Difficile de passer à côté, ces derniers temps. « Les Soulèvements de la Terre ». Tout le monde en parle. Pas vraiment en bien du côté du gouvernement qui voudrait sa dissolution. Un peu mieux du côté des citoyens même si certains restent réticents face aux méthodes jugées parfois musclées du mouvement. Pour les plus sensibles aux questions écologiques et de justice sociale en revanche, c’est carton plein. On fait le point.
Une lutte en entraîne une autre
Fondée en janvier 2021 dans les travées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Les Soulèvements de la Terre (LST) peuvent se définir comme une coalition regroupant des collectifs locaux et des membres d’autres organisations variées. Le mouvement est par exemple vite rejoint par des membres d’Extinction Rebellion ou Youth for Climate. Des militants de la Conf paysanne, d’ATTAC ou d’Alternatiba également. Association Loi 1901, le collectif se veut un espace de réflexion et d’actions autour de la notion de vivant.
Convergence et nouveaux modes d’actions
L’objectif du collectif est de réunir les luttes zadistes, des militants écologistes et des paysans. Une sorte de grande entité plurielle. Pour autant, l’organisation est loin d’être anarchique. Les services de renseignement du gouvernement en ont même vanté le fonctionnement. Au programme, contestation, désobéissance civile et sabotages. De quoi insuffler une nouvelle dynamique aux luttes écologistes et imposer des modes d’action plus offensifs.
Autre axe majeur : le soutien ponctuel à des luttes locales sélectionnées par un comité centralisé. Les Soulèvements de la Terre se sont ainsi engagés dans une vingtaine d’actions depuis leur création. Leur programme se décline en saisons elles-mêmes composées de différents actes.
Les Cinq Saisons des SLT
- – Début 2021, la saison 1 comprenait 5 actes ciblant principalement les industries considérées comme les plus toxiques (béton, pesticides et l’industrie phytosanitaire.) Elle s’est achevée par l’action Grand Péril Express en Île-de-France, marquée par l’occupation de plusieurs sites des groupes Lafarge et Eqlom par des individus auteurs de sabotages.
- – Entre 2021 et 2022, la saison 2, également en 5 actes s’axe sur l’accaparement et l’intoxication des terres par le système agro-industriel. Elle a est marquée par 3 actions offensives liées à la contestation des projets de retenues de substitution dans le marais poitevin.
- – Entre avril et août 2022, 6 actes ont composé la saison 3. Mot d’ordre : « entre la fin du monde et la fin de leur monde, il n’y a pas d’alternative ».
- – La saison 4 s’est ouverte avec une action surprise le 29 septembre dénonçant les projets de carrières de sable à Saint-Colomban (44). Elle a toutefois réellement été lancée avec la manifestation « Pas une bassine de plus », en opposition au projet de construction d’une nouvelle retenue de substitution à Sainte-Soline.
- – La saison 5 a débuté le mois dernier et durera jusqu’en de septembre.
Alors, structure à part entière ou entité abstraite qui prend forme pour des actions ponctuelles ? En tous les cas, c’est dans cette organisation encourageant les actions coup de poing que le gouvernement et en particulier le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, accuse les organisateurs de terroristes de l’écologie.
Coup de projecteur : l’épisode « Sainte-Soline II«
26 mars 2023. Partout, on ne parle que de ça. La veille, un grand rassemblement pacifique autour d’un projet de méga-bassine avait lieu à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres. Des milliers de contestataires sont présents et subissent une répression ultra-violente de la part des forces de l’ordre. « J’y étais et il y avait un gros sureffectif. Ils étaient suréquipés. Il faut quand même dire que le déploiement militaire aura coûté plus cher que la méga-bassine. Les gens veulent juste porter leurs idées. En fait, les violences policières sont un fil rouge qui lie les différents combats et montre aux gens qu’on a besoin de solidarité. », nous explique une membre locale du mouvement.
Les Soulèvements de la Terre sont co-organisateurs. Ils sont traités d’éco-terroristes. Le 28 mars, Darmanin parle de dissolution. Le 30 mars, le journal Le Monde publie une tribune « Nous sommes les Soulèvements de la Terre » dans laquelle des dizaines d’acteurs du monde de la culture et élus revendiquent leur appartenance au mouvement.
La menace plane
Décembre 2022 : une note des services de renseignement français décrit le mouvement comme « vecteur de radicalité des luttes écologistes » et indique que des activistes écologistes s’y réapproprient les techniques du black bloc. Après Sainte-Soline, le 28 mars 2023, Darmanin annonce la volonté de dissoudre LST.
La dissolution d’une association par l’autorité administrative, strictement encadrée, ne peut être décidée que par décret en conseil des ministres. Le gouvernement s’estime fondé à dissoudre le mouvement en le qualifiant de « groupement de fait » plutôt que d’association. Ce terme désigne les associations de personnes formées librement, sans déclaration officielle aux autorités, caractérisées par exemple par un slogan, une identité visuelle ou des canaux de communication spécifiques

Les motifs pouvant justifier une dissolution, détaillés dans l’article L212-1 du code de la sécurité intérieure, vont de la provocation à la haine aux actes de terrorisme, en passant par les menaces à la « forme républicaine du gouvernement ». Pour Les Soulèvements de la Terre, le gouvernement pourrait s’appuyer sur le premier alinéa autorisant la dissolution des associations qui « provoquent des manifestations armées ou à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ».
Les discussions sur une éventuelle dissolution, attendues d’abord pour le 13 avril ont été repoussées. Elle devait ensuite être abordée le 19 avril. Repoussée également. « On pense que ce report est dû au fait que plein de comités locaux sont en train de se créer. Je pense que c’est une petite victoire et ça nous permet en plus de nous organiser. », indique la membre du collectif.
Les volcans se soulèvent
Mercredi dernier, le rendez-vous était donné au pied de la statue de Vercingétorix, Place de Jaude, à Clermont. Une centaine de personne était réunie pour dénoncer les violences commises à Sainte-Soline mais aussi pour exprimer le refus d’une possible dissolution.
Les organisateurs de l’événement en ont profité pour faire savoir qu’un comité local allait bientôt naitre. « On va décider d’une date début mai et voir comment articuler les luttes autour de nos thématiques. Surtout que les problématiques de l’eau sont très présentes dans le Puy-de-Dôme. », explique la membre.
Ici, le comité devrait s’appeler « Les Soulèvements des Volcans », nom affiché haut et fort par les militants présents. Sur place, nombreux étaient ceux qui discutaient déjà de l’action de ce week-end.

8000 personnes contre un projet d’autoroute
La marche contre le projet d’autoroute, samedi, était autorisée, contrairement à la manifestation de Sainte-Soline. Plusieurs milliers de personnes ont participé (4 500 selon la préfecture, 8 000 selon les organisateurs). Cette-fois, pas d’échauffourées mais des actions symboliques comme la construction d’un muret sur la route.

Soulèvement permanent
Dans l’esprit des membres des Soulèvements de la Terre, les choses sont claires. L’objectif : exercer une pression constante sur l’État ou les structures dont les projets sont écocides.
Ainsi, alors que la place du mouvement sur la scène médiatique grandit de plus en plus, celui-ci bénéficie d’un soutien de choix. Celui d’une partie de la sphère scientifique. « Toutes les mobilisations contre les projets du gouvernement sont argumentées et soutenues scientifiquement. », conclue la membre des SLT, présente à Jaude Mercredi dernier.
Si pour certains, l’ambition première de sensibilisation et de lutte s’est faite dépasser par une dimension violente trop importante, pour d’autres, l’ampleur et l’efficacité du mouvement sont une aubaine dans la lutte pour l’écologie.
En tous les cas, le mouvement des Soulèvements de la Terre fait entrer l’écologie dans un nouvel âge politique et semble bien lui donner un nouveau souffle en France.