« Depuis le 5 septembre, ils ne savent pas à quel moment ils vont être délogés »

Alors que la situation des mineurs étrangers non accompagnés était déjà très compliquée, l’évacuation du squat « 5 étoiles » le 2 août dernier a renforcé les incertitudes de ces dizaines de jeunes et des militants qui les accompagnent. Le 18 octobre, un grand rassemblement est prévu place de Jaude pour dénoncer cette situation et le traitement réservé aux étrangers par les pouvoirs publics.

Il y a quelques jours, l’île de Lampedusa était à nouveau sous le feu des projecteurs. Au sud de la Sicile, plus de 10.000 personnes en provenance d’Afrique principalement, sont arrivées sur la terre ferme depuis la Tunisie. Si les capacités d’accueil de l’île sont atteintes, les réactions abondent en Europe de la part des différents gouvernements. Le débat de l’accueil est relancé. Mais s’est-il déjà vraiment arrêté ?

À Clermont-Ferrand, la situation aussi devient urgente. Nous vous parlions récemment des nombreux étudiants, majoritairement étrangers, qui dorment à la rue faute de logement. Pour les non-majeurs, même galère. En France, les mineurs non-accompagnés sont près de 25 000. Leur prise en charge doit être assurée par les services de la protection de l’enfance, sous la responsabilité des Conseils départementaux qui ont l’obligation d’apporter un soutien matériel, psychologique et éducatif, notamment à travers un accès à la scolarité.

« Un toit, c’est la sécurité »

De cette réalité, nous sommes encore bien loin. Le 2 août dernier, le « 5 étoiles », lieu d’occupation autogéré par ses habitants et plusieurs membres d’associations était évacué par les forces de l’ordre sur décision du préfet. Depuis 2017, plus de 300 jeunes étrangers sont passés par là. Ainsi, 36 jeunes se retrouvaient sur le carreau. « Il faut considérer qu’un toit, c’est la sécurité de base, surtout que ces jeunes ont subi des traumatismes psychiques et physiques. », expliquait une militante RESF hier, lors d’une conférence de presse donnée au centre Jean Richepin.

Au moment de l’expulsion, la préfecture a proposé des solutions temporaires de relogement. Un mois. Par conséquent, « depuis le 5 septembre, les jeunes ne savent pas à quel moment ils vont être délogés. », prévient Didier Pagès, de RESF.

La désillusion  

Lorsque ces enfants quittent leur pays, c’est pour fuir la guerre, la misère, la maltraitance ou la répression. Le voyage est souvent une épreuve qui les soumet à de multiples horreurs. Mais lorsque l’Italie, l’Angleterre ou la France sont en vue, ce n’est pas l’Eldorado que l’on voit. Pour les jeunes, c’est la désillusion. C’est une galère de plus qui commence. Les nuits dans la rue. Chez une âme charitable lorsqu’on a su frapper à la bonne porte. C’est le parcours du combattant pour les papiers, l’école, un toit.

Encore faut-il être reconnu mineur par l’organisme chargé des examens par l’ASE. Lorsque la minorité n’est pas accordée, le jeune est livré à lui-même. En cas de recours, le temps passe et certains deviennent majeurs entre temps. Tout ce chemin pour rien. Le rapport « Je suis venu ici pour apprendre : garantir le droit à l’éducation des mineurs non accompagnés » publié début septembre par l’UNICEF France, indique que l’accès de ce public à l’école est loin d’être garanti. Les mineurs isolés peuvent perdre jusqu’à trois ans de scolarité.

« Pourtant, l’an dernier, 80% des jeunes ont été reconnus mineurs. », indique le Réseau Éducation Sans Frontières. « La Convention internationale des Droits de l’Enfant dit qu’en toute situation, l’intérêt de l’enfant prévaut. », ajoute Didier Pagès. Rappelons qu’au mois de juin, l’ONU appelait la France à renforcer ses mesures pour protéger les droits des mineurs étrangers sur son sol.

« Notre inquiétude, c’est qu’ils se retrouvent très vite à la rue. », alerte Didier Pagès qui regrette que la préfecture coupe les discussions entamées par la mairie et le Conseil Départemental pour trouver des solutions de logement.

L’épreuve de la rue

Si 36 jeunes étaient au squat et ont pu être relogés par la préfecture ou des bénévoles, une cinquantaine de mineurs isolés sont connus à Clermont-Ferrand et ses alentours. Sans oublier les jeunes pas encore connus. Hier, lors de la conférence de presse, une dizaine d’entre eux étaient présents. Certains craignent les journalistes et se cachent le visage. D’autres n’hésitent pas à prendre la parole. On demande « quelqu’un a déjà été à la rue ? ». « Moi, à la gare, toute une semaine. », répond un jeune. Mais la gare n’est pas un endroit sûr. Deux mineurs se sont fait violenter et dépouiller. Une vie en France qui ne commence pas sous les meilleurs auspices.

Témoignages

Chris est congolaise. Elle est arrivée le 8 janvier cette année. L’évaluation a duré un mois. On lui a dit que son physique montrait qu’elle avait plus que les 17 ans qu’elle déclarait. Depuis elle est hébergée par une bénévole de bonne volonté qui héberge deux autres filles en recours de minorité.

J’ai 16 ans, je suis Camerounais. J’ai quitté mon pays car j’étais en danger de mort. J’ai risqué la mort, j’ai même les cicatrices sur moi des séquelles des coups de machette sur tout mon corps. J’ai eu un parcours très difficile jusqu’en France. Au désert, il y a plusieurs personnes qui sont mortes devant mes yeux et en Lybie, on nous a séquestrés, on nous a mis en prison pendant plusieurs mois. On nous donnait un bout de pain sec avec un verre d’eau pour toute la journée, c’était vraiment horrible. On nous mélangeait femmes, enfants, adultes, dans une petite pièce. Il y a plusieurs personnes qui sont mortes en prison devant mes yeux, ça m’a traumatisé. J’ai fait 4 jours sur la mer. Le bateau était gâté, sans manger et sans boire, c’est horrible, je croyais que j’allais mourir ce jour.

En arrivant en France j’étais heureux car je croyais être arrivé à ma Terre promise : le pays de la Liberté, de l’Egalité et des Droits de l’Homme. Mais j’ai été surpris de constater que ce n’est pas la France qu’on voit à la télévision. Ici je ne me sens pas considéré comme un enfant car j’ai été refusé par l’ASE qui estime que je ne suis pas mineur et je trouve ça bizarre qu’on se base sur le physique de quelqu’un pour déterminer sa minorité. Alors que je suis venu dans ce pays pour m’intégrer, aller à l’école, apprendre un métier et espérer avoir un avenir meilleur.

J’ai été triste quand j’ai vu que quand un africain noir vient à l’ASE, il a 95% de chance d’être refusé. Ne sommes –nous pas des êtres humains ? Je me sens rejeté par l’état français. Avec toute la souffrance et les obstacles que j’ai traversés, je me sens encore rejeté et discriminé par l’état français. C’est la raison pour laquelle, nous, mineurs isolés non reconnus par l’ASE, demandons au gouvernement de nous venir en aide.

X.K

La raison pour laquelle je suis ici actuellement, en France : j’ai perdu ma mère en 2020 et par là mon école s’est arrêtée car c’est ma mère qui finançait mes études et ma tante m’a pris avec elle. Donc j’ai déménagé chez ma tante paternelle et un jour elle m’a dit qu’on allait faire un voyage. Et c’est là que nous avons pris une voiture (un car) pour se rendre au Mali, jusqu’en Tunisie mais nous avons fait monter et descendre Algérie, Mali, Tunisie et ensuite une pirogue de fer pour l’Italie. Et c’est là que nous avons été séparés car j’étais dans un centre pour les mineurs et elle pour les majeurs.

J’étais avec des personnes et bien sûr je me suis fait des amis alors que ma tante avait déjà quitté l’Italie. Je partais à l’école mais la langue me fatiguait, j’étais pas le seul, mes amis aussi car nous sommes dans un pays francophone, notre pays a été colonisé par la France et mes amis disaient qu’ils allaient se rendre en France alors je les ai suivis. Je ne comprenais pas non plus la langue en Italie et c’est comme ça que je me suis retrouvé en France et je ne connaissais personne. A la frontière de l’Italie la police française m’a fait rentrer à Nice et j‘ai pris le premier train. Le contrôleur m’a demandé et quand il m’a vu il a dit que je suis (mineur ?) donc il m’a laissé car j’ai 15 ans et demi et là je suis arrivé à Clermont- Ferrand.

J’ai rencontré une vieille dame très gentille qui m’a donné à manger et qui m’a accompagné dans l’association du DDEAOMI. Ils prennent jamais les noirs, donc je me suis retrouvé à LDH. Les bénévoles qui font tout pour nous aider afin d’être reconnus par le recours et c’est là aussi que j’ai été au squat et nous avons reçu l’ordre du préfet de quitter les lieux. Ils nous ont promis d’être dans des appartements.

A.K

Ladji est arrivé à Clermont le 20 janvier. En arrivant il a dormi 2 nuits dans la rue avant d’etre orienté au Corum Saint Jean pour être évalué par le DDAEOMI qui l’a évalué durant 2 semaines. Ensuite il a trouvé refuge au squat qui a été évacué le 2 aout. Depuis il est dans un appartement de l’association CPP. Il raconte : « nous sommes 8 dans un 3 pièces. Pour la nourriture c’est difficile. Souvent on n’a pas de quoi manger mais on s’y fait. Il y a des personnes de bonne volonté qui nous aident bien. Ca arrive qu’on ne mange pas à notre faim mais on ne peut que s’habituer ».

Je suis de nationalité camerounaise et je suis âgé de 16 ans. J’ai quitté mon pays car à la mort de mon papa, comme il occupait une place dans une loge, mes oncles voulaient que je le remplace mais moi et ma mère on n’a pas voulu car je suis une personne croyante et très religieuse. Mes oncles nous ont arrêtés et amenés de force dans une vieille maison en forêt. Ils m’ont fermé là-bas mais un soir j’ai réussi à m’échapper et à mettre la route de l’aventure avec un oncle à moi du nom de Patrick. Après quelques semaines où nous avons marché dans le désert, où j’ai vu beaucoup de mes sœurs et frères de voyage laisser leur vie dans le désert, j’ai fini par m’en sortir et par arriver dans un pays appelé Tunisie.

C’est là-bas que j’ai subi toutes les atrocités de ce monde car j’ai été enfermé pendant des mois où les hommes de là-bas ont profité de moi (fellation, manger leur caca, leur urine, etc…)…puis Patrick a réussi à trouver une solution avec eux, sûrement avec l’argent, et on nous a libéré en nous mettant dans un bateau où nous avons fait des jours et des jours. Et puis le bateau a chaviré et j’ai plus jamais eu de nouvelles de Patrick.

Je n’arrive pas à trouver le sommeil car j’ai encore les images de toute cette souffrance dans ma tête, parfois je me dis que la solution finale est que je mette fin à mes jours sur terre. Je me disais qu’une fois en France, un pays de droit et de valeurs, que les choses devaient aller. Ce n’est pas la solution que j’ai eu et je continue d’endurer. L’ASE me donne une réponse négative, comme quoi je ne suis pas un mineur isolé, avec mon extrait de naissance que je présente. Je ne sais pas sur quoi elles se basent pour dire que mon âge n’est pas le mien.

Et maintenant je suis livré à moi-même, dans la rue, toujours en train d’appeler le 115 pour avoir une place où dormir et je suis très malade même je me sens très triste et seul car j’espère continuer mes études et suivre une formation pour pouvoir plus tard facilement intégrer le pays. Moi, je veux juste aller à l’école comme tous les autres enfants de mon âge, mais je suis plutôt en train de survivre comme je le fais, survivre, car je ne vis pas, je survis seulement.

SN

Thomas a 16 ans il est camerounais il est à Clermont depuis le 12 mai

Ces récits nous plongent dans la réalité de la vie de ces jeunes. « Il faudrait que le président arrête de faire de la propagande à la télévision. On n’est pas naïfs. L’Europe n’est pas le pays qui accueille le plus de migrants. Et en Europe, le pays le moins sympa avec eux pour le moment, c’est la France. », gronde Didier Pagès.

Le 18 octobre, les militants attendent des citoyens nombreux pour dénoncer la situation en cours alors qu’un nouveau préfet vient d’arriver dans le Puy-de-Dôme et que l’hiver, lui aussi, arrivera bientôt.

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3 réflexions sur “« Depuis le 5 septembre, ils ne savent pas à quel moment ils vont être délogés »”

  1. Le sésame c’est la carte de séjour pour les majeurs. Il n’y a pas d’autres moyens administratifs à la portée des étrangers. La régularisation passe donc par la CS et mieux la carte de résident. J’ai connu une personne qui a eu sa carte de résident au bout de 10 années de misère, de cachettes, de travail au noir et avec un enfant.
    Le mineur qui arrive à 15, 16 ans et qui est pris en charge dès son arrivée sur le sol français, a des chances de l’obtenir, sous conditions.
    Ailleurs qu’en France *, les conditions sont peut-être plus favorables mais tant que le code dit CESEDA ne changera pas, la règle de l’état français restera le refus d’accueillir et la mise en œuvre de tous les moyens possibles pour rendre infernal le maintien sur le territoire.
    Pourtant, ce n’est pas cette situation connue qui décourage les migrants.
    Donc le problème migratoire demeure car l’espoir de pouvoir accéder au bien-être social et économique en France, est plus fort que la réalité désolante qui met rapidement à l’épreuve des vies humaines qui ne ressemblent plus à rien.
    Le problème demeure et n’est pas réglé. « Aucun parti de gauche n’assume le changement total de paradigme qui serait nécessaire pour intégrer le fait migratoire dans notre avenir », souligne Claire Rodier (Juriste au Groupe d’information et de soutien des immigrés – Gisti, avril 2022)
    Mais Aucun programme politique n’est en mesure de supprimer l’espoir et ce désir qui nait bien loin et qui permet de risquer sa vie pour une vie meilleure.
    *19 pays de l’Union européenne ont un taux d’accueil plus élevé. L’Allemagne, par exemple, compte près de trois fois plus de réfugiés et demandeurs d’asile par habitant que la France.

  2. Témoignages éloquents qui retracent le très long et dangereux parcours de ces enfants et adolescents. La France n’est plus ce qu’elle était hélas quand on sait ce qu’ils vivent encore ici! Merci de leur permettre d’être enfin écoutés.

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