Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Flammarion, « Nouvel avenir », 2026

Quand elle en aura envie, le temps, Gaëlle Pradeau, libraire aux Volcans de Clermont-Ferrand, a décidé de nous offrir sa plume pour nous présenter un livre qui l'inspire. Pour sa première fois, elle a décidé de nous écrire sur la dernier ouvrage de Geoffroy de Lagasnerie.

Gouvernement du peuple par le peuple, égale participation à la délibération publique, idéal de représentativité et autres mécanismes enchantés: la démocratie, le bien, nous ne sommes pas loin d’une équivalence terme à terme. C’est dire que ce mot, et cette définition partielle, malléable, charrient toujours l’image d’un horizon politique indépassable : le « désirable » par excellence, l’incriticable de nos destinations historiques, la forme la plus aboutie des organisations sociétales. Le point d’arrivée.

Ce qui implique que nous lui pardonnons beaucoup : du sentiment d’impuissance largement partagé, à notre consternation voire notre dégoût du politique, la montée de l’autoritarisme, des conservatismes et des partis fascisants. Notre expérience vécue de la démocratie, à l’évidence contraste avec les vertus qu’on lui prête, mais peu en réexaminent l’essence, les fondements, les mécanismes intrinsèques. Imparfaite, mais amendable et perfectible : au pire, la démocratie peut mieux faire.

Aussi Geoffroy De Lagasnerie nous propose-t-il ici, dans ce livre, de renverser la focale en interrogeant finalement « l’ininterrogeable » : la démocratie en elle-même, dont la « crise » dont nous parlons tant, et la lassitude que nous ressentons toustes, ne seraient pas tant des accidents que des résultats, des conséquences, un aboutissement. Autrement dit, la démocratie ne fait-elle pas aussi le lit de nos impasses, et de nos trajectoires collectives déplorables actuelles ? A titre d’exemples, nous considérons aisément totalitarisme et fascisme comme antinomiques à la démocratie: bien au contraire, on y verra ici une articulation, une filiation, une porosité. Nous louons toustes le système de représentativité : or la procédure ne garantit pas le résultat, si ce n’est qu’elle laisse des places à prendre aux professionnels de la brigue. Nous fantasmons le gouvernement de la majorité : la démocratie n’est jamais que le gouvernement du peuple par une minorité, par une oligarchie (voir sur ce sujet l’excellent livre de Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005). Il y a donc quelque chose d’à la fois potentiellement tyrannique, et, partant, de « fondamentalement hypocrite » dans l’affect démocratique qui prétend faussement et facilement, trop facilement, substituer à la loi du plus fort, la loi du fait majoritaire.

D’où l’invitation là formulée à revenir à sa non-évidence, et delà, à penser un au-delà de la démocratie. C’est-à-dire, une invitation à élaborer l’esquisse d’une nouvelle grammaire politique fondée sur des impératifs vitalistes et la prévalence d’un certain nombre de valeurs : la justice avant tout, et le souci de l’autre. Une nouvelle grammaire venant critiquer le relativisme des opinions : c’est oser dire que tous les points de vue ne se valent pas, et qu’une loi ne sera pas légitime parce que seulement votée dans les règles de l’art, mais parce qu’elle sera éthiquement juste. Une nouvelle grammaire pensant donc le politique à partir de ses finalités, entendre là ses conséquences sur les corps et les existences. Une nouvelle grammaire et un nouvel imaginaire accordant à la science et à la connaissance un rôle central dans l’élaboration des opinions, et la régulation des discours politiques.

En somme : non pas la démocratie peut mieux faire…mais il y a peut-être mieux, encore, que la démocratie. Cette approche progressiste et libertaire en donne quelques pistes, inspirées notamment des pensées de Bakounine, Thoreau, Durkheim, Bourdieu, Marcuse, Simone Weil.

Revigorant !  

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1 réflexion sur “Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Flammarion, « Nouvel avenir », 2026”

  1. Il aurait fallu citer Michel de Certeau car il y a mille manières de produire du changement pour peu que l’on s’y mette. La démocratie est le garant de cette possibilité car on en connait tous les règles : ce n’est pas le plus fort qui décide, ce n’est pas le plus doué ou doté qui invente du meilleur. Il n’y a pas d’autres alternatives ; et le laisser penser c’est nier la réalité des forces qui détiennent le pouvoir. IL faut apprendre à penser notre condition ce qui ne peut se faire que dans un système connu. Vivre en société c’est aussi faire l’expérience du pouvoir et il y a des milliers de conseillers municipaux qui vont enrichir cette expérience. Aucun autre système politique ne le permet.

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