L’Établissement Expérimental de l’Université Clermont Auvergne : Un nouveau pas vers la privatisation par la destruction démocratique.

Depuis le 1er janvier dernier, l’UCA (Université Clermont Auvergne) a vu sa structuration politique totalement changée. L’université est devenue un établissement expérimental pour une durée de cinq ans. Perte de représentativité des usagers de l’université (professeurs, étudiants et autres personnels de l’université) au profit d’acteurs du monde socio-économique extérieur, perte aussi de financements par des fusions de différents organes de l’université : voici les principales conséquences de cette expérimentation, remettant en cause l’indépendance de l’université par rapport aux acteurs privés. Les étudiants syndiqués de l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France) dénoncent une libéralisation et une destruction de l’ESR (Enseignement Supérieur et Recherche).

Une nouvelle étape dans le processus de Bologne se met en place à l’UCA (Université Clermont Auvergne). Le processus de Bologne, c’est celui de la privatisation des universités, décidé par l’Union Européenne en 1998. C’est ce qu’explique Benoit, étudiant et militant à l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France) : « Aujourd’hui on condamne une restructuration complète de notre université. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’elle fait partie d’un processus global qui s’applique depuis plus de vingt ans. » Car d’après lui, l’appel à projet de cet établissement expérimental, proposé par le gouvernement et accepté par le Conseil d’Administration de l’université, est déjà la conséquence d’une destruction du secteur public de l’enseignement. « C’est une question de rapport de force politique. Depuis des années, le gouvernement baisse les dotations d’État, les universités doivent se débrouiller avec un budget serré. Répondre à un appel à projet du gouvernement, c’est gagner des financements, des ouvertures de labos. C’est par contrainte budgétaire que le CA accepte, car pour toutes les universités, il faudrait le double du budget qu’on nous offre pour que l’enseignement fonctionne correctement. » Benoit explique aussi que cette perte de budget rentre aussi dans le processus de Bologne. La loi LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités), votée en 2007, autonomise le budget des universités. « Avant, l’université pouvait demander des financements à l’État dès qu’elle en avait besoin. La loi a mis en place un budget fixe, l’État te file de la thune et tu te débrouille avec, même si ça ne suffit pas ».

L’appel a projet consiste donc à modifier certaines organes de l’université et les inciter à fusionner, ce qui pose des problèmes de représentativité et de budget. Il « invite » aussi des personnalités extérieures de l’université à prendre part au conseil d’administration et donc aux décisions. Il faut savoir que l’UCA est divisé en composantes (UFR, Écoles…) et en laboratoires pour la recherche. Ces composantes et laboratoires sont regroupés en six instituts en fonction de leur domaine d’étude. Or, l’appel à projet incite la fusion entre ces composantes et laboratoires. « Comme toute fusion, cela pose des problématiques budgétaires. Avec les dotations d’État qui décroissent chaque année, on aura moins de financements car ils seront moins bien divisés. C’est aussi une attaque démocratique, avec une division des élus représentants. » expose Benoit. Quant aux personnalités socio-économiques qui s’ajouteront au CA, elles représenteront dorénavant 40% de celui-ci : « Il y aura 24 personnes issues de l’université mais 15 autres venues de l’extérieur. » Parmi ces 15 acteurs extérieurs, 6 seront des représentants des partenaires académiques, 3 des collectivités territoriales et 6 autres du monde socio-économique. Enfin, le président du conseil d’administration sera issu des personnalités du monde socio-économique, décidera des ordres du jour et imposera les sujets de débats politiques à aborder. Pour l’UNEF, c’est une attaque grave à la démocratie de l’université : « les administrateurs pourront rajouter des points à cet ordre du jour uniquement si un tiers d’entre eux en font la demande dix jours avant le CA. Sachant que nous recevons les ordres du jours 7 jours avant la tenue du conseil, nous ne pourrons plus ajouter des points qui ne seraient pas proposés par le président. »

Photo by bantersnaps on Unsplash


Le danger qu’amènent ces nouveaux acteurs privés est un système universitaire comme il en existe aux États-Unis ou au Royaume-Uni : « Cela remet en question l’indépendance de nos formations et recherches vis à vis du privé. » présente Benoit. Si les entreprises commencent à décider du budget mais aussi de la politique de formation des universités, beaucoup pensent qu’elles serviront leurs intérêt privés. « On ne veut pas que les entreprises se fassent du profit sur notre dos, d’autant plus que ça ne garantie pas de meilleurs cours. La recherche fondamentale ne permet pas de faire du profit, or c’est ce que cherchent les acteurs privés. Un archéologue n’est pas rentable. Si on dirige l’enseignement vers le profit, ça aura des conséquences sociales très graves. » s’inquiète Benoit. Car la crainte des étudiants est que les recherches seront dirigées vers du court terme, avec une course au profit et que les formations seront faites en fonction des besoins des entreprises. « Une fois que les étudiants auront suivi ces formations, ils se retrouveront sur le marché du travail, auront donc une hyper spécialisation qui les contraindra, s’ils désirent changer d’emplois. Ça favorise une aliénation de plus en plus importante des travailleurs. » décrit l’UNEF.

L’appel a projet doit durer cinq ans. Suite à cela, l’université devrait théoriquement pouvoir revenir en arrière. « Sauf que l’on ne sait pas du tout comment on pourrait faire ça juridiquement parlant. Comme il n’y a aucun cadrage et que le projet est complexe à analyser, on ne sait pas comment ça se passera si on refuse de poursuivre l’expérience par la suite », explique Benoit. Pour l’UNEF, cet appel à projet est un décret acté, non modifiable. Le fait qu’il y a un manque d’informations sur les éléments techniques du projet n’aide pas le syndicat étudiant à sensibiliser les acteurs de l’université pour rejeter ce décret. « C’est difficile de mobiliser les étudiants pendant la crise puisqu’il n’y a personne au sein de l’établissement. Et comme le problème est complexe, ce n’est pas leur priorité. La précarisation des étudiants est tellement grande qu’ils pensent d’abord à trouver des moyens pour se nourrir, plutôt que de comprendre la structuration de l’université. » Quant aux enseignants, ils sont tout autant perdus que les élèves et ne reçoivent que la communication faite par la présidence de l’université selon Benoit. Une mobilisation nationale n’est pas non plus possible. Même si des appels similaire ont été accepté à Nice ou Grenoble, les termes exacts de ces décrets ne sont pas les même et donc les revendications des universitaires non plus. « A Nice, les acteurs du privé sont d’ailleurs désormais majoritaires au sein du CA. »
Mais comme insiste Benoit, ce projet n’est qu’un partie d’un processus de privatisation de l’université qui a débuté il y a longtemps. Il rappelle que la loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche promulguée en 2013 avait permis la fusion des universités, notamment de l’Université d’Auvergne et l’Université Blaise Pascal. Cela avait déjà réduit la démocratie et le budget des universités. « Et avec Macron, on a eu la loi ORE, avec la sélection à l’entrée de l’université. L’accès au service public de l’université a été détruit. » Il y a aussi eu la hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers, qui réduit encore le service public ainsi que la dernière loi LPR. Pour Benoit, l’université est un tout. Toucher à une de ses organes, que ce soit au niveau de l’administratif, des enseignants ou des étudiants, c’est détruire son fonctionnement. « C’est pour ça qu’il faut voir ces problématiques comme un tout global. La libéralisation a mené à tous ces appels à projets, qui nous mènent à la privatisation d’une université qui était publique, ouverte à tous. »

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Publié le 8 janvier 2021
Écrit par Laura Massip

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