Mort de Wissam El-Yamni ; « Le deuil ne sera pas fait tant que justice ne sera pas rendue »

Dans la nuit du 31 décmbre 2011 au premier janvier 2012, Wissam El Yami, Chauffeur routier de 30 ans, est interpellé violemment par la police nationale à Clermont-Ferrand. Il est accusé de leur avoir jeté des projectiles. Après neuf jours dans le coma, il décède le 9 janvier 2012. Nous avons rencontré Marwa, l’une de ses sœurs. Depuis dix ans, elle et sa famille se battent avec toujours autant de détermination pour que justice soit rendue, malgré les obstacles policiers et judiciaires.

Attente, mensonges, destruction de preuves, humiliation et sentiment de ne pas être entendus. Voilà comment Marwa El-Yamni, la sœur de Wissam, résume les dix dernières années de sa vie. Le 9 janvier 2012, Wissam El-Yamni décède après 9 jour dans le coma, à la suite d’une interpellation violente par la police Clermontoise sur un parking le soir du réveillon.

L’histoire de Marwa, c’est celle de dix ans de combat d’une famille endeuillée, contrainte de mener l’enquête elle-même pour essayer de comprendre les circonstances de la mort de Wissam. Comprendre, pour que justice soit rendue, mais aussi pour faire le deuil.
« Dix ans après on n’a toujours pas fait le deuil. On ne sait pas ce qu’il s’est passé, et tant le jugement n’a pas été rendu on ne pourra pas faire le deuil, c’est ça qui est compliqué.  On ne pourra pas avancer tant que la justice n’aura pas jugé le dossier.», explique Marwa, assise dans un kebab de Montferrand où nous nous sommes donnés rendez-vous durant sa pause de midi. « C’est toutes les nuits, des problèmes de sommeil, des rêves… Parce que comme on ne sait pas ce qu’il s’est vraiment passé, vous savez, l’imaginaire… ». Elle ne termine pas sa phrase, mais l’effroi est lisible dans son regard.

« On a sali mon frère »

La colère succède rapidement à l’horreur et à la tristesse : « C’est très dur, on a a sali mon frère et ça fait mal pour tout le monde.», lâche Marwa. « L‘enquête n’est pas menée, et il n’y a que des destructions de preuves et des mensonges dans le dossier. Quand il y a eu l’interpellation, la première chose qu’ils nous ont dit c’est qu’il a été retrouvé sur un banc. Puis on a cherché à le criminaliser, à le faire passer pour un méchant »..
Nos confrères de Bastamag avaient d’ailleurs rappelé que lorsque Wissam El-Yamni était encore dans le coma, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant avait déclaré « s’il y a eu une interpellation difficile, ça n’est pas le fait des policiers ». Un traitement « similaire aux autres histoires de violences policières » selon Marwa.

Un mois après les faits, un rapport de l’IGPN conclut à une mort liée à la technique d’immobilisation dite du « pliage », consistant à appuyer la tête entre les genoux. Celle-ci aurait emmenée à un arrêt cardiaque. Mais alors, comment expliquer les traces de strangulations, de lésions ainsi que les bleus constatés sur le corps du défunt ?

Trois témoins qui étaient au commissariat en même temps que Wissam auraient vu des policiers frapper ce dernier à terre. Pourtant, leurs témoignages ne seront pas retenus lors de l’audition.
« La cour d’appel a demandé d’entendre les trois témoins qui étaient au commissariat en même temps que mon frère. Mais la justice ne l‘a pas fait. » décrit la sœur de la victime.
Quant aux enregistrements radios des policiers et aux images du commissariat potentiellement utiles à l’enquête, tout aurait « disparu ». Conséquence du reformatage d’un ordinateur, d’après Médiapart.


Expertises et contre-expertises

En avril 2013, dix mois après l’autopsie complémentaire, les résultats écartent toute responsabilité policière. Ils affirment qu’un mélange de cocaïne et de cannabis aurait entrainé un arrêt cardiaque. Selon l’expert ayant réalisé l’analyse, les traces de strangulations sur le corps de Wassim seraient liées… au frottement des vêtements. S’engage ici une longue série d’expertises et contre-expertises réalisées aux frais de la famille. Elle parvient finalement à prouver en cour d’appel que l’intervention d’un tiers est bien responsable dans la mort de Wissam.

Marwa évoque cette bataille avec douleur : « On nous blesse et on continue à nous blesser. Il faut qu’on continue à prouver, à démontrer des choses : C’est flagrant que sa mort n’est pas liée à un problème cardiaque, ni à la drogue. Vu qu’ils continuent de nous salir, il faut qu’on fasse des contre-expertises nous mêmes. ». A la fatigue et au temps investi s’ajoutent les 10 000 euros de frais d’expertises et les 20 000 euros de frais d’avocats accumulés en 10 ans.

Début 2021, la famille El-Yamni annonce porter plainte contre l’expert en charge de la première autopsie. Par cette action, elle espère relancer une procédure qui s’éternise.
« Aujourd’hui on se bat contre une justice lente, qui nous oblige à chaque fois à faire appel pour voir des actes se réaliser ». On a eu quatre juges. La dernière, qui est là depuis cinq ans, ne fait rien ».

Impunité policière

Elle dénonce également une certaine impunité policière : « Ils sont couverts par l’État, et ça c’est pas normal. » Sa voix commence à trembloter. « Dans le pays des Droits de l’Homme, faire ça sur des immigrés ou des gilets jaunes », et elle répète « c’est pas normal, c’est pas normal. »
Un peu plus loin, elle ironise« L ’IGPN c’est le nettoyeur des policiers. Notre but aujourd’hui c’est que la justice ait des enquêteurs à part, car c’est pas normal que les policiers enquêtent sur des policiers »
.
Car aujourd’hui, dix ans plus tard, malgré l’épuisement et la douleur, Marwa garde la tête haute, et la fatigue cède le pas à la détermination dans l’intonation. « Tant qu’on a pas de justice on ne s’arrêtera pas. On créera toujours des évènements pour montrer que la justice ne fait rien. 

Le combat continue

Nous sommes le 9 janvier 2022. Wissam est mort il y a dix ans. De Nantes à Clermont-Ferrand et partout en France, des affiches en sa mémoires fleurissent sur les murs des villes.
« Elles ont été très vite retirées par la police » se désole Marwa. « Le but était de sensibiliser les gens : aujourd’hui ça fait dix ans, que fait la justice ? Comment on peut en dix ans ne pas avoir émis de jugement avec des preuves flagrantes ? ça c’est vraiment grave… ».

Puis, elle raconte, l’engagement de sa famille pour faire de la sensibilisation auprès des jeunes dans les quartiers. Par le biais du sport, notamment, avec le trophée Wissam qui récompense les gagnants d’un tournoi de Futsal, où par des interventions. Un acte qui leur paraît nécessaire :


« Aujourd’hui c’est réel il peut y avoir une arrestation qui tourne mal, et pour nous c’est important de se battre pour eux, pour éviter ça. Aujourd’hui mon frère ne va pas revenir, mais par contre, quand on va dans les quartiers, à la Gauthière, ça continue. Ces jeunes se font contrôler deux ou trois fois par jour, la police fait exprès de les énerver… On leur dit qu’il faut filmer la police, qu’il faut pas rester seul, qu’il faut aller au commissariat si on a pas de nouvelles de la personne… », léger silence, puis elle reprend « On essaie de sensibiliser les jeunes, on est obligé parce que ça continue. Même dix ans après il y a encore des morts… ».
Nécessaire, mais pas toujours possible : Vendredi dernier à 16h, sa famille organisait un évènement de sensibilisation dans leur quartier, mais « la police était partout et les jeunes ne voulaient pas sortir ».

« On se battra jusqu’à la fin ».


Dans l’attente de nouvelles suites judiciaires, son engagement se poursuit aussi en lien avec les autres collectifs de familles de victimes de violences policières ; « Les familles de victimes ne doivent pas se retrouver seules c’est le plus important, il faut pouvoir les orienter. A l’époque il y avait pas tant d’assos et de familles, aujourd’hui il y a vraiment une association qui s’occupe de ça à Paris. ».
Notre repas se termine. Elle se redresse, se lève, et affirme une nouvelle fois « On se battra jusqu’à la fin ». Quelques mots pour se dire au revoir, puis elle repart travailler. Digne.

Pour rappel, le comité Justice et vérité pour Wissam est toujours actif et ouvert aux nouveaux bénévoles. Plus d’informations sur leur page Facebook.

Elian Barascud

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