Je vais vous parler à la première personne. C’est le luxe du médias indépendant qui a le droit de sortir des formatages. La liberté de ton, d’écriture, et tenter l’innovation.
Je vais vous parler à la première personne. Mais pour vous raconter ce que notre métier ne vous dit pas. Bien sûr, vous lisez nos articles qui vous informent, indignent, indiffèrent.
Mais derrière chacune de ces informations, il y a des rencontres, des moments, des regards.
Actuellement, je suis en résidence en Lozère, le département le moins peuplé de France. J’y passe quelques jours chaque mois afin de réaliser une enquête sur la vie en ruralité, ses manques, ses besoins, mais aussi ses richesses.
Alors, je pars à la rencontre des habitantes et habitants, de tous les âges, de tous les milieux. Sans aucun jugement.
Ma vie est construite de rencontres, qui me forment, m’apprennent, m’ouvrent l’esprit, me rendent humaine et sensible.
Parce qu’encore ce matin, Fernand, 88 ans, me disait que la liberté pour lui, c’est ce jour, où il a été à la retraite. Après une dure vie de labeur dans une ferme lozérienne, après avoir fait la guerre d’Algérie où il a vu des morts, tué des gens, après avoir célébré la libération de la seconde Guerre Mondiale, après avoir aimé des femmes, en avoir perdu quelques unes, jusqu’à la dernière, morte avant lui.
Fernand est assis, sa canne entre les jambes, qu’il tient fermement des deux mains. Il s’y appuie désormais pour garder l’équilibre. Né en 1937, il parle sans cesse, sans détour de cette vie qui a été la sienne. Je me sens souvent petite face à ces gens que d’autres prétendraient ordinaires. Mais, Fernand est un héros de la vie. Il a le sourire en coin, et l’envie de vivre encore. Rien ne le lasse, pas même le temps qui passe et qui a emporté avec lui, toutes les personnes qu’il aimait le plus au monde. Mon thé se refroidit. Je l’ai oublié, trop occupée à prendre des notes, chacun des mots de Fernand.

Mais, Claude, du même âge, lui coupe la parole. Lui aussi a fait l’Algérie. Il y pense encore. Il a vu des morts du premier au dernier jour, pendant 27 mois. Alors, ses yeux brillent, et sa voix vacillent. Ils n’avaient que 20 ans. « Notre jeunesse nous a été volée. »
Jean est d’accord avec ça. Lui aussi a fait l’Algérie. « Pourquoi sommes-nous allés combattre des résistants dans leur pays? J’ai honte de ce que l’on a fait à ces gens, à ce peuple. » Jean est né en 1931. Mais il se rappelle de tout. De son père résistant, boucher à Langogne, qui avait refusé de donner de la graisse de bœuf aux Allemands. « Ils s’en servaient pour faire des savons. Mon père était têtu, ils sont repartis bredouilles. » Mais quelques jours plus tard, dénoncé par un gars du village, on l’a envoyé en prison pendant plus d’un mois pour acte de résistance. Oh Jean était petit, mais il s’en souvient. Il se souvient aussi du jour où il s’est senti libre. Ce n’était pas à son retour d’Algérie comme Claude. Non, c’est le jour où son fils lui a annoncé qu’il reprenait la boucherie. « Ah, là, j’ai été heureux. » Cette boucherie, qu’il avait agrandi en achetant la boulangerie d’à côté, puis la boutique de mode. Jean n’a jamais bougé de Langogne, sauf à la retraite. Libre, René l’a été aussi après sa carrière aux PTT. Il a voyagé grâce au comité d’entreprise, en voyage organisé. Mais René et sa femme, encore ensemble aujourd’hui après une rencontre dans un bal parisien, et 62 ans de vie commune, ont vécu un drame qui emprisonne à jamais: la mort de leur fils à 23 ans. René sourit devant moi, lui aussi s’accroche à sa canne. Il est beau. Il ne vacille pas. Il récite ce qu’il appelle la « catastrophe » de sa vie, dont on ne se remet pas, mais avec laquelle on continue.
Les femmes, elles, ont été libres, à leur manière. Marie est partie en Egypte. Elle ne se rappelle plus avec qui, ni en quelle année, mais c’était quand elle était infirmière et qu’elle n’avait pas encore de mari. Elle est née en 1938. Une petite jeune, s’amusent les autres. La plus jeune. Marie, elle a les yeux malicieux d’une petite fille de 4 ans. Lorsqu’elle rit, elle met la main devant sa bouche, et porte une barrette dans ses cheveux coupés au carré. Elle est pétillante, belle, vivante. Mais, elle n’aime pas trop parler d’elle, et en convient: « J’ai la mémoire qui flanche. La vie est bien faite, elle trie. »
« C’est vrai. » Rétorque Fernand. Lui a oublié beaucoup des horreurs de l’Algérie. « Mais je me souviens qu’à mon retour, je faisais des cauchemars, réveillé par le bruit des mitraillettes qui toquaient dans sa tête. « Je me réveillais en tremblant de peur. Puis au fil des mois, j’ai oublié. » Claude, lui, se rappelle de tout. René se souvient surtout de cette embuscade: « Nous étions dans une voiture, et l’ennemi a tiré. Mon chauffeur est mort sur le coup, et une balle m’a frôlé. C’était une chance inouïe pour moi, et à la fois terrible quand j’ai vu le visage arraché de mon camarade, assis à côté de moi. »

Quant à Maryse, elle se souvient très bien de ce sentiment de liberté quand elle est partie travailler pour la première fois, avec son compte bancaire à elle. « Avant, nos maris étaient nos tuteurs, on ne touchait pas notre argent, nous n’avions pas le droit d’ouvrir de compte. Puis, les lois ont aidé les femmes en ce sens-là. » Elle a fait ses premiers chèques et ses premiers comptes. Elle pouvait s’acheter ses robes.
Alice, 96 ans, a vécu la liberté quand la machine à laver est arrivée. Elle qui lavait le linge au lavoir avec des seaux et des brosses, en été comme en hiver, a accepté le progrès sans peine. Même si aujourd’hui, elle se sent un peu dépassée. « Mais heureusement que dans nos chambres, il y a la télé. »
Paulette se marre tout le temps. Elle raconte ses dernières visites avec son voisin. Et sa vie, élevée par ses grands-parents jusqu’à leur mort. Ne sachant pas trop quoi faire, et n’aimant pas trop la vie à la ferme, elle devient religieuse pendant 17 ans. Ce n’est pas là où elle se sentait le plus libre. Peut-être avant, quand le jeudi, elle partait de chez ses grands-parents à pieds pour aller voir sa famille à la ferme. « Il y avait une côte tellement longue, mais la descente était formidable. » Puis, elle rit, parce qu’elle rit toujours. Elle ne nous parle pas de Dieu. Mais elle raconte qu’elle est allée à Rome et a mangé dans un bon restaurant. Quand ses parents sont tombés malades, elle est rentrée, elle s’en est occupée. Paulette n’a peur de rien. Pas même de mourir.
D’ailleurs aucune et aucun. Mais pour Yvonne, la vie est un peu long. « Je suis née en 1927, je m’approche dangereusement de la centaine. Mais je n’ai plus d’objectif, ma vie est faite. J’aime rire, j’aime voir mes petits-enfants et mes arrières petits enfants. Mais, les journées sont longues, ça fait des années que je suis en EHPAD. J’attends la mort. »
Fernand s’agace: « Oh, il ne faut pas dire ça. Il faut vivre, pas attendre de mourir. » Mais Yvonne, d’une classe indescriptible et d’un phrasé parfaitement correct a vécu une jolie vie, mais ne s’est jamais sentie vraiment libre. « A la retraite, j’ai dû m’occuper de mes parents. C’est merveilleux d’avoir des parents qui vieillissent mais c’est une charge, je n’ai jamais franchi une frontière. Et je ne connais que l’Aveyron et la Lozère. Car en tant que femme, j’ai travaillé, élevé mes enfants. Puis géré les maladies de mes parents. Enfin, mon mari est tombé malade, et c’est de lui dont je me suis occupée avant d’entrer moi-même en EHPAD. La liberté, je ne l’ai jamais connue… »
IL est 11H45. L’heure du repas. On entend les ventres gargouiller, et les corps rythmés par les horaires de l’établissement. Les déambulateurs, les cannes se mettent en route vers le refectoire.
Françoise, l’animatrice se pose un peu. Avec une jeune apprentie, nous restons quelques dizaines de minutes à penser à la vie. « La fin de vie, c’est quelque chose de terrible, et pour es futures générations, ce sera pire, on cherche à tuer les EHPAD. Ce que l’on veut maintenant c’est les soins à domicile, mais ça isole encore plus. La vie est bien peu de choses. »
Chacune dans ses pensées sur un prétendu sens de la vie, on se sourit discrètement. Puis, on se relève : « Ouais mais vivre des moments comme ça, transmettre, ne pas oublier ces guerres, ne pas oublier qu’avant, il n’y avait rien. Vivre des moments aussi forts, ça a du sens quand même. » Ose-je exprimer.
« Oui, complètement. Si la vie n’a aucun sens, c’est à nous de donner du sens à chacun de nos moments. » Conclut Françoise, avant de me raccompagner à la sortie.

Dehors, il fait – 8 degrés. Le soleil brille, le temps est sec. Mon pare-brise n’est même pas gelé. Je démarre ma voiture, je me dirige vers d’autres rencontres, vers d’autres récits qui constituent, depuis plus de 20 ans, pour chacune et chacun des personnes rencontrées, des paysages découverts, un des sens de ma vie. En 20 ans, je n’ai rarement eu l’impression d’aller au travail. En 20 ans, j’ai juste appris, écouté, raconté et aimé.