Le 18 décembre 2020, les élus de Clermont Auvergne Métropole ont massivement voté en faveur d’un plan de relance visant la redynamisation de l’activité économique du territoire métropolitain. Nous avons découvert, impuissants, le contenu de ce plan de relance, avec un sentiment dominant : les élus métropolitains ont-ils pris la mesure des enjeux écologiques et sociaux de notre temps ? À la lecture de ce plan de relance, rien ne nous semble moins sûr… Nous, acteurs de l’économie sociale et solidaire et des mouvements sociaux, ne pouvons accepter une telle absence de réponses à ces enjeux.
Un plan de relance accro à la CAME*
Nous avons en effet découvert un plan de relance formé par 36 fiches actions. Plus d’un tiers sont consacrées à l’idéologie de la CAME* : Compétitivité – Attractivité – Métropolisation – Excellence. On pourrait imaginer le retour du célèbre « en même temps » : des politiques économiques néolibérales d’un côté, des politiques économiques sociales et solidaires de l’autre…Même pas ! L’économie sociale et solidaire apparaît seulement dans une seule fiche quand d’autres saupoudrent ci et là des politiques sociales. En bref, aucune ambition pour engager une vaste action publique de transition économique. Le business as usual est roi. Des politiques économiques néolibérales d’un côté et quelques fiches actions sociales pour jouer le mauvais rôle de béquille.
Des indicateurs économiques, écologiques, sociaux et démocratiques plus alarmants que jamais.
Pourtant, le contexte se prêtait à un sursaut politique. En France, nous subissons l’épuisement de notre modèle de développement économique et sociétal maintenu tant bien que mal par un personnel politique sans imagination. La crise du COVID-19 aurait pu être un détonateur. La période de confinement historique aurait pu permettre aux élus de prendre du recul sur l’état du monde. Car la situation économique est effrayante : des riches plus riches et des pauvres plus nombreux. La situation écologique est désespérante : le jour de dépassement recule d’année en année tandis que l’empreinte écologique de la France n’a pas reculé, elle, d’un millimètre : nous sommes incapables d’évoluer. Démocratiquement, le modèle est dépassé. L’engagement associatif n’a jamais été aussi fort et, pourtant, la participation aux élections n’a jamais été aussi faible. Pire, la participation citoyenne est instrumentalisée dans des dispositifs sans pouvoir de décision.
À Clermont Auvergne Métropole, pourtant, c’est un plan de relance insensible à l’état du monde qui vient d’être adopté. Enfermé dans son logiciel, rendu sourd et aveugle par sa CAME, le conseil métropolitain en redemande : mêmes méthodes, mêmes recettes, mêmes projets… et les périls, eux aussi, restent inchangés.
Pourtant, en actant sans équivoque un soutien massif au développement de l’économie sociale et solidaire et à la transition de son tissu économique, le conseil métropolitain pouvait tout à la fois s’emparer des enjeux de sécurité économique, sociale et écologique dans une même perspective démocratique.
L’économie sociale et solidaire, une réponse pour changer de modèle.
D’abord parce que l’économie sociale et solidaire, qui se compose de coopératives, d’associations et de mutuelles, a historiquement prouvé sa capacité à faire vivre des activités économiques durables, autogérées et utiles socialement. Qui se risquerait à dire que les coopératives des Canuts lyonnais au XIXème siècle n’ont pas été une référence en matière d’excellence économique ? Qui se risquerait aujourd’hui à dire que les SCIC Enercoop ne sont pas de belles entreprises françaises rayonnantes ? Ensuite parce que, dans un contexte concurrentiel mondialisé, les entreprises capitalistes préfèrent supprimer des emplois en France pour en créer dans les pays en développement afin de maintenir des niveaux de rentabilité indécents. Ces entreprises gérées au quatre coins du monde par des actionnaires sont déterritorialisées. À leurs cotés, les startups suivent le même modèle ! Les coopératives incarnent, elles, l’exact opposé. Gérées et administrées par leurs salariés, par leurs bénévoles, par leurs bénéficiaires et éventuellement par des collectivités locales, elles sont avant tout des entreprises ancrées dans leur territoire. Loin des principes capitalistes et néolibéraux, les coopératives mobilisent un fonctionnement démocratique et territorialisé. Dès lors, l’idée de délocalisation n’a ici aucun sens.
Enfin, ces entreprises de l’économie sociale et solidaire ne sont pas animées par un principe de lucrativité individuelle. Par leurs statuts, l’écart de salaire est encadré et les bénéfices sont très majoritairement reversés dans les réserves impartageables. Les bénéfices ainsi réinjectés dans l’entreprise poursuivent alors l’unique objectif de renforcer la qualité de la production de bien ou de service, d’améliorer la qualité de vie au travail ou encore d’ouvrir l’entreprise à de nouvelles coopérations sur le territoire. Mieux, les associations et certaines coopératives s’évertuent à hybrider leur modèle économique entre ressources marchandes et ressources non marchandes (subventions, dons, prix libre, bénévolat, etc.). Cette recherche de lucrativité limitée renforce en conséquence leur capacité d’accessibilité au plus grand nombre.
Les entreprises de l’économie sociale et solidaire sont donc à 100% tournées vers l’intérêt du territoire et de ses habitants. Dès lors, elles n’ont pas vocation non plus à épuiser les ressources naturelles de leur territoire ou nuire à la santé de leurs habitants. Elles sont pour la plupart écologiquement responsables et toujours en quête d’innovations technologiques et sociales pour réduire leur empreinte écologique. Comment est-il possible, dès lors, que l’essor de ces entreprises ne soit pas identifié comme une priorité absolue pour le développement économique et social du territoire métropolitain ?
Nous revendiquons une réaction immédiate dans les politiques publiques à venir.
Malheureusement, un piètre plan de relance a été voté. Sans honneur ni dignité démocratique, mais voté. Nous l’acceptons . Toutefois, tout n’est pas perdu et une réaction nous semble encore possible. Nous demandons l’élaboration d’un grand plan de relance expressément dirigé vers la transition économique de notre métropole. Nous en appelons aux élus et aux agents de la Métropole pour engager un ambitieux plan de transition économique. La Métropole a déjà élaboré son schéma de transition énergétique et écologique (STEE), il faut désormais aller plus loin et encastrer les politiques économiques dans les enjeux de notre temps.
En ce sens, nous proposons l’élaboration d’un volet « transition économique » qui intégrerait le schéma de transition énergétique et écologique.
Nous proposons une véritable politique publique de soutien aux sociétés coopératives, avec une participation publique au sociétariat, avec des marchés publics dédiés aux entreprises et associations de l’ESS en renforçant les dispositifs d’accompagnement à la création / transformation / reprise en coopérative. Fixons-nous des objectifs avec les acteurs compétents !
Nous proposons une véritable politique publique de développement du commerce équitable. La Métropole a été labellisée Territoire de Commerce Équitable. Nous sommes plusieurs acteurs associatifs à avoir participé à l’élaboration d’un plan d’action. Et maintenant ? Quels sont les moyens accordés à la mise en œuvre de ce plan d’action ? Le plan de relance actuel n’apporte aucune certitude, cette labellisation n’est même pas citée !
Nous proposons une éco-conditionnalité de toutes les aides publiques pour faire émerger des critères écologiques, sociaux, démocratiques afin d’élaborer le cahier des charges de cette éco-conditionnalité. Nous avons sur le territoire les acteurs du monde de la recherche et les acteurs de l’ESS compétents pour assurer cette mission ! Nous proposons le déploiement de la monnaie locale complémentaire à tous les services publics, aux indemnités des élus et au versement des subventions. Pas d’obligation évidemment, mais une possibilité offerte à chacun. Le maintien de la monnaie sur notre territoire est fondamental à sa qualité de vie. Vous avez à Clermont-Ferrand des économistes experts de l’intérêt économique et social des monnaies locales, sollicitez-les si vous ne maitrisez pas pleinement les enjeux !
Nous proposons le renforcement des acteurs de l’ESS du territoire engagés dans la transition énergétique et dans la relocalisation de la production alimentaire. Ces activités ne doivent pas être confiées aux acteurs privés guidés et dirigés par des logiques de rentabilité marchande. Elles ne peuvent pas non plus être l’apanage des acteurs publics. L’eau, la production énergétique et la production alimentaire doivent être gérées tels des communs, c’est-à-dire localement et démocratiquement. Là encore, la forme coopérative doit être encouragée. Soyons ambitieux pour faire de notre territoire un territoire autonome et riche d’activités économiques vertueuses !
Toutes ces actions exigent des moyens. Des moyens humains, des moyens financiers. Pour les moyens humains, faites-nous confiance, nous serons à vos côtés, créatifs, engagés et déterminés. Certains parmi nous sont déjà engagés dans des dynamiques collectives volontaristes (French Impact, Territoire de commerce équitable, le Réseau des Espaces Partagés, etc.). Pour les moyens financiers, nous ne pourrons pas remplacer la force de frappe de la puissance publique. Vous avez les moyens de cette ambition. Il faudra faire des choix, des arbitrages, répartir le gâteau différemment. Certains parmi vous se plaisent à nous dire « ayez des projets avant de demander de l’argent ». Les projets concrets, les voilà. Mais ce n’est pas de l’argent pour nos activités que nous demandons : c’est la mise en œuvre commune d’un changement de braquet !
Nous, acteurs de l’ESS, citoyens engagés sur notre territoire, sommes mobilisés pour défendre une économie plus juste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologiste. Ce début d’année 2021 marque le début d’une période historique. Cette crise sanitaire puis économique sans précédent a poussé tous les acteurs politiques à engager des « plans de relance économique et sociale ». Ne passons pas à coté de ce moment crucial. Nous voilà à la croisée des chemins : prenons celui de l’ambition écologique qui réunit en son sein, une économie juste, soutenable et solidaire avec l’idéal démocratique qui anime l’économie sociale et solidaire. Portons, ensemble, la transition écologique et économique de notre métropole !
Signataires de la tribune collective : Association les Augustes; LieU’topie ; ADML63 ; Alternatiba63 ; Attac63 ; Initiative ; CREFAD Auvergne ; Café Flax ; Terre de liens Auvergne
Pétition en faveur de la tribune : https://www.change.org/p/acteurs-de-l-%C3%A9conomie-sociale-et-solidaire-de-la-r%C3%A9gion-clermontoise-l-ess-%C3%A9tonnante-grande-absente-du-plan-de-relance-adopt%C3%A9-par-clermont-auvergne-m%C3%A9tropole?utm_content=cl_sharecopy_26863370_fr-FR%3A5&recruiter=1174482678&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition