Lorsque l’on passe le panneau d’entrée de Pessat-Villeneuve, le village est encore endormi. Le temps ne donne pas très envie de sortir entre le ciel gris, le froid qui fait son retour et les gouttes qui viennent s’écraser sur le pare-brise. On se gare place de la mairie. Pourtant, la mairie n’est pas là. Plutôt, elle ne l’est plus depuis que le maire et ses équipes ont déménagé dans un château il y a quelques années. On marche un peu avant de passer les grilles grandes ouvertes de l’édifice qui appartenait autrefois à Air France. Drôle d’histoire.
Dans la cour, quelque chose attire notre attention. Ici, nous sommes « Parvis des droits de l’Homme et des Réfugiés », comme l’indique un panneau planté dans la terre. Un peu plus loin, trois colonnes illustrées se succèdent et reprennent l’histoire du village. Celle du château d’abord puis d’évènements plus récents. On y lit entre autres des extraits de la Convention générale de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. On apprend que le 3 novembre 2015, un bus en provenance de Calais se gare sur ce parvis. Le Premier Centre d’Accueil et d’Orientation du Puy-de-Dôme ouvre ses portes. « Je vous ai vu prendre des photos. C’est voulu de susciter une réaction. Je pense que nous sommes les premiers à avoir un parvis des droits de l’Homme et des réfugiés. », sourit le maire en nous ouvrant les portes de la mairie.

C’est vrai qu’au-delà de tout ça, Pessat-Villeneuve est une commune tout ce qui a de plus normale. Rurale mais aussi périurbaine, toute proche de Riom. Elle compte 750 habitants et plus de de 80% de sa surface sont des terres agricoles. C’est un peu le premier pas sur la Limagne. Gérard Dubois y est engagé depuis des années. Il a d’abord été sur les listes puis a démissionné car ça ne bougeait pas assez. « Quand je suis arrivé pour mon premier mandat en 2008, ce n’était pas un village dortoir mais un village endormi. », ironise ce dernier. Parmi ses gros projets : la rénovation de l’école et la construction de logements pour attirer des jeunes.
Les clés du château
À Pessat-Villeneuve, il y a une usine de polystyrène depuis longtemps, une épicerie depuis quelques mois et un château depuis presque toujours. « Dans la vie, t’as beau avoir des projets très carrés, ça ne se passe jamais comme t’as prévu. », lance le maire. Ce qu’il veut dire par là, c’est qu’il ne s’attendait pas à se retrouver avec un château entre les mains.
Jusqu’ici, il appartenait à Guy II d’Auvergne, à un lieutenant des carabiniers de France vers 1640 puis au comité d’entreprise d’Air France à partir de 1954, qui en fait un lieu d’accueil des colonies de vacances réservées aux enfants des personnels de la compagnie. En 2015, la mairie de Pessat-Villeneuve succède aux nombreux personnages historiques et devient propriétaire du château pour presque 2 millions d’euros, faute de repreneurs sérieux. Une somme bien au-delà de son budget. Mais au moins, le risque de voir les différentes parties de l’édifice vendues séparément pour le profit est écarté.


« En 2014, je repars pour un mandat alors que je ne souhaitais en faire qu’un. Il fallait que je finisse mes projets. », explique Gérard Dubois dont le conseil municipal passe de 11 à 15 personnes avec plus de femmes que d’hommes. L’équipe est parée pour mener ses combats.
Le choc des images
Nous sommes le 2 septembre. La fille de Gérard vient le voir pour lui montrer quelque chose. À cette époque, le maire ne connaît pas trop les réseaux sociaux. Il jette un œil et est horrifié. Sur l’écran, le petit Aylan, 3 ans, mort noyé, visage contre le sable d’une plage de Turquie. Il fuyait la Syrie avec ses parents. Le choc est national. Gérard en parle en conseil municipal. L’idée germe dans sa tête.
Ça tombe bien, mi-septembre, une réunion à la préfecture a lieu. Il s’agit d’inventorier les forces en présence en termes d’accueil. Lorsqu’il dit qu’il a un château, Cela fait rire les élus présents. Et les équipes du préfet n’en ont pas grand-chose à faire. Trop atypique. Pourtant, quelques semaines après, Gérard Dubois reçoit un appel. Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur veut agir à Calais et vider la « jungle ». Des bus sont affrétés pour emmener des personnes en situation de migration aux quatre coins de la France. Il y a urgence. Le lendemain matin, une inspection des lieux est organisée par la préfecture. Il faut régler quelques détails mais c’est bon, Pessat peut accueillir.
L’aventure commence
En 2015, les Pessatois et Pessatoises sont 550. Bientôt, 48 personnes vont arriver. Presque 10% du village. Des lits sont déplacés, on fait des petits travaux. « Monsieur le maire, on ne sait pas ce que c’est le Centre Accueil et d’Orientation mais on va le faire ensemble. », lance une membre de l’association Forum réfugiés, partenaire du projet.
Un dimanche, le maire communique avec des courriers dans les boites aux lettres. Le lendemain, le bus arrive. En sortent 48 personnes. Une seule femme. Principalement des Soudanais. « À ce moment-là, je ne me pose pas de questions. Je sais que je réponds à une urgence. Et puis dès que je les ai vu, je me suis dit Oui, bien sûr, il fallait le faire. », confie le maire.
Projecteurs
L’événement fait la une de la montagne. Si c’est le début de l’aventure, c’est aussi le début des ennuis. L’emballement médiatique est sans précédent. « C’est aussi là que tu te rends compte que la facho-sphère est hyper-organisée. », explique le maire qui a été obligé de couper la ligne du standard tant les appels et menaces étaient nombreux. Des menaces et lettre anonymes qui arrivent aussi jusqu’à chez lui.
Avancer malgré tout. Gérard Dubois organise une réunion publique. Plus de 300 personnes se déplacent. « Ils vont brûler le château » « Ils vont violer mes enfants » « Ma maison va perdre de la valeur ». Le début du rendez-vous est une catastrophe. La salle est hostile. « Au fond, est-ce qu’ils vont bien » lance une femme. « On pourrait donner des cours de français », propose une ancienne institutrice. L’ambiance n’est plus du tout la même. À la fin de la rencontre un homme tant la main à Gérard Dubois. Il veut aider. C’est le tout premier bénévole.
Des bénévoles, y en aura jusqu’à 80. Surtout, une mobilisation énorme se met en place. On a plus de vêtements qu’il n’en faudrait. Malgré tout, persiste la haine de quelques-uns. On découvre des tags au château et sur les routes alentours. « Mais globalement, les regards ont changé, on apprend à découvrir des parcours. », insiste Gérard Dubois. À Pessat-Villeneuve, il existe désormais même la Fête des retrouvailles.

Depuis, le CAO est devenu un Centre Provisoire d’Hébergements où les séjours peuvent aller jusqu’à 9 mois. 74 étrangers ayant le statut de réfugié y sont logés. Pour son parcours, Gérard Dubois a été fait maire d’honneur et chevalier de la Légion d’honneur en 2017. Une fierté. Pas autant que celle d’avoir réalisé ce parcours, à force de volonté, d’amour et d’engagement.