Procès en référé pour Jacqueline, malade de l’amiante

Hier, se tenait en référé, le procès de Jacqueline, qui a été salariée d'Amisol, manufacture d'amiante clermontoise, fermée en 1975. Elle fait partie des 150 victimes (reconnues) de l'amiante de l'entreprise.

Jacqueline a les poings serrés sur les genoux. Impassibles, ses grands yeux regardent son avocat, Maître Lafforgue plaider. D’une voix calme, le tenor du barreau, qui a gagné, notamment, le procès contre Monsanto, est un spécialiste des drames industriels. avec douceur, il raconte la vie de sa cliente.

En 1973, elle n’a que 21 ans quand elle devient fileuse d’amiante pour Amisol. Elle y restera deux ans, jusqu’à la fermeture de l’entreprise. On lui découvre en 2010, les plaques pleurales, significatives de la présence de fibres d’amiante. En 2020, elle consulte son médecin traitant pour des difficultés respiratoires, des douleurs thoraciques et un gros essoufflement. Le diagnostic tombe en avril 2020, elle souffre du mésothéliome, le cancer de la plèvre.

24 séries de chimio et de la radiothérapie

Elle a depuis subi 24 séries de chimiothérapie, de la radiothérapie. les conséquences dans sa vie sont énormes. Effets secondaires, fatigue. Elle aimait aller danser avec son mari, elle randonnait avec ses amies. Depuis, Jacqueline serre les poings sur ses genoux, impassible, immobile.

Elle a deux enfants dont une fille handicapée, qu’elle ne peut plus emmener en vacances. Depuis la mort de sa soeur, Jacqueline s’occupe de ses deux neveux dont le plus jeune n’a que 16 ans. Elle voudrait le voir diplômé pour partir sereinement.

Alors, l’avocat plaide une provision sur ses indemnités. La faute inexcusable de l’employeur a déjà été reconnue, elle est prise en charge à 100%.

délibéré le 20 janvier

La juge prend le dossier, sans un mot, elle regarde son agenda. « délibéré le 20 janvier » annonce-t-elle froidement avant de poursuivre sur une nouvelle affaire.

Jacqueline sort, son mari la tient par la main. « C’est dans longtemps le 20 janvier, serai-je encore là ? » Interroge la victime en regardant dans les yeux ses amis de l’association CAPER 63 ( Comité Amiante Prévenir et Réparer), qui la soutiennent depuis toujours. Personne n’a la réponse, même si beaucoup se veulent rassurant. « Je connais quelqu’un qui a vécu 10 ans avec ».

« Cinq me suffiraient » rétorque Jacqueline, âgée de 67 ans. Elle s’assoit, parle de ses soins, des ses douleurs, s’épanche avec pudeur. « Le plus dur c’est de ne pas pouvoir faire de projets, même si j’essaie d’aller de l’avant. » Il faut dire que la vie ne l’a pas épargnée. Elle a surmonté deux cancers du sein. « Qui peut avoir un lien avec l’amiante » explique maître Lafforgue. Mais le cancer de la plèvre, lui, est incurable.

Les patrons savaient…

Amisol, c’est le premier drame sanitaire. En général, les victimes ont gain de cause. L’entreprise a ouvert en 1945. En 1952, déjà, les premières victimes sont diagnostiquées. « C’est ça le plus terrible, les patrons savaient parfaitement qu’ils mettaient en danger leurs ouvriers. » Le patron, Monsieur Chopin est mort en 1974. Il n’aura jamais été poursuivi par la justice. Son fils a bénéficié de non-lieu, il n’a remplacé son père que 6 mois. « Si Chopin père était encore vivant, il aurait été poursuivi pour homicide involontaire à la cour pénale » Explique l’avocat.

« Moi, je veux essayer d’avancer encore un peu dans la vie. Ils me donneront ce qu’ils veulent, je veux juste offrir plus de confort à mon entourage avant de partir. Nous habitons une maison pas très pratique, je voudrais pouvoir acheter un appartement afin que mon mari qui souffre des os, puisse vieillir paisiblement. » Et puis, il y a ce neveu qui veut devenir professeur. « J’aimerais tellement le voir, diplôme en poche. »

80 % des cancers seraient d’ordre professionnel

L’exposition à l’amiante est une bombe à retardement. La maladie peut se déclarer 20 à 40 ans après. Depuis 1997, l’amiante est interdite, mais les personnes contaminées avant cette date peuvent encore développer des cancers de la plèvre. « Les chantiers de désamiantage actuels peuvent encore faire des dégâts sur les ouvriers. Dans la maintenance, certains tuyaux sont encore calorifugés à l’amiante. » Expose Maitre Lafforgue qui poursuit : « L’amiante n’est pas le seul problème, le benzème, les poussières de fer, de bois sont tout autant toxiques et certains employeurs ne protègent pas assez leurs salariés. On assiste à une sous-déclaration des maladies professionnelles. »

Selon le GISCOP 93, 80 % des cancers proviendraient du monde du travail. Mais seulement 5 % sont reconnus en maladie professionnelle. « Il faut former les professions de la santé, et veiller à l’application de la législation protectrice des salariés au sein des entreprises. »

3000 morts de l’amiante par an

Chaque année, 3000 personnes meurent de l’amiante, alors qu’elle est interdite depuis 1997. Jacqueline, quant à elle, attend le verdict le 20 janvier. « J’aurais aimé que le délibéré se fasse avant noël, parce que je ne sais pas de quoi demain sera fait. J’aimerais juste un peu de sérénité avant de partir » avoue-t-elle, en tenant la main de son mari. De l’autre côté, son poing, serré sur son genou.

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