Arié Alimi, anatomie d’une lutte

Jeudi 15 février, l’avocat engagé contre les violences policières était l’invité des Amis du Temps des Cerises à Clermont-Ferrand pour présenter son dernier livre « L’État hors-la-loi ». L’occasion d’un entretien riche avec Mediacoop suivi d’une conférence nécessaire.

Voilà près de vingt ans qu’Arié Alimi défend des victimes de violences policières. L’avocat membre du Bureau national de la Ligue des droits de l’Homme vient de publier « L’État hors-la-loi – Logiques des violences policières » aux éditions La Découverte. Jeudi dernier, il était à Clermont-Ferrand pour présenter son ouvrage lors d’une conférence organisée par l’association des Amis du Temps des Cerises. L’occasion d’une discussion avant sa montée à la tribune pour parler de son livre, de son parcours et de son combat.

Expérience de terrain

Né en 1977 à Sarcelles, Arié Alimi grandit en région parisienne au sein d’une famille d’origine algérienne. Il passe sa scolarité à l’école Ozar Hatorah, un établissement d’enseignement judaïque. Il se lance d’abord dans des études de médecine avant de commencer le droit. En 2001, ce dernier est reçu au barreau de Paris.

Dans sa carrière, l’engagement contre les violences policières vient très tôt. Bien que déjà sensible à la question, c’est par le droit que le jeune avocat confronte ce sujet directement.  L’injustice le dérange. Le démange jusqu’à l’empêcher de dormir la nuit. « Qu’est-ce qui pousse à s’emparer de cette question des violences policières ? », on demande. 

De l’autre côté de la table où nous sommes installés, Arié Alimi n’a pas besoin de chercher ses mots. « Je suis obsessionnel. Surtout quand j’ai une injustice qui m’apparaît. C’est quelque chose de très charnel. Je crois qu’on est obsessionnel sur des luttes ou des engagements que parce qu’on a quelque chose en soi qui les suscite. Quand j’ai commencé à voir des violences s’exprimer sur les jeunes dans les garde à vue, il y a quelque chose qui s’est produit. C’est comme ça que s’est né. Quand je défendais des jeunes de quartiers populaires. Noirs et Arabes. Quand je voyais fréquemment des bleus, bras cassés, des yeux au beurre noir. »,

« Outrage et rébellion »

À cette époque, l’avocat se demande si une interpellation est forcément violente. Il pense presque que c’est le cas. Que les dealers l’ont cherché, qu’ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Mais quelque chose change sa vision. Les dossiers s’enchainent et un élément revient toujours. « Outrage et rébellion ». Qu’est-ce qui explique qu’il y en ait autant ? « En fait, la violence est préalable aux infractions. Je me rends compte qu’il y a toujours ce rapport d’autorité, que ça dure longtemps, les moqueries, les balayettes, tout ce qui vise à provoquer le mauvais regards, la parole de trop ou parfois, rien. Le gamin se fait contrôler, au faciès souvent, en bas de chez lui ou en sortant du lycée. La deuxième violence, c’est qu’on poursuit donc le jeune pour outrage ou rébellion et donc, il y a comparution immédiate. La défense n’a pas trop le temps de se préparer et ça finit en prison. La troisième violence est judiciaire. », explique l’avocat.

Aujourd’hui, il est devenu l’une des principales figures du combat contre les violences policières et participe à les intégrer au débat public, à en faire un sujet de société. Entre autres, il défend ou a défendu le père de Rémi Fraisse, activiste mort lors d’affrontements avec les forces de l’ordre en 2014, victime de l’explosion d’une grenade au niveau du chantier du barrage de Sivens ; Jérôme Rodrigues et plusieurs autres Gilets Jaunes ; la famille de Cédric Chouviat ; mort étouffé sous le poids d’un policier, de Geneviève Legay ; militante d’ATTAC violemment chargée par des CRS à Nice en 2019 ; le journaliste Taha Bouhafs ; les familles des élèves du lycée Bergson de Paris ou encore de Nabil Koskossi, défenseur de la cause palestinienne.

À la racine

Son livre présente la multiplication récente des violences policières, des morts et des blessés qu’elles ont entrainées et rappelle à quel point l’usage de la force est corrélé au pouvoir d’État. Arié Alimi revient aux origines de l’utilisation de la violence par l’État, s’attaque aux chiffres, à la sémantique, à la théorie politique de la violence pour mieux la comprendre et mieux lutter contre.

« Les violences policières sont un outil de contrôle très particulier car elles reviennent à l’essence même de la façon dont l’État a été construit depuis toujours. Elles sont la conséquence d’un pouvoir qui s’estime disposer d’un monopole de la violence légitime. Il y a plein de dispositifs discursifs et administratifs qui ont été mis en place progressivement mais l’un des fondamentaux, c’est cette croyance presque mythologique que le pouvoir dispose de ce monopole de la violence légitime.»

Catégoriser pour mieux saisir

Pour écrire son livre, Arié Alimi a mené un travail de fourmi. « J’ai pris tous les textes français où aurait pu apparaître le terme de violence légitime pour interroger cette coutume selon le droit. Les violences policières ont toujours existé. Lorsque le bouquin est sorti, il n’y avait pas encore de chiffres. Donc c’était difficile de parler de résurgence. Puis Politis a sorti des chiffres et donc, on peut constater qu’entre 2016 et 2021, il y a eu une augmentation de 57% des violences policières. En vérité, c’est l’iceberg parce que la plupart des violences ne sont pas visibles ou pas dénoncées. », indique l’avocat.

Là où son ouvrage prend encore plus d’intérêt, c’est dans la catégorisation des violences policières. De ceux qui les subissent plutôt. Des distinctions qui pour l’avocat, permettent de mieux saisir les rapports de pouvoir qui s’expriment entre l’État et la population et entre la police et des groupes sociaux déterminés. Trois groupes se dégagent.

Les quartiers populaires d’abord. « C’est vieux. Certains types de fonctionnaires de police avec des armes et une logistique spécifiques à une population ont été mis en place. C’est une violence sur des populations issues de la colonisation. Cette violence a progressivement été transférée vers le maintien de l’ordre sur l’expression politique. », précise notre interlocuteur.

L’expression politique forme le deuxième groupe. « Une bascule se fait au moment de Nuit Debout et de la Loi Travail. Traditionnellement, le maintien de l’ordre à la française est assez admiré avec l’idée de garder les personnes à distance dans les manifs. Mais la bascule s’explique avec l’idée de la figure humaine qui disparaît en face. Il n’y a plus un être humain mais une masse. C’est ce qui se passe avec la brutalisation du maintien de l’ordre. On se considère non plus en face de militants en train de manifester et revendiquer mais face à des masses sur lesquelles on peut commettre une violence plus facilement. C’est ce qu’on voit pendant les gilets jaunes, un déferlement de violence extrême et un moment de structuration de ce nouveau schéma de maintien de l’ordre. »

Enfin, il y a la question des véhicules en mouvement. « Elle n’est pas de même nature, elle ne vise pas un type de population mais apparaît de plus en plus. », indique l’avocat.

Pour lui, le moment 2015-2017 fut une préparation des outils et des moyens utilisés ces dernières années. Ainsi, l’augmentation des violences policières serait liée à l’évolution de directives et de la législation, avec notamment une pression de la police après les évènements de Magnanville (deux policiers sont assassinés à leur domicile) et Viry-Châtillon (deux policiers ont été blessés dans l’incendie volontaire d’une voiture). Pour réponse, le texte L435-1 a été publié en 2017 soulignant que dans l’exercice de leurs fonctions, les agents de la police et les gendarmes peuvent faire usage de leurs armes en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée dans les cas suivants :

1° Lorsque des atteintes à la vie ou à l’intégrité physique sont portées contre eux ou contre autrui ou lorsque des personnes armées menacent leur vie ou leur intégrité physique ou celles d’autrui ;

2° Lorsque, après deux sommations faites à haute voix, ils ne peuvent défendre autrement les lieux qu’ils occupent ou les personnes qui leur sont confiées ;

3° Lorsque, immédiatement après deux sommations adressées à haute voix, ils ne peuvent contraindre à s’arrêter, autrement que par l’usage des armes, des personnes qui cherchent à échapper à leur garde ou à leurs investigations et qui sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d’autrui ;

4° Lorsqu’ils ne peuvent immobiliser, autrement que par l’usage des armes, des véhicules, embarcations ou autres moyens de transport, dont les conducteurs n’obtempèrent pas à l’ordre d’arrêt et dont les occupants sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d’autrui ;

5° Dans le but exclusif d’empêcher la réitération, dans un temps rapproché, d’un ou de plusieurs meurtres ou tentatives de meurtre venant d’être commis, lorsqu’ils ont des raisons réelles et objectives d’estimer que cette réitération est probable au regard des informations dont ils disposent au moment où ils font usage de leurs armes

Implosion

« On ne peut pas se contenter de défendre. Il faut comprendre et théoriser pour trouver la racine du problème. Écrire, c’était permettre de structurer ce que j’avais vu même si ça a été une vraie épreuve personnelle car je revivais la violence. Je suis avocat donc je suis parti de mes dossiers, de ce que j’ai pu observer. C’est important aujourd’hui de partir d’observations personnelles pour en tirer des conclusions indépendamment du travail de recherche. », expose l’avocat.

S’il a longuement étudié les situations, ce dernier tente de trouver des techniques pour les enrayer. « Il faut poser le maximum de plaintes, utiliser le droit alors que ce n’est pas une tradition militante. Avec les gilets jaunes, on s’est retrouvés avec une multitude de dossiers dans les mêmes galeries à Paris. On travaille sur comment identifier les auteurs de violences, on collecte des vidéos… C’est une technique d’hacking judiciaire en fait. On sature de demandes l’institution judiciaire et on travaille ensuite pour pousser un maximum de dossiers. ».

Le droit mais pas que

L’horloge tourne. La conférence va bientôt commencer. Un dernier mot sur les perspectives, le temps de finir nos verres. Il y a le droit, les médias mais aussi l’opinion publique. « On n’y est pas encore trop à mon sens. L’exaspération sociale ne va pas encore s’exprimer tout à fait. Les français en général aiment leurs flics mais ça commence à se dégrader. Les gens ont de plus en plus l’expérience des violences. Il y a conscientisation. », affirme Arié Alimi. Nous lui parlons du rôle des réseaux sociaux dans la diffusion des images de la violence. Nous rejoignons la salle juste en face. L’avocat donne deux à trois conférences par semaine dans toute la France. « Y’a de plus en plus de monde sur des sujets qui il n’y a pas très longtemps n’intéressaient pas forcément beaucoup de monde. », conclut ce dernier avant de rejoindre la scène. Au micro, il prévient. Il n’exposera pas. Pas de monologue. Le public est invité à commencer la conférence en posant des questions pour que la rencontre ressemble plus à un dialogue.

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