On a tous eu un Edouard Louis dans notre classe…

Cet été, j'ai lu "Monique s'évade" d'Edouard Louis. Cette semaine, je me suis plongée dans "L'effondrement" du même auteur. Ca m'a rappelé que moi aussi j'ai eu un Edouard Louis dans ma classe.

Ici, le podcast de la semaine :

Dans mon village corrézien, les adultes les appelaient « les cassoc ». Ils vivaient dans des logements sociaux ou dans des fermes éloignées des villages alentours. Ils sentaient la clope, le foin, parfois un peu la crasse. Ils étaient mal fagotés et leurs parents ne venaient jamais aux réunions parents-profs.

Enfants, cela nous importait peu. Nous jouions tous ensemble au loup ou à la marelle. On entendait parfois les conversations d’adultes, leurs remarques et critiques. Et ce mot « Cassoc. »

Un mot que nous ne savions pas écrire, ni même vraiment comprendre. Mais, j’avais remarqué que les adultes avaient besoin de cassoc pour être les gens biens. Parfois même pour considérer leur empathie. Parce qu’ils avaient de la peine, qu’ils leur refourguaient leurs vieux vêtements limés, et leur souriaient dans la rue.

De loin, car il ne fallait pas trop montrer qu’on relationne avec le cassoc.

En classe, nous les gosses, on commençait à reproduire les schémas de l’extérieur. Il y avait les gens « cool » et les autres.

J’ai toujours eu un Edouard Louis dans ma classe. Le gosse qui vient d’une famille « tuyau de poele », on disait comme ça chez moi. Un peu isolé, un peu différent, un peu honteux d’être celui-là. Mais qui n’a pas le choix et qui ne sait pas très bien faire, du coup.

Parfois un peu lourdingue pour essayer de s’insérer. Parfois en retrait pour qu’on l’oublie le plus possible.

Contrairement à Edouard, il n’était pas très bon à l’école. Pas une flèche. Les profs lui râlaient dessus mais avec cette pitié condescendante. C’était pas vraiment sa faute, il venait d’une famille pas facile. Oui, les profs disaient « pas facile ».

Un jour, l’Edouard Louis de ma classe m’a dit qu’il était amoureux de moi et m’a tendu un parfum « Eau jeune » à la vanille. Tout rouge qu’il était, il ne tremblait pas vraiment. Il n’avait rien à perdre, et je me demande s’il ne se disait pas qu’il n’avait rien à gagner.

J’avais été émue. J’adorais la vanille à cette époque. Alors je lui ai proposé un deal : « Et si on était potes? »

Nous étions au collège, et on prenait l’habitude le mercredi après-midi, d’enfourcher nos vélos pour parcourir les chemins de forêt. Il était passionné par le bucheronnage. Alors, il m’emmenait par-ci par là, voir le travail des élagueurs décimant mes sapins corréziens.

Il était cool. Je l’aimais bien.

Mais, nous ne sommes pas allés dans le même lycée. Je suis entrée en seconde générale et lui est parti dans un lycée technique.

Mais des Edouard Louis, il y en a aussi dans les bahuts. Sauf qu’à l’adolescence, on ne peut plus discuter avec eux. C’est trop la honte, ces cassoc.

Au lycée, il faut être dans la bonne case, avec les bonnes personnes, et surtout avoir le bon style.

Le cassoc n’a pas de style. Pas de fric. Pas le choix. Il mange tout seul au self. Et il sent bien que parfois quand il passe, on se moque de lui.

Mais, il se contente de baisser la tête avant d’aller s’enfermer au CDI.

Combien d’Edouard Louis, ai-je connu ?

Combien de fois ai-je éprouvé de la peine tout en restant immobilisée par la peur du jugement des autres ? Le cassoc peut-il changer de catégorie parce que les « cools » l’admettent dans leur rang ?

Est-ce si facile ? Et que se passe-t-il quand il rentre le soir, dans sa maison embrumée par les fumées de cigarettes, les cannettes de bières et les hurlements de parents qui ont la haine.

La Haine de ne pas être insérés comme les autres. La haine de devoir en chier un peu plus car mal-nés, car calcinés, blessés, écorchés.

La haine d’avoir entendu toute leur vie qu’ils n’avaient pas leur place dans la classe, la société, le travail.

La haine d’avoir dû faire des métiers pourris, avec des salaires dérisoires. D’avoir loupé un virage, d’être dans le mauvais couloir de nage. A côté de sa vie.

Je crois que c’est à ce moment-là que ça prend le virage. Quand on se dit qu’on n’est pas à la bonne place. Qu’on mérite mieux mais qu’on ne peut pas, parce que l’injustice nous colle à la peau comme la boue aux chaussures de trail.

Parce qu’on se rend compte qu’il y a un truc qui a foiré, mais qu’on ne sait plus trop si c’est notre faute ou celle de la société hiérarchique, castée.

Alors, on s’en veut à soi, aux autres, au monde. On refuse tout ça, soi, les autres, le monde. On s’éloigne de soi, des autres et du monde.

Et nos gosses subissent ça. Et nos gosses suivent notre chemin, sauf quelques-un.e.s qui refusent la haine et réussissent leur transfuge social.

Parfois, certains avaient tout, mais s’auto-sabotent. Leurs parents leur ont payé des études, mais un chagrin d’amour, un petit rêve brisé, les fait se terrer dans le monde des cassoc. Pétards, alcool, boulots de merde, ils rencontrent une femme qui n’a plus d’exigence depuis longtemps. Et ils vivront à côté de leur vie, toute leur vie. Faisant des enfants obèses à cause de malbouffe, moqués et malheureux.

Et puis, on grandit. On ne met plus les gens dans les cases, on écoute leur histoire et on tente de comprendre. On ne parle plus de mérite mais de déterminisme social.

On a lu du Bourdieu ou du Geoffroy de Lagasnerie. Du Annie Ernaux. Et enfin du Edouard Louis. Tous ses bouquins, sur chaque membre ou presque de sa famille.

Raconter de l’intérieur les Misérables du 21eme siècle.

Ca m’énerve parce les cassoc n’ont pas accès à ces bouquins, ou trop rarement.

On intellectualise des faits, des gens qu’on a croisés dans notre histoire, de loin. On a été dans leur appartement, enfant. C’est d’ailleurs là, qu’on a vu un lit dans le salon pour les parents. C’était parfois la première fois qu’on entrait dans les logements sociaux. Et qu’on mangeait des chocos sans marque.

La colère de l’injustice s’entendait à travers la télé constamment allumée. On se vengeait en offrant de magnifiques cadeaux pour Noël. La dernière console. Le plus gros des écrans.

Alors, un jour quand on devient journaliste, on enquête sur ces classes sociales, sur ce tiers-état. Sur ces gens abandonnés qui s’abandonnent. On ne peut s’empêcher d’avoir envie de leur dire de se bouger. Et puis, parfois, on comprend bien qu’aucune faute ne leur incombe. Que l’école n’est toujours pas égalitaire, ni même l’accès au sport ou à la culture.

Un jour, petite, je me rappelle de cet Edouard Louis qui était dans ma classe. Il m’avait tendu ce parfum à la vanille. Tout rouge, et peu tremblant. Assuré de ses sentiments, un peu moins de sa démarche. Il m’avait dit « je t’aime ». Et avait ajouté. « Même les gens comme moi savent aimer. »

J’avais failli l’embrasser, mais j’avais préféré lui proposer d’être potes.

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