Vers une économie locale, durable et solidaire au Sénégal.

Développer une économie locale, durable et solidaire à travers l’agriculture et la production de céréales locales : C’est le thème du documentaire « Semer, Récolter, Résister », diffusé dans le cadre du festival AlimenTerre. Suite à la projection du mardi 17 novembre, un débat a été organisé par l’association ANIS Étoilé pour parler des initiatives sénégalaises permettant aux agriculteurs et producteurs sénégalais de vivre dignement.

Le festival AlimenTerre est coordonné par le CFSI (Comité Français pour la Solidarité Internationale) depuis 2007. C’est aujourd’hui un événement international autour de l’agriculture et l’alimentation durable et solidaire, que ce soit au niveau local ou mondial. Chaque année, une sélection de huit films est proposée autour de ce thème ainsi que d’autres évènements et ateliers. Cette année, en raison de la crise sanitaire, le festival s’associe à la plateforme Imago Tv, afin que chacun ait accès gratuitement, de chez lui, aux films présentés. Mais plusieurs associations continuent d’organiser et d’animer les projections-débats en ligne. C’est le cas de l’association ANIS Étoilé (Agriculture, Nutrition, Interculturel, Solidarité), implantée à la Maison des Paysans à Lempdes, qui coordonne localement le festival, sur l’Auvergne et la Loire. Le 17 novembre dernier, à 20h30, elle a animé le débat autour du documentaire « Semer, Récolter, Résister ». Ce documentaire, sorti en 2019, dure 44 minutes et a été réalisé par Marion Dualé et Ousmane Dary.

Affiche du documentaire « Semer, Récolter, Résister ».

Depuis les années 1970, la demande de blé n’a cessé d’augmenter au Sénégal. Le pays est devenu dépendant des importations de blé, venues d’Europe et particulièrement de France. Les Sénégalais, accoutumés aux produits importés, ne consomment plus leurs céréales locales. Le débat autour de ce thème, abordé dans le documentaire, commence par la prise de parole de Masse Gning, chargé de projets à la FONGS – Action Paysanne au Sénégal (fédération des organisations Non Gouvernementales du Sénégal) : « On ne règle pas la pauvreté en redistribuant le surplus, les richesses des autres. Il faut permettre aux pauvres, par leur travail, leurs innovations, leur savoir-faire, de pouvoir améliorer leur vie. C’est ce qu’on fait ici. Au lieu de manger du pain blanc qui ne nous appartient pas, ne nous nourrit pas, on mange du couscous ou un morceau de pain à base de Mil. » Mais la majorité des sénégalais préfèrent le pain blanc industriel, moins nutritif mais réalisé avec de la farine de blé, plutôt que du pain plus consistant, à base de farine de Mil, Maïs ou Sorgho. « Entre 2018 et 2019, la consommation de blé au Sénégal a augmenté de 23.6% » rappelle Aurélien Lakoussan, coordonnateur du Réseau des Organisations Paysannes et des Producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest. Cela met en péril l’agriculture locale et familiale. Chantal Gascuel, productrice céréalière bio, membre du réseau Semences Paysannes et de 63 sans OGM en France, demande alors si le couscous est fait à partir de blé chez eux. Masse répond que non, la graine de couscous se nomme le « fonio » et se produit à partir de farine de mil. « Le pain blanc est une coquille vide, je dois en manger deux kilos pour être comblé » ajoute-t-il. Entre 2006 et 2008, le cours du blé, et donc son prix, augmente de 70 à 80 % : « Entre 2007 et 2012, le prix du pain n’a cessé d’augmenter. Comme nos types de farines locales ne sont pas homologuées par l’État, on ne peut pas recevoir de subventions pour les produire ! » explique Masse. Aurélien Lakoussan prend alors la parole : « Il faut comprendre qu’avant on se nourrissait de ces céréales locales. Mais avec l’arrivée du blé, les gens ont vu leurs habitudes alimentaires changer. On a donc expérimenté la culture de quatre variétés de blé au Sénégal pour ne plus être dépendant des importations. Mais on préfère quand même valoriser les productions locales.« 

Les associations SOL et FONGS tentent donc de valoriser les filières locales de céréales en organisant la résistance paysanne face à l’invasion du blé. Le but est de permettre la reconquête de la souveraineté alimentaire sénégalaise en passant par l’agriculture du Mil, Maïs ou Sorgho, puis la production de pains ou de beignets, jusqu’à la vente des produits. « Nous ce qu’on veut, c’est encore développer le réseau d’acteurs, structurer les filières, sensibiliser les autorités à la souveraineté alimentaire. Et surtout pouvoir partager notre expérience pour la diffuser. » explique Masse Gning. « Comme le dit Mohamadou Cissoko (président d’honneur du CNCR* et du ROPPA*) dans le film, « au lieu de nous aider (les pays occidentaux), laissez nous finir le processus d’indépendance alimentaire et ça marchera. La maîtrise de l’alimentation développe l’emploi agricole mais aussi non agricole, comme l’emploi dans le transport et la transformation des marchandises. Les produits locaux montrent aussi nos valeurs culinaires, notre identité. »
De nombreuses personnes ont été formées à l’exploitation de ces céréales et se sont organisées autour de comités de gestion pour développer leur filière de manière solidaire. Cinq organisations paysannes sont présentées dans le documentaire : ADAK, EGAK, JIG JAM et EGABI. En tout, depuis 2015, c’est 150 familles de paysans qui cultivent les céréales locales en respectant l’agroécologie, qui revendent la production à trois minoteries pour moudre la farine, achetée ensuite par les 70 boulangers et 180 femmes formées à la réalisation de beignets, et donc plus de 10 000 personnes sensibilisées à la consommation locale.
Aujourd’hui, un comité de gestion de cette économie locale rassemble des représentants de producteurs, meuniers, boulangers et vendeuses de beignets. Ils y fixent par exemple le prix du mil. Une fois le mil ou le maïs récolté, chaque agriculteur marque son nom sur sa production, pour garantir sa qualité. Le produit doit être propre, nettoyé. Les sacs de mil sont stockés dans un magasin central géré par un salarié. Les meuniers peuvent planifier leur production de farine grâce à un moulin électrique. Puis les boulangers font leur pain tandis que les femmes font des beignets. Mbacké Ndiaye, une transformatrice formée pour cuisiner des beignets de mil, est reconnaissante de ne plus avoir à acheter de blé, trop cher pour ses revenus, et d’être plus indépendante : « Maintenant je peux produire des beignets moins chers que le pain blanc, en vendre et nourrir mes enfants le matin ». Une marchande de pain va acheter une baguette 90 franc CFA, puis vendre un morceau de pain à 50 Franc CFA. Si elle achète 100 baguettes, elle fera un bénéfice de 1 000 Franc CFA. « A sa création, l’OMC s’est concentré sur le commerce mondial et non pas sur la production et la consommation de la majorité des population du monde. Sur les marchés mondiaux, on négocie 10% de la production mondiale quand 90% des produits transformés restent au niveau local, partent de la base. C’est de ça qu’il faut discuter avec les États. » conclu Aurélien.

Pour conclure le débat, Chantal Gascuel expose la condition des cultures locales françaises : Elle explique qu’elle milite pour avoir accès à des semences anciennes, très chères pour les agriculteurs sur les marchés actuels. « Nous aussi, en France, on a voulu gagner en indépendance : On produit donc nos propres semences et on cultive ainsi 12 variétés de plantes grâce à elles, sur 80 hectares de terrain. On défend le fait que ce qui provient de la nature sont des biens communs, que ce soit le foncier, l’eau ou les semences. » conclu-t-elle. Ces projets d’économie locale, durable et solidaire au Sénégal ont été portés par l’association Sol (Alternatives Agroécologiques et Solidaires), membre du CFSI, et l’organisation paysanne de Fongs (fédération des organisations Non Gouvernementales du Sénégal). Le projet de documentaire a été réalisé avec l’aide d’Allumage Production.

*CNCR : Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux du Sénégal
*ROPPA : Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest

Prochaines projections du documentaire sur Imago.tv :

  • Le 21/11/2020 à 18h00
  • Le 23/11/2020 à 14h30
  • Le 24/11/2020 à 20h30
  • Le 25/11/2020 à 20h00
  • Le 26/11/2020 à 18h00

Concernant les projections organisées par l’association ANIS Étoilé, voici les prochaines dates :

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Publié le 20 novembre 2020
Écrit par Laura Massip

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