Devoir de mémoire : les résistants de l’AIA

Ce week-end, c’était le 1er mai, date symbolisant la journée internationale de lutte pour le droit des travailleurs. Mediacoop revenait pour vous sur l’histoire de cette journée.

https://mediacoop.fr/29/04/2022/histoire-du-1er-mai/

Dans quelques jours, une autre date marquera une nouvelle commémoration : le 8 mai, symbole de la capitulation de l’Allemagne nazie en 1945. Pour faire le lien entre ces deux dates, on a décidé de vous parler et de travailleurs et de résistance. Car le 8 mai est aussi l’occasion de se souvenir de tous ceux qui ont lutté contre l’occupant. C’est le cas notamment de nombreux ouvriers de l’AIA, à Clermont-Ferrand. L’AIA, c’est l’Atelier industriel de l’Aéronautique à proximité de Lempdes. Aujourd’hui, près de 1400 personnes y travaillent pour assurer l’entretien des avions de l’armée de l’air.

Destins liés

En 1934, l’Armée de l’air voit officiellement le jour. Cinq ans plus tard, en 39, l’AIA nait à Clermont-Ferrand. On connaît la suite. Dès le départ, son histoire est liée à la guerre. Cette histoire, un ouvrier et syndicaliste de l’AIA a décidé de la raconter. Avec d’autres membres de la CGT, ils entament en 2020 des recherches et un travail d’archivage, le tout, avec le soutien de l’Institut d’Histoire Sociale CGT 63 et plusieurs historiens.

À la base du projet, la volonté de remonter aux sources du développement de la CGT à l’AIA. Très vite, ces derniers se rendent compte que de nombreuses erreurs figurent sur les plaques qui rendent hommage aux résistants morts pendant la seconde guerre mondiale. De là, à l’écriture d’un livre sur l’histoire de la CGT à l’Atelier, s’ajoute l’idée d’un devoir de mémoire. « Avec une arrière grand-mère Juste parmi les Justes, c’est une fibre que j’ai en moi. », explique Nicolas, à l’origine du projet. Alors, à l’approche du 8 mai, on vous propose aujourd’hui de vous replonger dans les archives et de découvrir l’histoire de la résistance ouvrière pendant la seconde guerre mondiale à l’AIA.

La CGT dissoute

Le début du 20ème siècle correspond au perfectionnement de l’aviation. Au même moment, le syndicalisme CGT dans le secteur connaît ses premiers élans avec, dans le Puy-de-Dôme, une union Syndicale des employés civils et militaires de Clermont-Ferrand. Pendant la guerre, l’AIA est en zone « non occupée » jusqu’à 1942. Une situation qui permet aux employés de continuer les réparations sur les appareils touchés lors des combats.

Lorsque l’envahisseur arrive près de Montluçon, le 15 juin 1940, le directeur décide la fermeture de l’établissement et le repli des cadres avec tous les dossiers. Les machines sont rendues inutilisables. L’AIA prend, dès ses origines, un rôle de tampon social mais la guerre porte un coup aux activités syndicales. Les grèves sont interdites. La CGT est dissoute nationalement en novembre 1940 et ne survit que de manière clandestine.

La résistance s’organise

Nous sommes toujours en 1940. Les mois de septembre et octobre sont synonymes d’un afflux important d’ouvriers en provenance des parcs de l’Armée de l’air qui ont été dissous comme à Metz, Reims ou Marignane. L’activité connaît un fort développement bien que la surveillance reste lourde.

Le 12 novembre au matin, le personnel de l’AIA qui se rend au travail par la route est refoulé par les soldats allemands qui gardent le portail d’entrée. Le train ouvrier amenant le personnel à l’établissement est arrêté. Le personnel est refoulé sur la RN 89 et doit regagner Clermont-Ferrand à pied. Le jour suivant, l’accès est rétabli. L’activité, quoique très réduite, se poursuit.

Dès l’occupation, la résistance s’organise. « Au démarrage, l’AIA est dirigée par des militaires donc dès le départ, ils ont tout fait pour mettre des bâtons dans les roues des nazis. Il y a aussi eu la mobilisation ouvrière dès le départ. », explique Nicolas. Le groupe de résistance de l’AIA du lieutenant Louis Proust, surnommé Lavenue, s’occupe de tenir des registres sur les effectifs de la base aérienne, les mouvements de troupes allemandes et les travaux en cours. Dès l’occupation, les allemands font établir un haut grillage pour isoler la zone.

BMW

Mai 1943. Sous occupation Allemande, l’AIA devient une chaine d’équipement pour la marque BMW. Les ouvriers écoutent de plus en plus les émissions de la BBC. On parle beaucoup dans le train qui mène au travail. Le nom de De Gaulle apparaît dans les conversations. Les activités de BMW occupent toute la place de l’usine. Ainsi, les différents secteurs de l’AIA sont dispersés aux quatre coins du territoire pour gagner de la place. Si le phénomène complique le travail, il favorise la naissance de petits groupes de résistance, notamment à Tallende, où sont regroupés essentiellement les ouvriers et techniciens. Une grande partie est alors syndiquée, certains à la CFTC mais la plupart, à la CGT.

Marquer l’Histoire

Parmi les chaudronniers, Antoine Boille. Issu d’une famille de paysans, il est l’aîné de quatre enfants. Antoine commence à travailler à la ferme avant de partir vivre à Clermont après son mariage. Il est embauché chez Michelin. Le jeune homme adhère au Parti communiste et rejoint la cellule de la Plaine, vers 1936. Il se syndique à la CGT. Antoine est démobilisé, quitte Michelin en 1940 et est affecté à l’AIA. Très vite, il rejoint la résistance. Nicolas nous explique qu’Antoine Boille est considéré comme le premier secrétaire de la CGT clandestine à l’AIA. Il est alors FTP (Franc-tireur et partisan). Son fils Pierre fut également militant communiste et résistant dès ses 17 ans.

Antoine Boille

Grâce à son implication et celle de ses camarades, l’AIA allait être un lieu privilégié pour le recrutement de résistants. Des actes isolés de sabotage sont de plus en plus fréquents. Certains font du renseignement pour les alliés, d’autres pour les allemands.  On se parle peu et on mesure ses paroles car plusieurs ont disparu. Des moteurs en bon état la veille ne fonctionne plus le lendemain. Une poignée de sable les a grippés.

Août 1943. Le premier raid allié vient d’avoir lieu. Le bombardement des voies ferrées et des sites de production BMW entraîne vite des difficultés d’approvisionnement pour les montages. Les délégués syndicaux se cachent moins pour prêcher la révolte. Les indicateurs des réseaux de renseignements sont suffisamment organisés pour transmettre toutes les informations concernant l’implantation de la chaîne BMW nécessaires à la préparation de bombardements.

La force des convictions

Germain Voisset dit Théo est un fidèle compagnon d’Antoine Boille. Lui, entre chez Michelin en 1926, comme coursier, puis comme ouvrier. Là-bas, il est à la CGT et participe aux grèves. Il est embauché comme tôlier-chaudronnier à l’AIA en 1940 et entre dans la Résistance en 1942. D’abord responsable adjoint au service de presse clandestine pour l’organisation régionale (Puy-de-Dôme – Cantal), il prend par la suite part à diverses opérations de sabotage. Parallèlement, Germain mène une activité importante au sein de l’AIA. Chargé de la propagande, il est responsable technique du service de rédaction, de l’impression et de la diffusion. Il donne des consignes précises pour freiner et saboter la production de guerre.

Germain Voisset

L’AIA venant de conclure avec les autorités allemandes un accord pour travailler directement pour la production BMW, Germain refuse le 14 octobre 1943 d’effectuer des heures supplémentaires et de réparer un moteur d’avion saboté. Ce même jour, il est fouillé, avec d’autres ouvriers, à la sortie de l’usine par le gardien chef.  On découvre 47 tracts sur Germain. Il est alors remis aux gendarmes.

Une perquisition est ordonnée chez lui le lendemain. Heureusement, son épouse a été prévenue. L’appartement est saccagé mais la police ne trouve rien. Malgré cela et son témoignage habile, on décrète qu’il est de mauvaise foi. Malgré tout, le jugement s’arrêtera à une amende de 1200 francs et un an de prison. Ce dernier a tout de même été interné entre octobre 43 et juin 44. Il reviendra de Dachau avec le typhus et pesant moins de 40kg…

Les lignes bougent

Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 mars 1943, il est 23h15 quand la Royal Air Force bombarde l’AIA avec pour objectif de stopper l’activité de la chaîne BMW. Le dimanche 30 avril 1944, deux bombardements achèvent l’AIA. Tous ses bâtiments principaux sont hors d’usage. Les allemands se sentent désormais en insécurité. Sur les autres sites de l’AIA, à Tallende notamment, l’influence de la Résistance est forte et de nombreux ouvriers rejoignent le maquis ou ceux qui étaient déjà des FTP.

Opération Mont-Mouchet

Une grande opération se prépare. Nous sommes en octobre 1943. Depuis le maquis, les responsables de l’Armée secrète préparent une grande concentration des forces. Le poste de commandement de ce maquis sera à la maison forestière du Mont-Mouchet. Les quatre départements participent. Après les combats l’armée allemande continue de ratisser la région et de nombreux résistants en liaison avec le maquis sont faits prisonniers.

La répression se durcie. Antoine Boille est alors présenté comme chef de la Milice patriotique de l’usine de Tallende. Le site est considéré comme un centre important pour les Milices populaires. Il est arrêté à son domicile le 22 juillet 1944 à l’occasion d’une grande rafle dans la cité de la Plaine à Clermont-Ferrand. La Milice, qui cherche aussi son fils Pierre, le remit à l’équipe française de la Gestapo. Il reconnait être le chef de la Milice Patriotique pour l’usine de Tallende. II meurt sous les coups de trois français membres du Sonderkommando.

Devoir de mémoire

Au total, parmi les salariés de l’AIA, 26 résistants sont morts pour la France, 4 sont morts en déportation, 10 ont été torturés, fusillés puis retrouvés dans des trous de bombes devant le hangar. 25 corps n’ont pas été identifiés.

Vendredi, en vue du 8 mai, une commémoration aura lieu à l’AIA, organisée par la direction, comme chaque année. Juste après, le syndicat CGT ira déposer une gerbe pour rendre hommage aux résistants. « À la CGT, il nous semble essentiel de commémorer les femmes et les hommes qui ont lutté contre les nazis au péril de leur vie. », rappelle Nicolas.

À l’heure où la banalisation des discours haineux représente un danger grave, ce dernier conclut notre discussion par une citation de George Santayana : « Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le revivre. ».

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