l’Europe est très pauvre. Et, la coloration des vêtements, ça coûte extrêmement cher. On ne colorait donc pas ses vêtements et on restait habillés avec des couleurs sombres et ternes. » Deuxièmement, la réforme protestante du XVIème siècle. « Ici, on a rejeté le catholicisme. Luther préconisait des couleurs plus sombres, plus « honnêtes », opposées aux couleurs vives, associés aux riches. » Et enfin la Révolution française. « Les rois se maquillaient, portaient des perruques et énormément de couleurs. Mais pendant la révolution, on a un énorme rejet de l’aristocratie, et de tout ce qui la représente. C’est une nouvelle période où on rejette les couleurs. On a aussi la naissance de la notion de couleur « sérieuse » et « non sérieuse« ”.
Ainsi, plus que des couleurs, tout ce qui est extravagant est historiquement mal vu. Bien qu’aujourd’hui, on ne sache plus réellement pourquoi, cela est tout simplement inscrit dans les mœurs. « Sortir du lot ça peut faire peur au patronat » Décrit Kévin Bideaux, qui a travaillé dans de nombreux domaines avant d’être chercheur. Il se prend ainsi lui-même en exemple : « On avait peur que j’agisse comme un électron libre, juste parce que j’exprime ma personnalité« .
Mais d’après Kévin, les mœurs peuvent justement être sur le point de changer.
Vers une évolution ?
« On a eu un tournant avec la génération des Millenials, et encore plus avec la génération Z et les réseaux sociaux« , explique Kévin Bideaux.
Questionnés sur le sens d’une « tenue professionnelle », l’ensemble de nos témoins l’ont décrite comme une notion absurde, car une tenue ne définirait en aucun cas le niveau de compétence.
Marin, camarade de Lilou dans le groupe Ponderale, en est un exemple. Ce dernier a commencé à adopter un style punk au collège, lorsqu’il a commencé la musique. « J’ai aimé le style de mes camarades et j’ai voulu l’adopter. C’est là que j’ai commencé à me faire pousser les cheveux et à me faire des vestes à patch. » Raconte-t-il. « À cette époque, on était déjà vu comme les gars bizarres, mais je m’en foutais. J’aime bien faire chier les gens !«
Une apparence qui a fait lever les sourcils des parents lorsque Marin a commencé à travailler en tant qu’animateur pendant l’été. « C’était compliqué au début, mais après une colonie, c’était bon. Les parents avaient juste besoin d’être rassurés. Le seul truc pénible, c’est que nous. les personnes alt, on doit deux fois plus prouver nos compétences« . Mais Marin s’estime tout de même plutôt chanceux. « Je suis un homme, alors ça va. Pour les femmes, les personnes trans, c’est bien plus compliqué. »
Roman, lui, relativise le débat : « En effet, c’est dommage qu’on ne puisse pas complètement s’exprimer au travail. Maintenant, c’est aussi important de se montrer avec une tenue plus « sérieuse ». Aujourd’hui, je suis à mon compte dans le bâtiment. Pendant les rendez-vous avec les clients, je trouve ça important d’être “bien habillé”. Même si ça m’arrive de venir en tenue de chantier car je sors du travail. Mais en soi, ça aussi ça a du sens : ça montre que je suis un travailleur. » Ainsi, pour lui, il est normal de savoir s’adapter.
Malgré une légère évolution, le problème reste présent. Ainsi, plusieurs personnes alts peinent encore à exister dans leur milieu. David Rafflegeau, directeur de restaurant, s’est alors mis en tête de les aider.
Comment exister ?
David Rafflegeau est lui-même une personne alt, qui aime être très colorée. Il est aujourd’hui directeur de restaurant, mais tout n’a pas été facile dans sa carrière. « J’ai galéré à me faire embaucher, j’étais tout le temps rejeté à cause de mon apparence. Alors en 2010, j’ai créé une page Tumblr pour que toutes les personnes avec un look atypique, qui n’arrivent pas à trouver de travail, se réunissent et s’entraident. C’est devenu une page Instagram en 2017« .
David Rafflegeau ne parle pas de personnes « alternatives », mais de « look atypique ». « Je dis ça car je veux faire comprendre qu’on n’est pas là pour être en marge, faire passer des messages. Non, juste on a un look particulier, et on veut travailler. »
Sur cette page Instagram, nommée “Tenue correcte exigée” David Rafflegeau partage des astuces et conseils pour se faire embaucher, ou pour travailler en paix. « Je conseille toujours aux gens de mettre leur photo sur leur CV. Il faut que l’employeur soit préparé avant l’entretien, sinon il va vraiment être surpris.«
Il publie aussi les témoignages de plusieurs personnes qui rencontrent des problématiques par rapport à leur apparence. Ainsi, il montre aux personnes au look atypique qu’elles ne sont pas seules. Mais il souhaite en même temps mettre en valeur ceux qui ont réussi. « Avec cette page, je veux montrer à tous ces gens qui ont un look atypique que oui, c’est possible de se faire accepter, et c’est possible d’avoir des métiers prestigieux avec nos looks.«
Le 10 novembre 2023, David Rafflegeau partageait ce meme sur sa page.