Nous ne pouvions plus nous taire…

Longtemps, je me suis tue, parce que j’ai le respect de mes concitoyens et celui des urnes. J’ai bien compris la lassitude de la population, après un siècle à gauche. Bien compris aussi que l’ancien maire, Olivier Bianchi, avait fini de perdre l’élection en réalisant les travaux dans la ville.
On n’aime pas bien que notre rue soit devenue à sens unique. On n’aime pas trop que les vélos nous ralentissent. On n’aime pas trop les écolos mais on râle au moindre arbre rasé, juste parce qu’on n’aime pas le maire, la gauche, sans plus d’argument. Un point, c’est tout.
La droite républicaine et respectable a bercé toute mon enfance de petite corrézienne. Pas tout à fait les mêmes valeurs, pas tout à fait les mêmes avis, mais une discussion possible, des limites jamais franchies.
Une droite républicaine à l’instar de l’ancien maire de Beaumont, par exemple, charismatique, digne, et réfléchi.
Alors, je me suis tue, me disant que les clermontois avaient voté, choisi, et qu’il était normal de laisser sa chance à la nouvelle municipalité.
Et puis, tout a débuté. J’ai regardé de loin. Depuis sa première élection, je n’ai jamais donné la parole à Olivier Bianchi, lui préférant les sans-voix. Je ne donnerai pas la parole au nouveau maire de la même façon. Ils ont assez de médias, et d’écoute.
Alors, mon premier film s’est appelé film de Bitume. Il a donné la parole aux sans-abris de Clermont-Ferrand. Ce sont des gens que j’ai appris à aimer, comprendre, respecter au fil de nos rencontres, de nos tournages. 2 ans à suivre les SDF, les mendiants comme ils les appellent.
Et ce nouveau maire, en première instance, décide de passer un arrêté anti-mendicité, enlève les bancs de la ville. Je me suis souvenue alors des destins de Romain, Morshein, Ophélie, et tous les autres. Je me suis rappelé la violence de leur enfance, de leur jeunesse et de leur impossibilité de s’insérer en cet instant. Ils n’avaient alors que pour survivre au monde, pour rester dans le lien, que cette main tendue, cette guitare désaccordée, Chris ses dessins pour s’offrir encore un peu de dignité.
Aujourd’hui, le maire de Clermont-Ferrand leur enlève l’accès à certains lieux, certaines rues, comme pour les stigmatiser un peu mieux, pour ne pas leur pardonner leur destin déjà brisé. J’ai pleuré devant tant d’inhumanité. Sont-ce des gens dangereux ? Non. Ont-ils besoin d’aide ? Oui, car si comme certains d’entre eux, vous avez été virés à 14 ans de chez vous, ou avez perdu l’amour de votre vie, votre enfant, n’a-t-on alors pas le droit de sombrer, de se perdre ? Les aider bien sûr, en leur tendant à notre tour la main, les porter pour lutter contre leurs addictions et leurs chagrins. Mais, pas leur barrer la route. Non, les empêcher de se mélanger à la ferveur de nos rues joyeuses du centre-ville. A-t-on le droit de les laisser mourir, juste un peu plus loin, parce qu’ils gâchaient le paysage de celles et ceux qui ne veulent rien voir ?
Ce jour-là, j’ai regardé à nouveau mon film, j’ai rappelé certains d’entre eux, brisés, entourés des seuls êtres vivants qui les suivront jusqu’à la mort : leur chien. L’homme est si décevant. Laurence m’a dit qu’elle ne peut dormir qu’en ville, que dans les rues autour, elle se fait violer.
Décidément, ce maire commençait mal…
Puis, il a décrété qu’on arrêtait les barbecues dans les parcs. Ca sent mauvais. Ca gêne les autres.
Mais, sait-il le bonheur de partager un barbecue, entre amis ? J’ai cette chance incroyable d’avoir un jardin, une maison et même un barbecue autour duquel j’aime inviter mes amis…
Alors, pour ces gens qui vivent en immeubles, les barbecues municipaux, dans les parcs, sont le seul et unique moyen de vivre ce petit plaisir du dimanche midi…Mais, on leur retire ce droit-là…Une discrimination sociale de plus. Les très pauvres ne peuvent plus aller en ville, les pauvres ne peuvent plus faire de barbecue.
Qui reste-t-il dans cette ville ? Que fait-on de cette mixité sociale dont le maire lui-même a pu jouir ? Il reste alors la liesse populaire, le sport, la culture, le partage.

Mais là, aussi Clermont-Ferrand est devenue un lieu d’empêchement. Aucune fan zone, pas de terrasses bondées, pas d’inconnus à checker au prochain but, pas de verre à partager. La coupe du monde se fait chacun chez soi, et la morosité s’abat dans les bars et dans les yeux des habitants qui peinent désormais à se croiser.
Quant aux mineurs, moins de 16 ans, ils sont impardonnables de traîner dans les rues, le soir de la fête de la musique, entre copains qui fêtent la fin de la seconde ou de la 3eme. C’est le maire qui les éduque, pas leurs parents. C’est lui qui dicte les règles, comme un signe de méfiance à chaque parent qui fait normalement comme il peut. On ne pardonne rien à ces mineurs. On ne pardonne qu’à un seul, qui à leur âge, modérait une page qui harcelait, humiliait, diffamait, insultait l’ancienne municipalité. Oui, lui on lui pardonne tellement ses erreurs de jeunesse, son échec scolaire, son incapacité de trouver un travail ni même de respecter la loi et sa réinsertion par la mission locale où il ne suivra pas ce qu’on a exigé de lui, qu’on le met sur sa liste. Ce jeune gamin, tout aussi perdu que ceux qui divaguent place de Jaude en bande. Lui on lui pardonne, on lui donne un poste, pendant qu’on condamne et confine les autres. Qu’ont-ils fait de pire ? Qu’a-t-il fait de mieux ? On envoie à sa place son CV aux entreprises du bâtiment qui décemment ne peuvent pas le prendre sans diplôme. Fait-on cela pour les autres ? Et si ces autres ne respectent pas leurs obligations vis-à-vis de la mission locale, ont-ils le droit quand même de participer à la cité ? D’être au cœur des décisions ? De toucher une indemnité publique ? Moi je suis pour qu’on sauve ce môme, entré dans les griffes des gourous complotistes et saccagistes. Je salue cette action du maire. Et je crois comme lui que chacun a droit à la rédemption. Mais, j’aimerais qu’on n’applique pas cette légitimité de réinsertion seulement aux fils des potes…Car d’autres gosses n’ont pas de parents politisés, amis avec des élus. Est-ce alors là, leur condamnation ? En plus de les confiner ?

Et puis, j’ai regardé les conseils municipaux, sans intérêt politique, avec juste le goût de la revanche, des disputes insensées, dents serrées et mots écœurants balancés à la figure de toutes celles et ceux qui ne sont pas d’accord. Une indignité crasse. J’ai détourné le regard. Méprisé le moment.
Pourtant, en tant que journaliste, je ne peux que soutenir mes confrères de La Montagne qui ont fait (enfin !) leur boulot. Une enquête sur le premier adjoint. Des faits que nous avions aussi vérifiés à Mediacoop. Et d’autres choses à sortir rapidement sur d’autres adjoints, comme il en est notre devoir. Notre charte de Munich nous impose de ne pas garder pour nous les informations d’utilité publique. Cela fait partie de nos devoirs. Quelle qu’en soit la conséquence. Et on sait parfois qu’en sortant une affaire, on va recevoir des intimidations et menaces.
La Montagne a fait son job. Et le journal a fait son contradictoire, prévenu le maire, donné les informations, et même certains documents au premier élu de la ville.
Mais ce dernier leur a reproché ! En plein conseil, il a déclaré qu’il avait dû répondre à un article pas encore sorti. Toute la profession a éclaté de rire. C’st ce qu’on fait tous. On demande une réaction afin de pouvoir l’écrire dans l’article justement.
Quelques pressions plus tard, le journal a repris son boulot. D’autres affaires sortiront sur d’autres adjoints largement documentés. Que le maire ne s’étonne plus qu’on le prévienne en amont et qu’on lui demande sa réaction…C’est la loi qui l’exige…
Et enfin, hier, la nouvelle que Canal + ne financera plus le festival du court-métrage. Pour moi, c’est une bonne nouvelle, être financé par l’extrême-droite est tout aussi préoccupant que de manquer de subventions. Je n’ai aucun doute que ce festival poursuivra, plus beau et plus libre.
Car la culture doit être libre, politique. Elle choisit toujours son camp. Celui de la subversion, ou celui de la lutte. Créer, c’est politiser un acte. Et nous, de rire, de pleurer, de réagir, ça rend vivant. Je suis fière de ces spectateurs qui ont hué Canal + , fière des prises de position, de la ligne éditoriale, de l’engagement des salariés du court.
Il n’est pas question de laisser la culture se faire avaler par les milliardaires d’extrême-droite qui condamnent, choisissent, censurent.
Clermont-Ferrand a une histoire à respecter, des habitants variés, divers, émanant de mille quartiers, de mille milieux. Des gens au destin tragique, et d’autres plus heureux. De gens de droite, de gauche, qui peuvent se croiser, se saluer, discuter.
Mais, aujourd’hui, les premières mesures divisent, stigmatisent, empêchent, menacent, …

Alors, c’est vrai que j’ai arrêté de me taire.
Parce qu’à quel moment, doit-on réagir ? Prendre la parole ? A quel moment, les choses deviennent-elles insupportables ? Comment doit-on s’engager quand on dénonce l’injustice, même si celles-ci ne nous touchent pas ? Je ne vis pas à Clermont, mais j’y travaille, mes enfants y étudient, y font du sport. Je participe au maximum à y faire vivre les commerces. Merci la librairie des Volcans d’exister, merci les bons restaurants, les petits magasins indépendants et parfois même les grandes chaînes. Je ne suis pas SDF mais je connais leur monde, je ne vis pas dans un quartier mais j’y bosse, j’ai deux mineures à la maison, pour lesquelles je m’inquiète mais auxquelles j’apprends à être libres, respectées, tout en étant vigilantes. Je suis une femme qui rentre parfois seule le soir, malgré les menaces des néonazis, et des hommes en général.
J’ai décidé de ne plus me taire, car plusieurs lignes rouges ont été franchies. Et que nous méritons l’apaisement. Qu’il faut arrêter d’écouter ceux qui divisent, râlent, se plaignent. Qu’il faut poursuivre, remercier, apporter sa pierre à l’édifice. Un maire n’est que le passager d’une histoire sans fin d’une ville…Il n’est là que pour que tous ces administrées et administrés soient entendus. Une mairie n’est pas le lieu où l’on règle ses comptes, où l’on impose, où l’on s’impose.
J’ai décidé de ne plus me taire, car cela fait 20 ans que j’ai une carte de presse qui me permet de raconter le monde. Et que de là où je suis, ce monde a besoin de mille feux. Aidons les SDF, aidons les enfants, les familles, les quartiers. Développons le sport, la culture, la solidarité. Voyons les gens vivre ensemble et rire. J’ai fait ce métier car rien n’est plus précieux que la rencontre. J’aime rencontrer l’autre, aussi différent soit-il. Mais, depuis plusieurs mois, l’autre est loin. Inatteignable.
Aujourd’hui, j’ai interviewé un bipolaire, une bordeline dans le cadre de mon film sur les maladies mentales…Dans le but de faire sauter les préjugés. Et dans ce monde-là, dans celui qui nous est imposé, c’est comme une peine perdue, un mirage.
Je me suis tue, puis me voilà à parler. Car Clermont-Ferrand est belle, majestueuse, silencieuse, drôle, engagée, culturelle, sportive, ensoleillée, pluvieuse, grise, dorée, multiple. Le lieu où l’on devrait toutes et tous pouvoir cohabiter. S’écouter, se respecter. Que ceux et celles qui divisent nous laissent tranquilles. Accueillons les SDF, remettons leur les bancs, protégeons nos enfants quand ils sortent, et protégeons ceux des autres. Partageons des moments de fête et de sport. Vibrons…De gauche, de droite. A gauche, à droite. Pauvre, riche.
Je ne pouvais plus me taire…Car ce n’est plus une ville qu’on détruit, mais un système démocratique.
Et après, il sera trop tard…
Bientôt, il sera trop tard…
Merci alors à toutes les voix, auxquelles j’ajoute la mienne, qui se sont élevées…

On vous offre ce soir la diffusion de Plume de Bitume, parce que chaque SDF a un visage, une histoire…

Plume de bitume

Nos actionnaires, c'est vous.

Aidez-nous à rester gratuit, indépendant et sans pub :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

nos derniers articles
Cet article vous a plu ?

Soutenez le Cactus !

Le journalisme a un coût, et le Cactus dépend de vous pour sa survie. Il suffit d’un clic pour soutenir la presse indépendante de votre région. Tous les dons sont déductibles de vos impôts à hauteur de 66% : un don de 50€ ne vous coûte ainsi que 17€.