Arme nucléaire : mauvaise foi internationale

Au mois d’août, après plusieurs semaines de négociations, la 10e conférence d'examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) s'est soldée par un échec. En cause : une Russie bornée et des États qui font l’autruche.

Il y a un mois, le 06 août, cela faisait 77 ans qu’une bombe frappait Hiroshima, au Japon. Depuis plusieurs semaines, le risque d’une véritable catastrophe est de plus en plus fort aux abords de la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijia. Entre ces deux moments de l’histoire, de nombreuses années se sont écoulées sans que la question de l’arme nucléaire n’aille dans le sens de la désescalade. Pourtant, de nombreux organismes et organisations, via des traités, tentent avec acharnement d’endiguer le phénomène. C’est le cas notamment du Traité de non-prolifération nucléaire.

Échec au sommet

Les 191 pays signataires du TNP qui vise à empêcher la propagation des armes nucléaires se sont réunis à New-York, au siège des Nations unies dès le 1er août. Après un mois de discussions, le sommet s’est traduit par un échec. À cela, plusieurs raisons que Patrice Bouveret nous aide à comprendre. Ce dernier est cofondateur de l’observatoire des armements et porte-parole de ICAN France, branche nationale de ICAN (Campagne Internationale pour abolir les Armes Nucléaires), organisation Prix Nobel de la Paix 2017. Lancée en 2007, elle regroupe plus de 600 ONG partenaires dans plus de 100 pays. Avant tout, un petit retour en arrière s’impose.

Parole Bafouée

Nous sommes en 1968. Le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) est mis en place par les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui craignent que trop d’états puissent accéder aux armes nucléaires. Ce TNP comporte trois piliers : le désarmement, la non-prolifération et l’accès au nucléaire civil. À ce moment, les cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU sont les cinq États qui possèdent l’arme nucléaire.

 « Ce sont les pays détenteurs qui proposent le TNP. Ils disent Vous renoncez à avoir l’arme nucléaire, nous, on s’engage à négocier pour un désarmement. Et on vous facilite l’accès au nucléaire civil. Mais nous sommes en 2022 et les puissances nucléaires qui se sont engagées à travers le TPN ont fait le contraire, elles ont suivi le chemin de l’armement. 191 états n’ont pas accédé aux armes nucléaires, même la Suède qui l’avait presque obtenue à l’époque, a stoppé son processus. Il y a une grosse hypocrisie des pays détenteurs.  Le plan d’action, c’est arriver à ce que tous les états de la planète ratifient le traité, y compris les puissances nucléaires mais ces dernières savaient pertinemment qu’elles ne désarmeraient pas. Ce non-respect de leur parole a conduit un certain nombre d’États à aller plus loin dans une démarche d’armement. », explique Patrice Bouveret.

De la non prolifération à l’interdiction

C’est ainsi que nait le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). « C’est une émanation de la société civile, des organisations qui se battent contre les armes nucléaires pour faire en sorte que les États s’engagent contre. », précise ce dernier. La campagne d’élaboration du TIAN est mise en place en 2007. Le traité est négocié au sein de l’ONU dix ans plus tard. 122 États l’adoptent en 2017 et doivent l’incorporer dans leur droit national. Seuls 86 pays le feront. Mais grâce à la ratification de plus de 50 États, le texte entre tout de même en vigueur. Les armes nucléaires, jusqu’ici « inutilisables » sont désormais interdites par le droit international.  

Le nouveau traité permet aux puissances détentrices de se rassurer face à la volonté d’obtention de l’arme nucléaire par de nouveaux pays. « Ces dernières années, la non-prolifération fonctionnait bien car sur les plus de 30 pays qui voulaient l’arme, seuls Israel, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord ont passé le cap. L’Irak et l’Iran ont subi des pressions énormes, tout comme la Corée. En ce qui concerne le nucléaire civil, c’est une réussite. Mais par contre, le pilier du désarmement est un échec total. », constate Patrice Bouvertet.

Un désarmement toujours pas à l’ordre du jour et qui représente une menace d’envergure dans un contexte de conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Alerte à Zaporijia

La plus grande centrale nucléaire d’Europe est occupée depuis des mois par les forces russes et subit des bombardements. « Cela engendre des difficultés pour le personnel, une forte pression, on peut arriver à un accident de type Tchernobyl. Dans la pratique, si un missile tombe sur un corps de réacteur, cela peut être une catastrophe grave. », rappel le porte-parole d’ICAN. En ouvrant la conférence sur le TNP, le président de l’ONU Antonio Guterres a déclaré : « Aujourd’hui, l’humanité est à un malentendu, une erreur de calcul de l’anéantissement nucléaire. ».

Le bouc émissaire Russe

Tous les cinq ans, un nouvel examen du TNP se tient à l’ONU. La 10e conférence de 2022 s’est achevée par un échec. La Russie a bloqué l’adoption du texte final de 30 pages, sur fond de tensions autour de la centrale de Zaporijia. Le pays a notamment dénoncé des paragraphes du texte « éhontément politiques ».

Un refus catégorique des Russes qui permet aux autres pays du Conseil de sécurité de passer sous les radars des médias et de l’opinion publique.« Bien que la raison de cet échec repose sur le refus du document final par la Russie, les cinq États dotés d’armes nucléaires ont montré un manque de volonté de mettre en œuvre leurs obligations en matière de désarmement nucléaire. », a déclaré l’ICAN dans un communiqué.

« L’opinion publique et les médias sont tournés vers la Russie et pas ailleurs . Cette conférence, d’habitude, cherche à aboutir sur un document final. Plusieurs fois, ça n’a pas fonctionné car l’ONU privilégie le consensus. Le document final avait une critique très forte de la menace exercée par la Russie. Cette critique forte a provoqué son refus de signer. Ce qui arrange les quatre autres puissances car les débats se sont polarisés sur la Russie. On a débattu du désarmement on n’a pas parlé du respect par les puissances de leur engagement. », complète Patrice Bouveret.

D’autres points sensibles

Pour le porte-parole, un renversement de la stratégie a eu lieu. La dissuasion nucléaire favorisant la paix est devenue une arme de guerre servant à faire pression. Le tout accompagné d’une course au nucléaire dont la France fait partie. Elle renouvelle son arsenal depuis le milieu des années 2010. Pour Patrice Bouveret, deux zones réellement sensibles existent, autour de l’Inde et du Pakistan et au Moyen-Orient avec l’armement d’Israël.

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1 réflexion sur “Arme nucléaire : mauvaise foi internationale”

  1. bonjour,
    Le TITAN contre le TIAN.
    La possession de l’arme nucléaire a pu donner à réfléchir aux volontés belliqueuses de certains états. Mais à mon avis, cet équilibre de la terreur comme on disait, tenait peut être la route jusqu’à ce qu’il devienne un atout « extraordinaire ». Est ce que cette arme garantissait la paix des nations ? On nous le certifiait. Dire que ces armes sont « inutilisables » n’ avait pas de réalité concrète. Sans doute la peur de déclencher le chaos sur terre était ce qui lui attribuait ce tabou : on la possède mais on ne peut pas s’en servir. Çà s’appelait la dissuasion nucléaire.
    De stratégique cette arme devient un puissant désinhibiteur des folies guerrières.
    C’est le sens de la déclaration menaçante de Poutine en Février 2022 :  » si quelqu’un s’oppose, j’envoie les missiles  » et la France de répondre : « on a aussi des missiles ».
    Comment cet équilibre de la terreur nucléaire est devenu un jour, la CONDITION de l’invasion d’un pays par un autre. Celui qui a changé les règles de la terreur se trouve à Moscou. On pensait être en sécurité, bien au chaud grâce aux missiles et l’IRIS ( Institut de Relations internationales et de recherche stratégique) n’a rien vu venir.
    La rupture stratégique.
    V Poutine et ses conseillers en stratégie savent qu’ils ont pu envahir un pays moins fourni en armes; moins préparé, sans qu’aucun autre pays ne puisse intervenir.
    C’est bien parce que la réplique militaire est impossible, et ce en raison de l’impossibilité de l’usage de fusées à tête thermonucléaire que son coup est imparable.
    Il peut tout à fait donner les mêmes idées à Pékin ou en Corée du Nord. Dès lors que le pays agresseur possède l’arme fatale, il peut envahir, plus petit que lui sans grandes réactions.
    L’arme nucléaire ne dissuade plus mais au contraire permet à des pays totalitaires d’agir militairement sur des pays voisins. L »OTAN est bien à plat et impuissante malgré les 250 têtes nucléaires réparties en Europe.
    C’est devenu une arme de domination comme le dit le journaliste de médiacoop. Le temps est venu de la supprimer puisqu’on ne s’en servira pas.

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