Josette Roudaire n’a pas la voix qui tremble. Elle lit son texte, avec une pointe de sarcasme et d’humour, mais empli d’humanité. Elle préside l’association Caper et a été une des centaines d’ouvrières d’Amisol, usine de filage et tissage d’amiante à Clermont-Ferrand fermée en 1974.
Amisol, la première lutte contre l’amiante
Les ouvrières ont quasi toutes eu la reconnaissance en maladie professionnelle, après un combat juridique et social acharné. Grâce au soutien d’Henri Pézerat, leur lutte paiera et se fera connaître et permettra l’interdiction de l’amiante en 1995.
Josette a perdu beaucoup de ses collègues. Le cancer de la plèvre, le mésothéliome, demeure incurable et n’est causé que par l’amiante. Alors, depuis des décennies maintenant, Josette continue d’éplucher les dossiers, de les porter au tribunal pour les familles, les malades.
Et là, devant la tribune, elle raconte, elle fait des parallèles avec les violences faites aux femmes. « On ne doit pas mourir au travail. On nous fait croire que le travail mutile et tue. Mais, il est interdit de tuer, même sans arme. Ne pas protéger un salarié alors qu’on connait les risques, c’est criminel. »
Résignation et combats judiciaires
Elle raconte aussi toutes les fois où elle a entendu des victimes elles-mêmes: « Il faut bien mourir de quelque chose ».
Elle narre surtout les méandres judiciaires, les balades dans les couloirs, dans les dossiers. les non-lieux, l’absence de responsabilité. Les chèques pour tenter d’apaiser la colère. Puis, elle lèves les yeux, fixe l’assemblée. Elle explique l’énergie incroyable générée par la mutualisation des compétences, celles des avocats, des scientifiques, des victimes, des travailleurs. Dans un calme qu’on ne lui connaît pas, elle conclut : « Les travailleurs ne sont pas nés pour être des victimes. »
Eternit et le non-lieu
Jean-Marie Birbès se laisse trahir par son accent tarnais. Lui, il a bossé à Eternit et a fondé l’association ADDEVA 81. L’usine créait du fibrociment et a exposé les ouvriers à la poussière d’amiante. 21 victimes ont pu être indemnisées dans les années 2010. Mais en 2019, les responsables de l’usine ont pu bénéficier d’un non-lieu. « Cette date restera gravée dans les mémoires. C’est terrible, la justice n’a pas été rendue après 26 ans d’instruction. » Alors qu’il rappelle les centaines de morts dûs à l’amiante. « La justice fait en sorte que les gens se découragent. »
Maître Lafforgue, « On a fait avancer les choses »
Maître Lafforgue, avocat au barreau de Paris, explique que le rapport de force entre les victimes et les grands groupes sont déséquilibrés. « C’est le cas pour l’amiante, les pesticides, ou même Uber ou Deliveroo, les travailleurs sont seuls… »
Pour rééquilibrer ce rapport de force, le bâtonnier pense que l’action collective est un pilier de la stratégie. La mobilisation, le regroupement des victimes dans les associations, les syndicats. La médiatisation aussi. Il en sait quelque chose. Le défenseur est parvenu à gagner contre Monsanto, lui l’avocat du petit paysan français Paul François. « Il faut rechercher les responsabilités et mener des actions contre les fabricants, et ne négliger aucune voie judiciaire. »

L’avocat veut rester positif en rappelant les avancées dans le monde du travail grâce au combat de l’amiante. « La faute inexcusable de l’employeur est quasi acquise. On fait reconnaître le préjudice d’anxiété avec le risque de survenance de maladies, on parvient pour les Uber à requalifier les contrats de travail et à dénoncer le travail dissimulé. »
l’injustice dans la justice
Maitre Berbra, avocat au barreau de Rouen, à son tour prend la parole : « La santé au travail est invisible sauf quand c’est trop tard. Après un mort, un accident, une maladie. Or, il faut être dans une logique de prévention. » Il rappelle le combat de l’usine Renault pendant le confinement. Les dirigeants voulaient que les salariés aillent au travail malgré la pandémie. « Il s’agissait d’une mise en danger car les mesures prises n’étaient pas suffisantes. »
Il dénonce aussi les taux IPP qui permettent la reconnaissance en maladie professionnelle. « Parfois, on arrive à des aberrations. Des médecins qui disent qu’on n’est pas encore assez handicapé. »
Témoignages poignants
Puis, les travailleurs prennent la parole. Les témoignages sont accablants. Sud rail dénonce l’amiante dans les wagons et le manque de protection, la bataille des salariés.
Un salarié du CHU explique qu’il y a plus de 40 000 m2 de flocage amiante dans les bâtiments.
Un employé Aubert et Duval raconte des exemples parmi les 25 accidents mortels et les 60 accidents graves survenus depuis 1952. Il s’arrête sur l’un d’entre eux, qui l’a marqué. L’histoire d’un jeune technicien qui 4 jours avant son mariage sera électrocuté faute de protection. L’enterrement a lieu le jour qui aurait dû célébrer le mariage. Il raconte que la veuve a lancé sa robe de mariée dans la tombe. Pourtant, l’entreprise ne sera jamais condamnée.
Scandale sur la commune d’Aubière
Marcel, lui, est agent municipal à la ville d’Aubière. Il est témoin d’une aberration. Pour reconstruire un terrain de rugby, le maire d’Aubière a ordonné la démolition de bâtiments. Mais aucun désamiantage n’a été effectué. Les débris d’amiante sont sur la plaine, à côté d’un collège. D’ailleurs, les élèves ont participé à une course d’orientation sur ledit terrain. « Certains prennent la terre à mains nues. Mes collègues tondent sans protection. » Plusieurs plaintes ont été déposées.
C’est l’heure de la pause. les gens discutent, cherchent des solutions, s’échangent des numéros. Puis une projection d’ « Irène Frachon, droit au coeur » a conduit jusqu’au buffet.
Avec un seul mot d’ordre « Il ne faut pas perdre sa vie à la gagner. »
1 réflexion sur “« Le travail tue toujours » Journée débat à la maison du peuple”
merci Eloise .un bon papier c est un soutien aussi..bien ecrit c est un plaisir . des bises